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Full text of "Grammaire littéraire ou explications suivies d'exercices sur les phrases, les allusions, les pensées heureuses empruntées a nos meilleurs écrivains et qui font aujourd'hui partie du domaine public de notre littérature a laquelle elles servent en quelque sorte de condiment"

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LES PHRASES, LES ALLUSIONS, 
LES PENSÉES UÉVBEUSES EMPRUNTÉES A NOS MEILLEURS ÉCRIVAINS 

' ET QUI ro>T aujourd'hui partie du domaine public 

DE NOTRE littérature 
A LAQUELLE ELLES SERVENT EN QUELQUE SORTE X)t CONDIMENT 



PIERRE LAROUSSE 

Auteur de la Lexicologie des Ecoles. 



Semez vos cu::' tiens lu /leurs 'vonjonrs nouvelles 
Yoi.TAir.E. 



LIVRE OS l.'tX.tMB 

PAïas 

iVUG. BOVEU ..: (.■% LlBRAIRES-i-r-ITEUIlS 

49. VVH SAINT AîiDRÉ-bliS-ARTÏ, 49 




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Presented to the 
LiBRARY qf the 

UNIVERSITY OF TORONTO 

by 



MRS. J. HOME Ci\MERON 



GRAMMAIRE 

LITTÉRAIRE 

on 

EXPLICATIONS SUIVIES D'EXERCICES 

SUR 

LES PHRASES, LES ALLUSIONS, 

LES PENSÉES HEUREUSES EMPRUNTÉES A NOS MEILLEURS ÉCRIVAINS 

ET QUI FONT AUJOURD'HUI PARTIE DU DOMAINE PUBLIC 

DE NOTRE LITTÉRATURE 

à. LAQUELLE ELLES SERVENT EN QUELQUE SORTE DE CONDIMENT 

PAR 

PIERRE LAROUSSE 

Auteur de la Lexicologie des Écoles. 



Semez vos entreliens de flei.r.i toujours nouvelles 
Voltaire. 



Z.IVF..I: JiZ Z.'EI.ÈVE 



PARIS 



-t-^ 



AUG. BOYER ET G'% LIBRAIRES -EDITEURS 

49, KUK SA'.NT-ANIjRE-DES-AUïS, 4'J 

Tiiini droits réservés, 
-.:\ 1877 



MAY 1 1 1967 

^^Sl^'iy OF TO^S^ 



INTRODUCTION 



Dans les deux premières parties de cet ouvrage, 
grammaire élémentaire et grammaire syntaxique, 
nous n'avons guère étudié que le côté orthogra- 
phique et, en quelque sorte, matériel de la langue; 
malgré cela, si nous voulions rester dans les limites 
que se sont posées jusqu'à ce jour les grammairiens, 
nous pourrions écrire ici, en lettres capitales, le mot 
Fi>;is ; mais, quand on est parvenu à cette profon- 
deur, peut-on dire que la mine soit véritablement 
creusée, épuisée? Ne reste-t-il pas encore à exploi- 
ter un filon autrement riche que la couche superfi- 
cielle qui a été fouillée? En d'autres termes, con- 
naît-on suffisamment la langue qu'ont écrite les 
Pascal, les Bossuet, les La Fontaine, les Corneille, 
les Racine et les Fénelon, quand on a acquis ces 
notions préliminaires? Assurément non, et voilà 
pourquoi nous avons jugé nécessaire de compléter 
notre travail par une nouvelle étude, à laquelle nous 
donnons sans hésiter le titre de grammaire lit- 
téraire. 

Le laboureur qui veut cultiver un champ doit 
exécuter deux opérations successives, dont l'une 
est la conséquence, le couronnement de l'autre : 
préparer, puis ensemencer. Au terme où nous sommes 
parvenu, la terre est suffisamment remuée et her- 
sée ; les mauvaises herbes — et l'on comprend ce 

LIVHE DE L't-LliVE. i 



2 INTRODUCTION 

que nous entendons par ce mot — sont extirpées; 
il s'agit donc de déposer dans le sol des semences 
qui germeront pour sortir de terre et fleurir au so- 
leil. Flevrir, voilà le mot auquel nous voulions arri- 
ver, car il s'agit ici des fleurs qui émaillent si bril- 
lamment notre littérature. Quelques exemples vont 
donner un corps à notre pensée. Supposons qu'un 
jeune homme ou une jeune fille trouve dans ses 
lectures des phrases comme les suivantes : 

« Un fou, qui se croit sage, méprise ou hait tout ce qui ne pense 
pas comme lui ; il veut, pour le bien public, forcer son prochaLu à 
se soumettre à son opinion ; tout homme, qui émet un avis opposé 
au sien, est un ennemi de l'm-dre, de l'État et de Dieu ; dans sa 
hautaine folie, dans sa sottise glorieuse, il dit : 

Qui méprise Citin n'eslime point son roi. 
Et n'a, selon Cotm, ni Dieu, ni foi, ni loi. » 

Comte DE SÉGUK. 

« Le suffrage universel, à un seul degré^ n'est au total qu'un 
moyen élémentaire et grossier de se mettre d'accord sur quelque 
point en litige ; mais il n'est pas certain que cela soit iufiniment 
préférable aux dés du juge de Rabelais, puisque les résultats de ce 
mode électoral sont assez souvent contraires au sens commun. » 

H. Castille. 

« Supposez-vous à ces poètes anciens, chanteurs ambulants dans 
la Grèce, à Homère enfin, qui les résume et les illustre tous, sup- 
posez-vous à ces aèdes de profonds desseins de philosophie, de mo- 
rale et d'enseignement? Ont-ils voulu être des auteurs, des hommes 
de lettres, et ont-ils poursuivi la gloire épique, comme le Tasse à 
la cour de Ferrai-e, Miltou à Londi-es, Voltaire à Paris? Non. 
Chose étrange, merveille à peine croj'able, ces poètes étaient de 
sublimes ignorants. Ils ignoraient même qu'ils fissent de la poésie 
épique, à peu près comme M. Jourdain faisait de la prose sans le 
savoir. » ^ {Revue de l' Instruction j)ublique.) 

« M. Guizot nous dit, en de belles et sévères paroles, « qu'on ne 
« juge pas les rois. » L'auriez-vous dit à ces vieux invalides do 
l'idéologie que vous appeliez à l'honneur de ressusciter avec vous 
l'Académie des sciences morales et politiques, et qui, relevés ainsi 
de leur déchéance intellectuelle, recevant, en face de nos plus 
grandes gloires scientifiques et littéraires, une sorte de seconde con- 



INTRODUCTION 3 

S(^cr.T.tioa et de réhaLilitation suprême, purent cacher sous leur 
lialiit vert la tache indélébile, celte tache de sang que lady Mac- 
beth lavait toujours et n'effaçait jamais? » 

A. DE POKOIAKTIX. 

« M""'s de Guemay, les deux brebis de la maison, étaient trop 
molles ou trop chrétiennes pour haïr comme il faut. Leur âme 
droite, mais sans ressort, croyait difficilement au mal, et ne son- 
jrcait point à lui livrer bataille. De même que les plaisants de Paris 
disaient, en 1764 : Comment peut-on être Persan? elles étaient femmes 
à s'écrier ; Comment peut-on être méchant? » 

Ed. About. 

« Pour Lamartine, M. Maxime Du Camp ne craint pas de le 
comparer au Christ crucifié ! Comment arrive-t-il à cette étrange 
comparaison? Je vous lu donne en cent. Lamartine crucifié est tout 
simplement Lamartine condamné à l'histoire forcée. L'expression 
est délicate et mérite d'être consignée. Si M. Du Camp, avant de 
saisir la plume, avait pris la peine de relire l'Ours et l'Amateur 
des Jardins, j'aime à croire qu'il n'eût pas lancé sur le visage de 
Lamartine cet aflfreux pare. » Gustave Plakche. 

« L'ancienne aristocratie, l'aristocratie de race, avait de belles 
mains ; celle qui surgit sur les débris de l'ancienne se contente 
d'avoir de beaux gants, qui servent à cacher des mains vulgaires. 
Ou pourrait lui dire, comme La Fontaine ; 

Montrez-moi patte blanche, n 

Alph. Karr. 

(( On reparle de l'Académie, et les on dit courent un train de 
poste : « Le nombre des fauteuils va être porté à cinquante. » Il y 
a huit jours, un soi-disant critique demandait que les quarante 
fussent soixante de plus. Mais il est orfèvre, M. Josse, il se réserve 
171 petto le numéro 100. » (Revue de Paris.) 

« C'est une remarque à faire que les villes très-commerçantes 
n'ont jamais montré grand souci de s'embellir par les arts et par 
les monuments. La plupart se contentent des beaux yeux de la cas- 
sette. C'est là tout leur mérite et toute leur renommée. » 

Cutillier-Fletjrt. 

« Je connaissais le Jai-diu botanique d'Athènes, qui n'est ni très- 
beau ni très-riche. Le jardin royal ofiî-ait plus de ressources. J'ai 
passé là de bonnes journées au milieu des plantations. Le jardin 
n'est public qu'à certaines heures; mais je parlais grec aux senti- 
nelles,, et, pour l'amour du grec, ou me laissait entrer. » 

Ed. About. 



4 INTRODUCTION 

Supposons, comme nous l'avons dit avant ces cita- 
tions, que des phrases de ce genre tombent sous les 
yeux d'un lecteur inexpérimenté; les parties que 
nous avons soulignées à dessein seront le plus sou- 
vent lettres closes pour lui ; et cependant , ces al- 
lusions forment ce qu'on pourrait appeler l'assai- 
sonnement du style. C'est ici que le Sésame, ouvre- 
toi, des Mille et une Nuits, devient indispensable à 
tous les esprits curieux. Telle est précisément la 
clef d'or que nous nous proposons de mettre entre 
les mains de chaque élève. 

PiF.RRE Larousse. 



GRAMMAIRE LITTÉRAIRE 



PREMIÈRE LEÇON 

Lire très-atterdivement les groupes de locutions qui suivent. 

Nota. Voici comment nous procédions no:is-méme avec nos élèves. Nous 
arrivions en classe le manuscrit en main; nous lisions lentement, à haute et 
intelligible voix, chaque groupe. Inutile d'ajouter que nos jeunes gens écou- 
taient celte lecture avec l'attention qu'ils auraient mise à entendre le récit 
d'un fait historique intéies.sant ou un conte des Mit/e et une Suils. Ve- 
naient ensuite nos commentaires, puis les questions des élèves, auxquelles 
nous répoudiOiis toujours de notre mieux; c'était une sorte de causerie lit- 
téraire, moins savante , moins brillante sans doute que celles du spirituel 
M. Sainte-Beuve, mais toujours instructive. Gela fait, nous dictions les exer- 
cices qui devaient servir d'application, et la leçon était terminée. Lei phrases 
étaient dictées telles qu'elles figurent ici ., c'est-à-dire avec des points mis 
à la place des locutions ?. trouver. 

A la leço'i suiv.inte, nous corrigions les devoirs; nous donnions lecture 
de la deniiéme leçon et nous dictions les applications. Ces séances avaient 
lieu deiu fois la s'emaine, le lundi, pour bien préparer au lalieur hebdo- 
madaire; le jeudi, à litre de récompense. Il ne nous reste plus que quelques 
mots à dire sur la règle qui a présidé au choix de nos phrases d'application. 
Toutes Celles que nous avions préparées à priori, c'est-à-dire avant l'expé- 
rience, n'ûl)tenaient pas dpoii de cité. iNous .disions à chacune d'elles : 
< JMoiiirez-iuiii patte blanche, ou je n'ouvre pas; > et cette épieuve, c'étaient 
les élèves eux-mêmes qui la faisaient. Dans la classe se trouvaient quelques 
élèves d'une in!ellii;ence ordinaire , ni transcendante ni obtuse. C'était la 
pierre de louche qui nous servait à essayer nos phrases Si la difficulté était 
vaincue, la ptirase avait le bénéfice du diijnus inlra>e; dans le cas con- 
traire, elle était rangée impitoyablement parmi les boucs. 

Abdication de Sylla , allusion à un des traits les plus sin- 
guliers, les plus extraordinaires dont l'histoire fournisse l'exem- 
ple — Syl'a abdiquant à l'apogée de sa puissance — et auquel 
on compare quelquefois une résolution spontanée, à laquelle on ne 
s'attendait pas, surtout s'il s'agit d'un renoncement à une auto- 
rité, à un comrnandement, à une position brillante. 

Abime de Pascal, allusion à une sorte d'hallucination 
qu'éprouva Pascal à la suite d'un accident où il faillit perdre 
la vie; hallucination qui lui faisait toujours apercevoir, à son 
côté gauche, un abîme ouvert pour l'engloutir. 

Dans l'application, on rappelle V abime de Pascal pour spé- 
cifier certains de ces prolilèmes sociaux ou moraux qui effrayent 
pr leur profondeur ceux qui cherchent à les sonder. 



6 GRAMMAIRE LITTÉRAIRE 

Abus n'empêche pas l'usage (L') ; en latin, Abusus non 
tollit usum, mots qui, dans l'application, signifient que l'on peut 
abuser de tout, même des meilleures choses; mais si l'insensé 
abuse des meilleures choses, ce n'est pas une raison pour que 
le sage n'en fasse pas usage dans une juste mesure. C'est dans 
ce sens qu'un poète a dit : 

Usez, n"abusez pas : le sage ainsi l'ordonne. 

Le vin, quand on en abuse, conduit à l'ivresse, qui rabaisse 
l'homme au-dessous de la brute; doit-on pour cela se priver do 
cette liqueur fortifiante? 

Des moineaux s'étaient établis dans un champ de millet, où 
ils faisaient chère lie. Un gros chat, commensil de la ferme, 
trempe dans l'eau 

Sa patte dont il fait éponge. 
Dans du millet en grain aussitôt il la plonge; 

Le giain s'attache tout autour. 
Alors à cloclie-pied, sans bruit, par nu détour. 

Il va gagner le champ, s'y couche 

La patte en l'air et sur le dos, 

Ke bougeant non plus qu'une souche. 
Sa patte ressemblait à l'épi le plus gros : 
L'oiseau s'y méprenait, il approchait sans crainte, 
Venait pour becqueter; de l'autre patte, crac! 

Voilà mon oiseau dans le sac. 

Il en prit vingt par cette feinte. 
Un moineau s'aperçoit du piège scélérat, 

Et prudemment fuit la machine; 

Mais dès ce jour il s'imagine 
Que chaque épi de grain était patte de chat. 

Au fond de son trou solitaire 

Il se retire, et plus n'en sort, 

Supporte la faim, la misère, 

Et meurt pour éviter la mort. 

Ach.ille à Seyros. Pour soustraire son fils Achille à la 
mort qui, d'après l'oracle, l'attendait devant Troie, Thétis l'en- 
voya dans File de Seyros, à la cour du roi Lycomède, où, caché 
sous des habits de lemme , il vécut au milieu des filles de ce 
prince. Cependant les Grecs, auxquels le même oracle avait ré- 
vélé qu'ils ne pourraient s'emparer de Troie s'ils n'y étaient 
aidés par Achille, chargèrent Ulysse de se rendre à la cour de 
Lycomède, où l'on soupçonnait la présence du futur héros. Le 
rusé roi d'Ithaque s'y présenta, déguisé en marchand, et étala 
aux yeux des princesses de riches étoffes , des atours et des bi- 
joux, parmi lesquels se trouvaient des armes. A cet aspect, 
Achille ne put contenir son humeur bouillante, et il saisit une 



GHAMMAIRE LITTÉRAIRE 7 

épée avec empressement. Ulysse le reconnut aussitôt et l'em- 
mena à Troie, où devait s'accomplir sa destinée. 

Dans l'application, on compare aux armes présentées par 
Ulysse la circonstance qui fait éclater soudainement un senti- 
ment, un germe caché, un caractère, un talent, un génie, mais 
surtout une passion endormie. Souvent aussi Tallusion se borne 
à ces seuls mots : Achille à Sci/ros. 

Actéon dévoré par ses chiens. Actéon, personnage 
mythologique et le plus grand chasseur, le Nemrod de la my- 
thologie grecque, était toujours accompagné de cinquante cou- 
ples de chiens. Ayant surpris Diane au bain, la chaste déesse, 
pour punir cette indiscrétion involontaire, le métamorphosa en 
cerf, et il fut aussitôt dévoré par ses propres chiens. 

Le sort du malheureux chasseur se présente souvent à la 
mémoire des écrivains, qui y font de fréquentes allusions, sur- 
tout pour caractériser les indiscrétions qui deviennent fatales à 
leur auteur. 

A demain les affaires sérieuses, allusion à la réponse 
que fît Archias, tyran de Tlièbes, au milieu d'un festin, à 
propos d'une dépèche apportée par un courrier d'Athènes, dans 
laquelle on lui annonçait l'existence d'un complot qui devait 
éclater la nuit même. Comme le courrier lui disait que ces 
nouvelles étaient très-importantes, il répondit, en glissant la 
lettre sous son oreiller : A demain les affaires sérieuses, indiffé- 
rence qui lui coûta la vie, car, quelques instants après, Pélo- 
pidas et les autres conjurés pénétraient dans la salle du festin et 
étranglaient le tyran. 

Cet événement, qui amena l'affranchissement de Thèbes , 
obtint une grande célébrité dans la Grèce, et la fameuse phrase : 
A demain les affaires sérieuses, devint un proverbe que les in- 
souciants, que les amis de la joie affectent de prendre pour de- 
\ise, et qu'ils feraient mieux de prendre pour leçon. 

Adore ce que tu as brûlé, brûle ce que tu as adoré, 
paroles que saint Rémi adressa à Clovis en le baptisant, c'est-à.- 
dire en le faisant passer de l'idolâtrie au christianisme. Saint 
Rémi avait fait précéder ces mots de ceux-ci, également énergi- 
ques : « Courbe la tête, fier Sicambre. » 

Les paroles de saint Rémi ont enrichi notre littérature de 
aeux locutions souvent employées : Courbe la tête, fier Sicam 



8 GRAMMAIRE LITTERAIRE 

bre, pour exprimer la soumission à une doctrine acceptée oii à 
un fait accompli; Adoy-e ce que tu as brûlé, brûle ce que tu as 
adoré, c'est-à dire renonce à tes opinions, à tes sentiments, pour 
adopter des opinions, des sentiments opposés. 

Agar dans le désert. Agar était une esclave égyptienne 
que Sara, se croyant stérile, donna pour compagne à Abraham, 
qui en eut Ismaël; mais Abraham la chassa au désert avec son 
fils, quand Sara eut elle-même donné le jour à Isaac L'eau 
étant venue à leur manquer, Ismaël tomba sur le sable, et Agar s'é- 
loigna en pleurant pour ne pas voir mourir son fils. Un ange lui 
apparut tout à coup et lui montra une source d'eau vive, où elle put 
se désaltérer avec son enfant, et ensuite elle continua son voyage. 

Le poétique sujet d'Agar au désert et l'intervention miracu- 
leuse de l'ange ont souvent inspiré la peinture; et la langue lit- 
téraire elle-même s'en est emparée pour s'enrichir d'images 
touchantes. 

Ah! doit -on hériter de ceux qu'on assassine! 

Vers de Rhadannste et Zénobie , tragédie de Crébillon. Pha- 
rasmane, roi d'ibérie, met à profit une émeute pour sacrifier 
son fils Rhadamiste à son ambition. Echappé miraculeusement 
à la mort, le jeune prince cherche un refuge chez les Romains, 
et combat dans les rangs de l'armée de Corbulon. Dix ans plus 
tard, il revient à la cour de son père, qui ne le reconnaît pas, 
lui intimer un de ces ordres insolents par lesquels le sénat se 
plaisait à humilier l'orgueil des rois. Pharasmane répond avec 
hauteur. A quel titre les Romains voudraient-ils l'arrêter dans 
ses conquêtes? Ce sont les États de son frère et de son fils qu'il 
veut soumettre à son pouvoir : 

Et qui doit succéder à mon frère, à mon fils? 
A (jui des droits plus saints ont-ils été transmis? 

BHADAMISTE. 

Qui? vous, seigneur, qui seul causâtes leur ruine! 
Ah ! doit-on hériter de Ctux qu'on assassine? 

Les allusions que l'on fait à ce vers fameux sont presque tou- 
jours plaisantes; Crébillon lui-même en a donné l'exemple. 
Alors qu'il travaillait à sa tragédie de Catilinn , il fut atteint 
d'une maladie très-grave, pendant laquelle Hermant, son mé- 
decin, le pria de lui faire présent des deux premiers actes, qui 
étaient achevés : Ah ! lui répondit tragiquement Crébillon, 

Ahl duit-on hériter de ceux qu'on a^iUSilne? 



GUAMMAIBE LITTKRAlli.E 9 

Ah.! ne me brovxillez pas avec la république! 

Vers de Corneille, dans sa tragédie de Nicomède. Le vieux 
Prusias, roi de Bithynie, a deux fils : Nicomèdc^ l'ainé^ prince 
fier, indépendant, haïssant les Romains, et qui a pris des leçons 
d'Annibal; et Attale, qui, élevé par ces mêmes Romains, jouit 
de toutes leurs sympathies. Le sénat le voudrait donc voir ré- 
g;ner à la place de Nicomède, dont il connaît les sentiments hos- 
tiles, et il s'en explique à Prusias par la bouche de son ambas- 
sadeur Flaminius. Prusias est dans un mortel embarras; dévoué 
aux Romains, il ne saurait cependant fouler aux pieds les droits 
d'un fils qui lui a rendu les plus éclatants services. Dans cette 
cruelle perplexité , c'est Nicomède lui-même qu'il prie de ré- 
pondre à l'ambassadeur, et le prince le fait en termes fiers qui 
achèvent de mettre le vieux roi à la torture : 

. De quoi se mêle Rome? Et d'où prend le sénat. 
Tous vivant, vous régnant, ce droit sur votre État? 
Yivez, régnez, seigneur, jusqu'à la sépulture; 
Et laissez faire après ou Rome ou la nature. 

PRUSIAS. 

Pour de pareils amis, il faut se faire effort, 

NICOMliDE. 

Qui partage vos biens aspire à votre mort; 
Et de pareils amis, en bynne politique... 

PRUSIAS. 

Ah I ne me brouilles pus avec la république; 
Portez plus de respect à de tels allies ! 

Dans l'application, ce vers s'emploie pour marquer la peur 
que l'on a de déplaire à une autorité ou à un parti puissant. 

Aigle volant de clocher en clocher jusqu'aux 
tours de Notre-Dame. Ce mot, l'un des plus heureux de 
Napoléon, qui avait l'éloquence de César, comme il en avait le 
génie, termine la proclamation qu'il adressa à l'armée, à son 
retour de l'île d'Elbe, en débarquant au golfe Juan. 

Ces paroles sont restées célèbres, et les écrivains s'en servent 
quelquefois pour présager la certitude et la rapidité d'un succès. 

Ai-je dit quelque sottise? Les leçons de Platon et de 
Xénocrate avaient développé en Phocion un cœur vertueux et 
une âme élevée. A la tribune, comme sur le champ de bataille, 
il rappelait Aristide. Jamais orateur ne fut plus inflexible dans 
ses conseils. Supérieur aux applaudissements comme aux cla- 
meurs de la multitude, il heurtait de front la puissance popu- 
laire, et ses vertus imposaient à toutes les passions. Sa parole 

il. 



10 tîRAMMAlRK LITTER\TRE 

était austère, sou éloquence vigoureuse et concise dédaignait ces 
artifices oratoires qui plaisent à la multitude et font éclater les ap- 
plaudissements. Étant un jour à la tribune et se voyant bruyam- 
ment applaudi par tout le peuple, il se tourna étonné vers ses 
amis, en leur disant : « Me serait-il échappé quelque sottise ? » 
Dans l'application, cette interrogation, à la fois fine, satirique 
et naïve, se fait entendre lorsqu'on reçoit des applaudissements 
qui étonnent d'autant plus qu'on les attendait moins de ceux 
qui les manifestent. — 

Ailes d'Icare, ou simplement Icare. Icare, fils de Dédale, 
retenu prisonnier en Crète avec son père par le roi Minos, s'é- 
chappa, ainsi que lui, au moyen d'ailes attachées avec de la cire. 
Le jeune homme, oubliant les sages instructions du grand ar- 
tiste, s'approcha trop près du soleil, qui fondit la cire de ses 
ailes, et il tomba dans la mer. 

Dans l'application , les ailes d'Icare personnifient les ambi- 
tions présomptueuses, les entreprises audacieuses de la jeunesse. 

Aimez-vous la muscade ? On en a mis partout. 
Vers de Boileaa , dans la satire intitulée le Repas ridicule, 
que Ton rappelle pour exprimer la banalité d'une chose que l'on 
rencontre à chaque pas et la satiété qu'elle fait éprouver. 
Presque toujours on substitue au mot muscade celui qui fait 
l'objet de l'application : Aimez-vous la moutarde? Aimez-vous 
les anchois? Aimez-vous la tomate, etc. 

Ajasi menaçant les dieux. Homère représente ce héros 
comme le plus fier de tous les Grecs et le plus vaillant après 
Achille, mais aussi comme brutal, impie et bravant même les 
dieux. Troie ayant été prise, il entra dans le temple de Mi- 
nerve, et, de ses mains encore fumantes, il enleva Cassandre, 
prêtresse de la déesse. Appréhendant la vengeance de Minerve, 
il prit la fuite ; son vaisseau, assailli par une tempête, échoua, 
et Ajax, luttant contre la destinée, se réfugia sur la pointe d'un 
rocher, d'où il définir encore les dieux, en levant contre le ciel 
un poing menaçant. Un jour qu'une divinité tutélaire de Troie 
avait enveloppé d'un nuage les deux armées pour favoriser la 
fuite des Troyens : « Grand Dieu! s'écria-t-il, rends-nous le 
jour, et coy7}b'tts contre nous. » 

La bouillante valeur d'Ajax a aussi passé en proverbe : Un 
Ajax signifie un homme, un guerrier auquel rien ne résiste. 
Enfin, une dernière source d'allusions est la folie furie^^se qu'il 



GRAMMAIRE LITTÉKAIRE H 

éprouva à la suite de sa dispute avec Ulysse pour la possession 
des armes d'Achille (Voir Se Disputer), et pendant laquelle il 
se jeta au milieu des troupeaux de l'armée, qu'il égorgea, les 
prenant pour des guerriers. 

Ces différents épisodes de la vie d'Ajax ont enrichi la langue 
de locutions expressives et poétiques. 



APPLICATIONS 

Dans les phrases suivantes, rélève remplacera les points 
de suspension par la locution convenable. 

Nota. Ici, nous allons donner aux élèves un conseil d'ami; et, pour nous 
faire mieux comprendre , nous emnlnierous le langage direct : « Si tous 
voulez que ces devoirs soient véritablement fructueui, il laut les faire, non 
pas mécaniquement, mais intelligemment. -Mécaniquement, iiiacliinalement — 
les deux mots sont synonymes — la ctiose est très-lacile, si facile que le pre- 
mier venu de ces pauvres disgraciés du Valais que votre géograpliie vous a 
appris à connaiire, pourrait lésoudre la question de manière à remporter le 
prix sur tous ses c ncurrents. Ce moyen, tiès-simple, consiste à mettre suc- 
cessivement à la place des points de suspension chacune des locutions expli- 
quées d'abord. De ceite manière, l'absurde jaillira de lui-même, et l'on sera 
certain de léussir toujours. Mais vous cunnaibsez le proverbe : 

A Taincre sans péril, on triomphe sans gloire, 

et, nous ajouterons, sans profit pour l'intelligence. Et ici, c'est de la gloire 
qu'il faut acquérir, c'est son intelligence qu il faut développer : tout le pro- 
grès est à ce prix, iionc. étudions d'abord irès-attentivemeut les explica- 
tions. Cela faii, que les locutions, que Ifs pLrases à employer, que la che- 
ville à mettre dans le trou arrive d'elle même. Ce sera iiu travail intellectuel, 
ce sera une connaissance véritaMement, définitivement acqnibO. Supposons, 
mes amis, que quelqu'un, qui voudrait mettie à l'essai la justesse de votre 
coup d'œil, TOUS dise : Voici, nia jeune denioiselle ; voici, mon j^une mon- 
sieur, douze paires de chaussures de différentes grandeurs, depuis la pan- 
toufle de Ceudrillon jusqu'à la botte de l'Ogre. Choisissez celle qui doit aller 
à la mesure de votre pied. Evidemment, si vous les essayez toutes les unes 
après les autres, et qu'arrivé à l'une d'elles vous vous écriiez triomphale- 
ment : « Voilà qui me cfiaussi\ voilà qui me bu/le comme un gant, » il n'y 
aura pas Jà STand mérite; tandis que celui qui, à première vue, mettra, 
nous ne dirons pas le doigt, mais le pied dessus, celui-là seul aura vérita- 
blement remporté la palme. Tel est, chers enfants, le procédé qu'il vous 
faut suivre si vous ne voulez pas être rangés dans la catégorie valaisienne 
dont nous avons parlé plus haut. 

Prenons un exemple. Voici une phrase où il s'agit de remplacer les points 
de suspension par l'une des locutiuns expliquées dans le devoir : « En sor- 
tant de l'ibba , où elle avait passé la nuit, la pauvre enf.int eut un moment 
d'effroi lorsqu'elle se vit tome seule. L'histoire de.. . lui revint à la mé- 
moire et lui rendit son courage Elle Ht le signe de la croix, et s'achemina 
en se recommandant à sou ange gardien. » 

L'histoire de qui? En suivant le procédé mécanique que nous avons 
blâmé, on dira : L'hi.iloir-- (f Achille à Srtir s — l'h/sto re d'Aclénn d voré 
pa Agv cliitiis — l'histoire d'Ajur mcoant les di ut, etc., etc. Sans doute, 
il ne viendra à l'esprit de personne l'idée daccep'er une de ces locutions, 
et l'on s'arrêtera certainement à ceci : L'hi loire d'Ana'^ ilans le di'.seit. Mais 
pensez-vous que cette manière de faire ainsi votre devoir à tâtons, à l'aveu- 
glette, sera la bonne? Evidemment, non. Celui qui arriverait par ce procédé 
mécanique à la solution du prob ème pnurrait mé iter le prix de patience, 
mais on ne lui décernera jamais celui d'intelligence. 



12 GRAMMAIRE LlTTÉRAinE 

Brillât-Savarin avait l'habitude de régaler toujours ses 
convives d'une fondue qu'il préparait lui-même. Ceux- 
ci étaient tellement initiés à ce petit faible qu'en se met- 
tant à table ils ne manquaient jamais de dii^e : 

En toute chose, il faut yavoir écrire à temps le mot 
fin, se contenir quand cela devient urgent et apporter de 
la modération dans ses désirs. Heureux celui qui, lorsque 
l'heure a sonné, prend un parti héroïque et imite 

On applaudissait ironiquement, on battait des mains 
avec des rires moqueurs ; mais le naïf orateur acceptait 
cet encens comme de bon aloi. Ce n'est pas lui qui, à 
l'éclat de cette admiration suspecte, se fût tourné vers 
ses amis pour leur demander 

Le dévouement sincère de M. de Talleyrand pour toutes 
les grandeurs qui montent, son ingratitude froide et dé- 
libérée pour toutes les grandeurs qui descendent, cette 
insensibilité dans les principes mêlée à je ne sais quelle 
douceur dans le langage, les goûts, les manières, tout 
cela offre un mélange incompréhensible, une sorte 
de .... . presque insondable pour l'historien. 

Si M. de Villèle, toujours maître de lui, était l'Ulysse 
de la tribune, M. de La Bourdonnaye, chef de la contre- 
opposition de droite, bouillant, emporté, plein de saillies, 
en était le 

En sortant de l'isba où elle avait passé la nuit, la 
pauvre enfant eut un moment d'effroi lorsqu'elle se vit 

toute seule. L'histoire de lui revint à la mémoire 

et lui rendit son courage. Elle fît le signe de la croix, et 
s'achemina en se recommandant à son ange gardien. 

Cet auteur, qui, jusque-là, n'avait produit que des œu- 
vres de second ordre et fort imparfaites, mettait la der- 
nière main au grand ouvrage qui devait lui assurer l'im- 
mortalité. Mais il était vieux, ses forces dépérissaient de 
jour en jour, il sentait le sol se dérober sous lui, et comme 

demandant aux dieux il demandait au 

ciel quelques années de vie pour accomplir son œuvre. 



GRAMMAIRE LITTÉRAIRE 13 

Trop souvent la foule est aveugle dans ses admirations 
comme dans ses haines ; elle brise le lendemain la statue 
qu'elle avait élevée la veille ; en un mot, elle ..... 

Lorsqu'un vieux soldat entend résonner les fanfares 
guerrières, qu'il assiste au défilé des régiments, musique 
en tête et tambours roulants, qu'il voit les chevaux lancés 
au galop et les lourds canons entraînés avec un bruit 
retentissant, il sent une sorte de commotion électrique 
le soulever. Ses yeux s'allument, ses traits se colorent, 
ses moustaches grises se hérissent. Cet attirail belliqueux 
produit sur lui l'effet des 

Louis XV est mort comme il avait vécu, ne s'inquiétant 
que du présent, ne songeant guère à l'avenir, et semblant 
avoir pris cette parole fameuse pour règle de conduite ; 



Le vieux marin, habitué dès son enfance à triompher 
de la fureur des flots, perdit enfin la vie au milieu de 
cette tempête comme l'Océan n'en avait pas encore vu. 
Debout sur le pont de son navire complètement démâté, 
il brandissait vers les vagues amoncelées son aviron 
devenu impuissant, comme 



DEUXIÈME LEÇON 

A la ville et à l'univers ; en latin, Urbi et orbi, paroles 
qui accompagnent la bénédiction du souverain pontife lorsque, 
le jeudi saint , le jour de Pâques et celui de l'Ascension, il 
donne, du haut du balcon de Saint-Jean-de-Latran, sa bénédic- 
tion à toute la catholicité. 

Se dit, dans l'application, d'une chose qu'on publie partout, 
et, pour parler vulgairement, que l'on crie sur les toits ; mais 
la forme latine est beaucoup plus usitée que la forme française. 

Amadis de G-aule, titre et héros d'un célèbre roman de 
chevalerie, qui, en Uttérature, est resté le type généreux de la 
chevalerie errante, et qu'il ne faut pas confondre avec don Qui- 
chotte, qui n'en est que la caricature. 



14 GflAMMAIRE LITTÉRALE 

A moi! Auvergne, voilà les ennemis! exclamation 
héroïque que fit entendre le chevalier d'Assas dans la nuit du 

15 au 16 octobre 1760, qui précéda la bataille de Glostercamp. 
Dans la guerre dirigée contre le Hanovre, le chevalier d'Assas 
était capitaine aux chasseurs du régiment d'Auvergne; la veille 
de la bataille, il pénétra dans un bois pour le fouiller dans la 
crainte d'une surprise. Tout à coup il se voit environné de sol- 
dats ennemis, qui lui mettent la baïonnette sur la poitrine et le 
menacent de mort s'il jette un seul cri d'alarme et d'avertisse- 
ment. N'écoutant que son dévouement patriotique, il se sacrifie 
au salut de l'armée en poussant le cri fameux qui avei tissait 
les Français du danger : « A moi! Auvergne, voilà les ennemis!» 
et, à l'instant même, il tombe percé de coups de baïonnette. 

La paternité de cet appel héroïque a été contestée, et plusieurs 
historiens en font honneur à un simple sergent nommé Dubois, 
qui accompagnait son capitaine dans cette excursion nocturne. 
Ainsi le cri sublime de la nuit de Glostercamp est aujourd'hui 
un problème insoluble; les éléments font complètement défaut 
pour dégager cette inconnue. Quoi qu'il en soit, le trait attribué 
au chevalier d'Assas, et le cri qu'il poussa, sont aujourd'hui, 
dans la langue littéraire, l'objet de fréquentes applications, et 
les allusions qu'on y fait sont presque toujours plaisantes, car 
elles ont lieu dans des circonstances beaucoup moins terribles 
que celles du bois de Glostercamp. Souvent aussi l'allusion se 
résume dans ces seuls mots : Le chevalier d'Assas: On dit alors : 
Un chevalier d'Assas , un nouveau d'Assas, etc., quand il s'agit 
de l'auteur d'un de ces traits de dévouement qui sortent tout 
à fait des actes de courage ordinaires. 



Andromède, jeune princesse d'Ethiopie, qui eut la témérité 
de disputer le prix de la beauté aux Néréides. Pour venger ses 
nymphes, Neptune suscita un monstre marin qui ravagea 
toute l'Ethiopie, et l'oracle, consulté, répondit qu'il fallait livrer 
Andromède aux fureurs du monstre. La jeune princesse fut 
liée sur un rocher, et le monstre, sortant de la mer, allait la 
dévorer, lorsque Persée, monté sur Pégase, le tua, brisa les 
chaînes d'Andromède et devint ensuite son époux. 

En littérature, Andromèile personnifie la femme, qua la fai- 
blesse de sa nature, la déhcatesse de son organisation, exposent 
à r/iille dangers, et qui doit trouver dans l'homme, représenta- 
tion du courage et de la force, son défenseur naturel. 



GRAMMAIRE LITTÉRAIRE 15 

Ane chargé de reliques (L'), titre d'une fable de La 
Fontaine : 

Un baiidel chargé de reliques 
, S'imagina qu'on l'alorait; 
Dans ce penser il se carrait, 
Recevant comme siens l'encens et les cantiques. 

Dans l'application, ces mots caractérisent ceux qui croient 
adressés à leur mérite personnel les hommages rendus à leur 
seule dignité, comme l'a si bien exprimé le Bonhomme dans la 
moralité de sa fab e : 

D'un magistrat ignorant 
C'est la robe qu'on salue. 

Ane de Buridan (L'), expression qu'on emploie commu- 
nément pour peindre la situation d'un homme sollicité de deux 
côtés à la fois et qui ne sait à quoi se résoudre. Cette expression a 
pris naissance au milieu des vaines disputes de la scolastique 
du moyen âge. Comme on le pense bien, ce baudet illustre n'a 
jamais eu d'existence réelle ; c'est un âne métaphysique, une 
entité. Jean Buridan était un de ces docteurs subtils si communs 
au quatorzième siècle. Un jour, dans une discussion sur le libre 
arbitre, qui passionnait alors les esprits, il imagina, pour em- 
barrasser les disputeurs, l'hypothèse d'un âne également pressé 
par la soif et par la faim , et qui se trouverait placé, à égale dis- 
tance , entre un seau d'eau et un picotin d'avoine. Par où com- 
mencera l'animal pour satisfaire en même temps deux besoins 
qui le sollicitent avec la même énergie"? Tel était le problème. 
Les écoles du temps retentit ent d'invectives latines et se livrèrent 
de furieux combats de syllogismes à propos de cet argument. 

A ceux qui prétendaient que l'âne se déciderait pour l'un ou 
pour l'autre, Buridan répliquait victorieusement : « Il a donc 
son libre arbitre. » Si, au contraire, ses contradicteurs soute- 
naient que, la soif étant aussi vive que la faim, l'âne se trouve- 
rait dans l'impossibilité de se décider : « 11 se laissera donc 
mourir de faim et de soif, » répondait Buridan. Comme on le 
voit, cette fameuse hypothèse était de la famille de ces argu- 
ments cornus si chers aux anciens sophistes, et au moyen des- 
quels ils amenaient forcément leurs adversaires à une absurdité, 
quelle que fût l'alternative à laquelle ceux-ci s'arrêtaient. 

La poésie s'est emparée de Vâne de Buridan : 

Connaissez-vous cette histoire frivole 
D'un certain âne, illustre dans l'école? 



16 GUASÎMAIUE LITTURMKE 

Dans l'écurie on vient lui présenter 
Pour son dîner deux mesures égales, 
De même forme, à pareils intervalles : 
Des deux cotés l'àne se vit tenter 
Également, et dressant ses oreilles, 
Juste au milieu des deui formes pareilles. 
De l'équilibre accomplissant les lois, 
Monrut de faim, de peur de faire un choii. 

On fait allusion à VAne de Buridan pour caractériser une 
alternative difticile. 

Anesse de Balaara (L'), ânesse qui, selon les Écritures, 
aurait pris la parole pour reprocher à son maître, qui la frappait, 
la dureté avec laquelle il la traitait. 

Les allusions â celte ânesse sont fréquentes et toujours plai- 
santes. En voici un double exemple : 

Quoi que Moïse ait révélé, 

Un certain Cliarles, peu crédule, 

Soutenait qu'ânesse ni mule 

An bon vieux temps n'avait parlé. 

■ Eii quoi! dii Babet l'infaillible. 

Tu prétends démentir la Bible 1 

De par le grand Dieu d'Abraham, 

Je te jure, mon ami Charle, 

Que l'ânesse de Balaam 

A parlé comme je te parle. » 

Le poëte Gacon ayant décoché quelques épigrammes contre une 
pièce de La Motte, un partisan de ce dernier écrivit au satirique : 

Jadis uu âne, au lieu de braire. 
Parla sons les coups de bâton; 
Mais un bâton te fera taire, 
Ou parler sur un autre ton. 

Gacon répliqua aussitôt, avec une soumission plaisante : 

Eh bien! vous le veniez, je vais changer de ton : 
L'opéra de La Motte est une chose exquise. 

J'aime mieux dire une sottise 

Que d'avoir des coups de bâton. 

Animaux malades de la peste (Les), titre d'une fable 
de La Fontaine, son chef d'œuvre, s'il n'avait pas fait le Chêne 
et le Roseau. De tous les poètes, de tous les auteurs français, 
nous pourrions même dire de tous les écrivains, à quelque na- 
tion qu'ils appartiennent, La Fontaine est sans contredit celui 
qui a maxime le plus grand nombre de vérités morales. Lui seul 
réalise et résume, dans une originalité puissante, la fusion de tout 



GnAMMAinE LITTÉRAIKE 17 

ce que les poètes antérieurs possédaient de plus heureux et de 
plus aimable. Il sympathise avec toute la création. Chez lui point 
d'exclusion : il s'assimile les éléments les plus divers. Il est tou- 
jours créateur, parce qu'il excelle à découvrir la poésie du sujet. 
Son invention^ c'est sa manière toute pirticulière de conter, c'est 
son style, son imagination exubérante, sa bonne foi; c'est sur- 
tout une crédulité et une naïveté qui ne sont qu'apparentes. Lui 
seul paraît avoir le sentiment de la nature; sa muse est une 
gracieuse païenne. En un mot, il a triomphé des conteurs italiens, 
des vieux auteurs de fabliaux, enfin de tous les fabulistes. 
Mais, pour en revenir à notre sujet, ce qui le distingue, ce qui 
le personnifie d'une manière toute particulière, c'est la façon 
dont il frappe, dont il coule son vers, et nulle part cette qualité 
n'éclate mieux que dans la fable dont nous parlons ici. Tout en 
est devenu proverbe, depuis le titre, depuis le début, jusqu'à 
la conclusion, jusqu'à la morale. 

Dans cette fable, l'auteur se propose de m.ontrer que le bon 
droit ne peut attendre ni justice ni impartialité quand il est en 
lutte avec la puissance. Voici les principaux passages auxquels 
on fait le plus souvent allusion : 

1° Le litre même de la fable, qui s'apphque à tout ce qui 
rappelle de près ou de loin l'abus de la force; 

2" La peste, puisqu'il faut l'appeler par son nom. 

Ce vers se dit d'une chose mauvaise que, par précaution ora- 
toire, on paraît ne vouloir pas nommer, ce à quoi on se décide 
cependant, comme à contre-cœur, et en jetant entre parejithèscs 
la phrase qui fait l'objet de cette allusion. C'est ainsi que, dans 
une circonstance donnée, on dirait : Ce vice bas et odieux, cette 
lèpre sociale, la calomnie, puisqu'il faut l'appeler par son nom; 

3° Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés, 

vers auquel on fait le plus souvent allusion sur le ton de la plai- 
santerie; 

4" . ^ . . . . Yous leur fîtes, seigneur. 

En les croquant, beaucoup d'honneur. 

Ces vers, par lesquels maître renard, le type du courtisan, cherche 
à calmer les i emords hypocrites du lion, auquel il est arrivé parfois 

De i]}angcr 

Le berger, 

sont d'une application toujours ironique. Ils servent à faire com- 
prendre que le petit doit toujours se trouver très-honoré des 



18 GRAMMAIRE LITTÉRAIRE 

libertés, des licences, si loin qu'elles aillent, que le grand se 
permet à son égard; 

b° La faim, l'occamn, l'herbe tendre, et, je pense. 

Quelque diable aussi me poussant, 
Je lomiis de ce pré la largeur de ma langue. 

Ces vers se citent pour expliquer une faute dont on cherche 
l'excuse dans des circonstances alléchantes, irrésistibles; 
6° Je n'en avais nul droit, puisqu'il faut parler net. 

Ce dernier hémistiche surtout est devenu la formule qui termirie 
une confession pénible à l'amour-propre; 

7" Un loup quelque peu clerc 

Dans l'application, cet hémistiche va à l'adresse du pédant qui, 
en quelque circonstance que ce soit, s'empare du rôle d'accusa- 
teur public. Quand, en 1840, le roi Louis-PhiUppe, allant au-de- 
vant du vœu de toute la France, demanda aux Chambres de 
voter la somme nécessaire pour la translation à Paris des cendres 
du Prométhée moderne, un député monta à la tribune, et débita 
un discours violent sur l'inopportunité de cette mesure. Le len- 
demain, un crayon spirituel et satirique dessinait la silhouette 
du malencontreux orateur avec une tète de loup et ces mots pour 

légende : 

Un loup quelque peu clerc prowa par sa harangue 

Qu'il fallait dévouer ce maudit animal. 

Ce pelé, ce galeux, d'où, venait tout le mal; 

8° Manger l'herbe d'autruil quel crime abominable l 
Rien que la mort v'élait capable 
D'expier son forfait 

Vers qui, dans l'application, servent à exprimer pittoresquement 
le prétendu crime d'un pauvre diable qui, le plus souvent, n'a 
commis qu'une peccadille. Il y a ici trois expressions auxquelles 
on fait ordinairement allusion en les séparant : 

1° Manger l'herbe d'autruil 

2° Quel crime abominable ' 

Z* Bien que la mort n'éiait capable 
D'expier son forfat. 

Anneau de Gygès, anneau merveilleux qui tomba en la 
possession du berger Gygès, et qui avait le don de rendre invi- 
sible celui qui le portait au doigt. 

On fait de fréquentes allusions à cet anneau, en littérature et 
dans la conversation. 



CRA^niAIRE LITTÉRAIRE 19 

Anneau de Polycrate. Les anciens se défiaient de la for- 
tune quand elle s'opiniàtrait à favoriser quelqu'un. Polycrate, 
tyran de Samos, avait joui pendant quarante ans d'une félicité 
non interrompue. Il s'inquiéta enfin d'un bonheur si constant, 
et, croyant conjurer les coups de l'adversité par une perte consi- 
dérable, il lança dans la mer un anneau précieux auquel il atta- 
chait le plus grand prix. La Fortune n'accepta point ce sacrifia 
volontun'e, et Polycrate, malgré lui, p;-,rut plus heureux que 
jamais : un poisson avait avalé l'anneau, qui fut retrouvé dans 
son corps et rendu au tyran. Celui-ci pâlit à la vue d'une pro- 
spérité si opiniâtre à le favoriser, et ses pressentiments ne devaient 
pas tarder à se justifier : Darius, fils d'Hystaspe, fit bientôt la 
guerre à Polycrate; Oronte, un de ses lieutenants, s'empara de 
Samos, prit le tyran et le fit mettre en croix. 

On fait allusion à VAnneau de Polycrate en parlant de ceux 
que le sort s'acharne à combler, 

Annibal est à nos portes; en\[{lin: Annibal ad portas 
cri d'alarme des Romains après la bataille de Cannes, et qu'ils 
faisaient entendre toutes les fois que le péril était imminent. 
Cette phrase est souvent l'objet d'une variante; on remplace alors 
Annibal par Caldina,qui se révolta, au temps de Cicérou, contre 
le pouvoir établi et mit Rome à deux doigts de sa perte. Sem- 
blable épouvante régnait aussi dans la capitale de l'Italie après 
l'expédition de Brennus : chaque fois que l'on apprenait que les 
Gaulois faisaient un mouvement endeçàdesAlpes, la patrie était 
déclarée en danger. 



APPLICATIONS 

Dans les phrases suivantes, rélève remplacera les points 
de suspension par la locution convenable. 

Je suivis un groupe de nouveaux arrivants, et j'entrai 
dans le bal. Ne vous hâtez pas trop de me crier haro, car, 
en vérité, j'étais à peu près dans la même position que 
ce pauvre baudet de La Fontaine. Il pleuvait, je n'avais 
point de parapluie, et je craignais de gâter mon chapeau 
neuf. Joignez-Y 



Que de circonstances atténuantes ! et oiî est le pharisien 
qui oserait me jeter la première pierre ? 



20 GRAMMAIRE LITTÉRAIRE 

L'homme est plus fort que la femme ; il a une éduca- 
tion virile ; il est favorisé des lois; il exerce les meilleurs 
métiers et gagne bien davantage ; il a à son service la 
locomotion : s'il est mal, il vogue ailleurs. La pauvre 
, hélas ! doit mourir sur 

Dans les épidémies qui étaient si fréquentes au moyen 
âge, on accusait les juifs d'empoisonner les fontaines ; 
ils remplissaient le rôle de l'âne dans 

Les hommes aiment naturellement tout ce qui vient du 
cœur, tout ce qui est grand, tout ce qui éblouit, et même 
tout ce qui est étrange. Une action héroïque, un acte de 
générosité, les émeut infailliblement et provoque leur 
enthousiasme. Il n'en est pas de même à l'égard de cer- 
taines vertus qui brillent plus par leur constance que par 

leur éclat. Soyez , et votre nom sera immortel pour 

un moment de courage sublime; mais Aristide, si le sort 
ne le place pas à la tête de la république, peut n'empor- 
ter au tombeau qu'une froide estime. 

Le pape s'applaudit de la réconciliation des jésuites 
avec les jansénistes, et fit frapper une médaille qui pro- 
clamait la paix de l'Église 

En venant annoncer aux hommes qu'ils sont tous frères, 
le christianisme a porté le dernier coup à l'esclavage. 
Si le maître se permet de frapper le serviteur, ce n'est 
pas la religion qui l'encouragera en lui disant : 



Jocrisse, valet très-ignorant, son nom l'indique, pliait 
sous une pile de livres très-savants qu'il apportait à son 
maître. Celui-ci, qui aimait le mot pour rire, lui dit : 
« Eh bien, mon ami, te voilà comme » 

On connaît l'obstination de la sculpture à revêtir tous 
ses héros du costume antique; son horreur pour le vête- 
ment moderne n'est un mystère pour personne. Un sta- 
tuaire se croirait perdu de réputation s'il n'affublait son 



GRAMMAIRE LITTERAIRE Si 

personnage de la toge ou de la chlamydo. Un frac, une 
cravate blanche à une statue ! ! 

M. Fabuleux, candidat légitimiste; M. Vertige, conser- 
vateur, et M. Gibraltar, radical, veulent tous les trois être 
notre député. Chacun d'eux m'a envoyé sa profession de 
foi, et, chose étrange, ces trois déclarations promettent 
un dévouement absolu aux intérêts du pays. Lequel choi- 
sir? La position où je me trouve n'est pas sans analogie 
avec celle où se trouva jadis 

Voilà que mars nous envoie ses coups de soleil et ses gi- 
boulées, qui s'alternent comme les bergers de Virgile. Aussi 
il fautvoir comme tout Paris est enroué, eni^humé, grippé. 
Chacun paye son tribut, petit ou gros, au fléau du moment: 



A première vue, je l'avais pris pour un homme simple, 
d'une intelligence bornée, mais il me développa des 
aperçus ingénieux, des idées élevées, des pensées pro- 
fondes. Je ne pouvais en croire mes oreilles : le prophète 
hébreu ne fut pas plus étonné en entendant son ..... 
lui adresser des remontrances. 

Les anciens ont eu beaucoup de vices qui nous sont 
étrangers et pour ainsi dire inconnus. Toutefois, il en 
est un, sinon le plus odieux, du moins le plus mépri- 
sable ; sinon le plus effrayant, du moins le plus à crain- 
dre : l'hypocrisie, , qui semble appartenir plus 

particulièrement à nos temps modernes. 

Cette chance inouïe qui me protège ne peut durer éter- 
nellement; mon bonheur m'épouvante, et parfois il me 
prend envie de faire à la mauvaise fortune quelque saeri- 
lice. Volontiers je demanderais pour 

Quand on ne veut pas divulguer soi-même une chose 
que l'on désire cependant être connue, il n'y a qu'à la 
confier à quelques bavards et à quelques indiscrets, avec 
la recommandation de n'en point parler; ils l'auront 
bientôt apprise 



22 r.IîAMMAl'lE LITTERAIRE 

Oui, maman, j'ai pris les clefs que tu avais serrées 
dans ton armoire, j'ai ouvert doucement le garde-man- 
ger, et je me suis emparé du pot de confitures ; 

mais j'espère que tu me pardonneras en faveur de la 
sincérité de ma confession. 

Je viens de faire l'acquisition d'un vieux château qui, 
depuis cinquante ans, n'avait pour locataires que mes- 
sieurs les rats. Comme ils s'en donnent! La nuit, c'est 
un tapage infernal ; on dirait que la propriété est envahie 
parmi régiment de Cosaques; mais je vais y apporter 
remède : mon domestique est allé à la ville pour quérir 
une douzaine de chats. En les lançant ce soir de la cave 
au grenier, je ne manquerai pas de leur crier sur un ton 
belliqueux : I 



TROISIÈME LEÇON 

Antée reprenant de nouvelles forces en touchant 
la terre. Antée, géant monstrueux, fils de la Terre et de Nep- 
tune, dévorait tous ceux qui s'aventuraient sur ses domaines. 
Il avait bâti avec les crânes de ses victimes un édifice consacré 
à Neptune. Hercule, dont la mission était de purger la terre des 
monstres qui l'infestaient, lutta contre lui et le terrassa trois 
fois sans pouvoir le vaincre, parce qu'Antée reprenait ses forces 
chaque fois qu'il touchait la Terre, sa mère. Le héros, s'en 
étant aperçu, l'isola du sein maternel en le soulevant entre ses 
bras, et l'étouffa sur sa poitrine. 

Cette faculté merveilleuse du géant, qui retrempait ses forces 
dans sa chute même, est devenue pour les écrivains une source 
féconde de comparaisons toujours expressives. C'est ainsi que le 
grand orateur chrétien, Lacordaire, dans un de ses beaux mou- 
vements d'éloquence, a dit que l'Église, pendant les persécu- 
tions, reprenait, comme le géant de la Fable, de nouvelles forces 
alors qu'on la croyait terrassée. 

Antre de Trophonius (L'), antre de l'ancienne Grèce, 
célèbre par ses oracles. Il se trouvait à l'endroit même où Tro- 
phuuius avait été englouti par les dieux après le meurtre de 



GRAMMAIRE LITTÉRAIRE 23 

son frère Agaraède. Ceux qui venaient consulter l'oracle étaient 
S(iumis à des épreuves et à des cérémonies effrayantes; après 
aviiir affronté ce terrible voyage, ils conservaient pendant tout 
le reste de leur vie les marques d'une sombre mélancolie, et 
c'est cette circonstance qui devint, chez les Grecs, l'origine de 
cette expression proverbiale : ail a consulté l'oracle de Tropho- 
nius, il sort de r autre de Trophonius,» appliquée aux personnes 
dont l'extérieur était devenu tout à coup grave et soucieux. 

Apollon chez Admète. Apollon, pour venger la mort de 
son fils Esculape, foudroyé par Jupiter, tua à coups de flèche 
les Gyclopes qui avaient forgé la foudre. Irrité de cette audace, 
le maître des dieux le chassa de l'Olympe et l'exila sur la terre, 
où il fut réduit à garder les troupeaux d'Admète, roi de Thes- 
salie. C'est surtout a ce séjour d'un dieu sur la terre, au mi- 
lieu des bergers, qu'il instruit et qu'il civilise, que les écri- 
vains font allusion. 



Apollon et Marsyas. Pendant le séjour qu'Apollon fit 
chez le roi Admète, le satyre Marsyas osa le défier sur la flûte. 
Il fut convenu que le vaincu resterait à la merci du vainqueur. 
Le dieu, ayant triomphé, suspendit son audacieux rival à un 
pin très-élevé et le fit périr en l'écorchant tout vif. 

On fait de fréquentes allusions à ce supplice mythologique, en 
parlant de la médiocrité vaniteuse qui ne craint pas de défier le 
génie, et qui trouve sa punition dans l'excès même de sa pré- 
somption. Le Supplice de Marsyas a aussi inspiré plusieurs 
peintres célèbres. 

Apprenez à connaître la justice, et à ne pas mé- 
priser les dieux; en latin, Disdte justitiam moniti, et non 
temnere divos [Enéide, liv. VI, v. C20). Phlégias, roi de Béotie, 
avait pillé le temple de Delphes, qui était le plus respecté 
de toute la Grèce; Apollon le précipita dans les enfers, et le 
condamna à répéter sans cesse, à haute voix, cette sentence ter- 
rible : Discita justitiam... L'anecdote suivante était très-répan- 
due dans le moyen âge: Le démon, interrogé par un saint per- 
sonnage et sommé de déclarer quel était le plus beau vers de 
Virgile, répondit sans hésiter : 

Discite juililiam moniti, et non tanncre dites. 



2i GUAMMAItiE LITTÉRAIRE 

Les applications de ce vers sont souvent plaisantes : 

« La musique est un art divin; n'en disons point de mal ; 

Discite jiislitiam monili, et non temnerc dii'os. > 
/ _ 

Après l'Agésilas, 

Hélas I 
Mais après l' Attila, 
Holà! 

Quatrain épigrammatique de Boileau contre deux des plus 
faibles tragédies de Corneille, que celui-ci composa dans la dé- 
cadence de son immortel génie. On prétend que le grand tra- 
gique prit naïvement cette épigramme pour un éloge. Hélas! 
prouvait qu'on s'était attendri à l'Agésilas, effectivement conçu 
dans le genre élégiaque; Holà! était un cri d'admiration pour 
l'Allila. 

On cite ces vers pour faire entendre qu'à une chose mauvaise, 
dans quelque ordre d'idées que ce soit, en succède une autre 
plus mauvaise encore ; on comprend alors que les mots Agési- 
las et Atlilu doivent subir une variante ; « Après le discours du 
père, hélas ! Mais après celui du fils, ho/ù ! » 

Après moi le déluge! mot égoïste attribué à Louis XV, 
qui exprimait ainsi son indifférence pour toutes les complica- 
tions, tous les malheurs qui menaçaient de toaiber sur la France 
après son mauvais gouvernement. 

Dans l'application, ces mots expriment une froide insouciance. 



Après vous, messieurs les Anglais, mots prononcés 
à la bataille de Fontenoy par le comte d'Auteroche, commandant 
des gardes françaises, et adressés à l'Anglais lord Hay, qui 
mvitait les Français à tirer les premiers. 

Dans l'application, ces mots sont une formule de déférence et 
de politesse. On y fait souvent allusion, en se bornant à rappeler 
le nom de la bataille où le mot a été prononcé; on dit alors : 
Comme à Fontenoy. 



Arcadiens tous deux; en latin, Arcades ambo. Virgile 
(Églogue Vil) représente deux bergers arcadiens, Tircis et Cory- 



GRAMMAIRE LITTERAIRE 2o 

don, se préparant au combat de la flûte, et comme l'Arcadie 
était très-célèbre par ses ânes (roussins d'Arcadie), ces mots : 
Arcadiens tous deux, ont passé en proverbe et se disent aujour- 
d'hui d'un couple de sots, et, en général, de tout couple qui, 
dans une circonstance donnée, prête à la satire et à la plaisan- 
terie. Cependant, cette expression se prend quelquefois en bonne 
part, quand on parle de deux hommes de mêmes goûts, de 
même caractère, qui se trouvent dans une situation analogue. 

Arc d'Ulysse (L'), arc immense que ce héros seul pouvait 
tendre. Après avoir été éloigné d'Ithaque pendant vingt ans, 
Ulysse rentre enfin dans sa pairie sous les haillons d'un men- 
diant. Ni sa femme, ni son fils, ni aucun de ses serviteurs 
ne le reconnaissent. Assis au coin du foyer, comme un misérable, 
il voit les prétendants de Pénélope se livrer à la joie dans les 
festins et insulter à son souvenir. Cependant Pénélope, forcée 
enfin de l'aire un choix parmi ces prétendants, déclare qu'elle 
est prête à épouser celui qui parviendra à tendre l'arc d'Ulysse 
et à atteindre le but. Tous l'essayent inutilement. Alors le men- 
diant, saisissant l'arc au milieu des rires insultants de toute l'as- 
semblée, le tend d'une main vigoureuse, franchit le but, puis 
dirige ses traits contre chacun des princes, qu'il immole tous 
successivement, aidé de son fils Télémaque. 

Dans l'application, VArc d'Ulysse sert à qualifier un talent, 
une force intellectuelle ou morale, qui est l'apanage d'une or- 
ganisation privilégiée, d'un homme supérieur dont personne ne 
peut recueillir l'héritage. 

Argent n'a pas d'odeur (L'), réponse de l'empereur Ves- 
pasien à son fils Titus, qui s'étonnait qu'un impôt eût été mis à 
Rome sur les urines. Vespasien, donnant à sentir au jeune prince 
une pièce de monnaie, prononça les paroles que nous venons de 
rapporter. 

Dans l'application, ces mots tendent à justifier un gain plus 
ou moins honnête. 

Ariane, fille de Mines, roi de Crète, après avoir aidé Thésée 
à sortir du labyrinthe, fut délaissée par ce prince dans l'île de 
Naxos. 

Les écrivains font de fréquentes allusions à cet aban'lon. 
Voyez Fil. 

LIVRE DE l'Élève. 2 



26 CnAMMAlUE LITTÉnAlRE 

Asmodée, principal personnage du Diable boiteux, roman 
de Le Sage. Asmodée, qui est un être diabolique, enlève le toit 
des maisons de Madrid, afin de dévoiler à son compagnon tous 
les événements secrets qui se passent dans les habitations. 

En littérature, on donne le nom d'Asmodée à celui qui est 
informé de tous les événements, des mille circonstances qui se 
rapportent à la vie privée de chacun, et cela sans qu'on puisse 
se rei.dre compte des moyens d'information qui sont à son service. 

Assas (le chevalier d'). Voyez A moi, Auvergne !... 

Atalante. Fille d'un roi de Scyros, Atalante était célèbre 
par son agilité à la course. Elle déclara à la foule de ses préten- 
dants qu'elle n'accorderait sa main qu'à celui qui l'aurait vain- 
cue en la devançant dans la carrière. Hippomène remporta le 
prix, grâce à trois pommes d'or dont une déesse lui avait fait 
présent. Lorsqu'il se voyait sur le point d'être atteint par Ata- 
lante, il laissait tomber une de ces pommes, que la jeune fille 
s'empressait de ramasser, et Hippomène put ainsi toucher le but 
avant elle. 

Les écrivains font surtout allusion à l'agilité d'Atalante et aux 
■pommes d'or au moyen desquelles Hippomène -resta vainqueur. 

Attacher le grelot, expression empruntée à la fable de 
La Fontaine intitulée : Conseil tenu par les ruts. 

Ceux-ci, plus que décimés par le terrible Rodilardus, qui me- 
naçait d'anéantir le peuple entier des rats, 

Tant il en avait mis dedans la sépulture, 

se réunissent pour aviser à un moyen de salut : 

Dès l'abord, leur doyen, personue fort prudente, 
Opina qu'il fallait, et plus tôt que pins tard. 
Attacher un grelot au cou de Rodilard ; 

Qu'ainsi, quand il irait en guerre, 
De sa marche avertis, ils s'enfiiiraieut sous terre; 

Qu'il n'y avait que ce moyeu. 
Chacun fut de l'avis de monsieur le doyen : 
Chose ne leur parut à tous plus salutaii'e. 
La difticuUé fut i'atiacher le grelot. 
Lun dit : Je n'y vas point, je ne suis pas si sot; 
L'autre : Je ue saurais. Si bien que sans rien faire 
On se quitta 

Dans l'application. Attacher le grelot signifie faire le premier 
pas dans une entreprise difficile et hasardeuse. 



GRAJIMAUiE LlTiÉr.Air.E 27 

Audace, encore de l'audace, toujours de l'audace 
(De 1')^ mot fameux de Danton. Le duc de BrunsNvick venait de 
lancer contre la France son insolent manifeste; nos armées 
avaient éprouvé des revers en Lorraine; Longwy était pris, 
Verdun assiégé; l'alarme régnait dans Paris. Le tocsin sonnait 
dans toutes les églises. Pour ranimer les courages, Danton ac- 
courut à l'Assemblée législative et termina un discours véhément 
par ces mots : « Le canon que vous entendez n'est point le ca- 
non d'alarme, c'est le pas de charge sur nos ennemis!... Pour 
.es vaincre, pour les atterrer, que faut-il? De l'audace, encore 
de l'audace, toujours de P audace. » 

Cette répétition énergique a passé en proverbe, et se dit à 
propos de toute résolution hardie. Audace est souvent remplacé 
par un autre mot qui s'adapte à la circonstance,. Le vieux ma- 
réchal de Trivulce avait déjà dit : « Pour réussir à la guerre, il 
faut trois choses : de l'argent, encore de l'argent, toujours de 
l'argent. » 

■ cxr <âg 't)o ■■ 

APPLICATIONS 

Dans les phrases suivantes, l'élève remplacera les points 
de suspension par la locution convenable. 

C'est surtout dans les guerres civiles qu'il faudrait, de 
part et d'autre, épuiser tous les moyens de conciliation 
avant d'en venir aux mains; c'est surtout dans ces luttes 
fratricides que les partis devraient reculer devant la 
terrible responsabilité de la première goutte de sang versé, 

et se dire réciproquement, comme à : Si 

ces préliminaires étaient observés, comme il se trouve 
toujours dans chaque camp des esprits élevés et géné- 
reux, la conciliation aurait le dessus, et, au lieu de se 
tirer des coups de fusil, on se donnerait une fraternelle 
poignée de main. 

Dans cette admirable campagne de 1814, le vainqueur 
de Brienne, de Champaubert, de Montmirail et de Mont&- 

reau, semblable à , paraissait avoir recouvré toute 

la puissance de son génie en se retrouvant sur le sol 
natal I 



28 GRAMMAIRE LITTÉRAIRE 

Un de nos fermiers a un fils qui passe avec raison pour 
le plus beau garçon du pays. Il est blond et il a dix-huit 
ans. Ce ne sont pas ces gros traits des Anglais et des 
Allemands : sa tête est toute grecque. Il est loin de s'en 
douter, et cela lui donne une grâce et un naturel que 
n'ont point vos messieurs de Paris ; avec sa blouse et ses 
sabots, il a tout à fait l'air de 

Je n'ai jamais vu une nature plus gaie, plus joyeuse, 
plus joviale, plus rieuse, plus folle, plus étourdie, plus 
insouciante, plus imprévoyante, plus...; j'en dirais bien 
davantage, si je tenais la plume de madame de Sévigné. 
Près de lui, Démocrite aurait semblé un employé des 
pompes funèbres; ce garçon-là aurait dansé, je n'ose pas 
dire sur un volcan, mais en sortant de 

Je n'ai jamais pris ma part d'un aussi détestable dîner; 
les plats étaient plus mauvais les uns que les autres : le 
potage manquait de sel, le rôti était brûlé, les entremets 
étaient détestables; le dessert! ah, le dessert! C'était le 

cas de dire, avec Boileau : le rôti, le 

dessert, I 

MM. Thiers et Mignet se rendirent à Paris à peu près 
vers la même époque , venant tous deux de la Provence. 

Tous deux rivaux de talent, , ils accouraient, 

comme tant d'autres, pour chercher fortune dans la ca- 
pitale. 

11 faut que des différences bien profondes séparent la 
France et l'Allemagne, puisque, malgré les efforts des phi- 
losophes et dos penseurs illustres qui honorent les deux 
pays, tant de préjugés les séparent encore. Un perpétuel 
antagonisme les divise; ils se poursuivent l'un l'autfe, 
comme dmis la course de , sans s'atteindre jamais. 

Un père qui est vraiment digne de ce nom a de grands 
devoirs à remplir; il doit sans cesse avoir devant les 
yeux l'avenir de ses enfants. Ce serait un crime de sa 
part que de vivre dans l'insouciance et de dire ce mot 
égoïste : ! 



GRAMMAIRE LITTÉRAIRE 29 

Un jour, le jeune roi Jacques l" s'amusait à jouer avec 
les compagnons de son enfance et de ses études, lorsque 
Buchanan, qui était occupé à lire, les pria de faire un peu 
moins de bruit. Comme ils ne tenaient aucun compte de 
ses remontrances, Buchanan dit au jeune prince que, s'il 
ne voulait pas se taire, il lui ferait donner le fouet. Le roi 
lui répondit fièrement qu'il serait charmé de connaître 
celui qui, dans cette occasion, se chargerait de 



Chez les hommes, les aptitudes ne sont pas égales; tel 
échoue, malgré les plus grands efforts, là où un autre 
réussit sans difficulté. L'histoire de sera éter- 
nellement vraie. 

La pie-grièche a une singulière manie, celle d'écor- 
cher les petits oiseaux qu'elle prend, pour en conserver 
les peaux. Un analogiste quand même assurait un jour 
que cette pratique de la pie-grièche, qui est une mélo- 
mane passionnée, devait être une vengeance à l'imitation 
de celle que le divin tira du .... , 



QUATRIÈME LEÇON 



Au demeurant, le meilleur fils du monde. 

Vers des plus comiques, par lequel Clément Marot, dans l'é- 
pître qu'il adresse à François l", pour en obtenir de l'argent, 
termine l'énumération des qualités de son valet : 

Ta'vois na jour un valet de Gascogne, 
Gourmand, ivrogne et assuré menteur, 
Pipeia-, larron, jiireur, blasphémateur, 
Sentant la liart de cent pas à la ronde ; 
Au demeurant, le vieilkur fils du monde. 

Ce vers si plaisant est passé en proverbe, et se répète encors 
.tous les jours dans le même sens. 



30 GRAMMAIRE LITTÉRAIRE 

Au Dieu inconnu; en latin, Deo ignoto, mot que prononça 
saint Paul prêchant à Athènes devant l'Aréopage, pour convertir 
au christianisme le peuple le plus civilisé de la terre. « Athé- 
niens, il me semble que la puissance divine vous inspire plus 
qu'à tous les hommes une crainte religieuse; car, en traver- 
sant votre ville et en contemplant les objets de votre culte, 
i'ai rencontré un autel avec cette inscription : Deo ignoto. Ce 
dieu que vous adorez sans le connaître, c'est celui que je vous 
annonce; c'est le Dieu qui a fait le monde, le Seigneur du ciel 
et de la terre. » 

Les allusions à cette célèbre inscription se font souvent dans 
un sens ironique, en parlant de quelqu'un ou de quelque chose 
qui reste à juste titre dans l'obscurité. 

Au plus digne, réponse d'Alexandre à ses généraux qui, 
à son lit de mort, lui demandaient à qui il laissait l'empire. 
L'application de ces mots est facile. 

Avant l'affaire, 

Le roi, l'âne ou moi, nous mourrons. 

Vers de la fable de La Fontaine le Charlatan. Un charlatan se^ 
présente devant un prince et assure qu'il rendra disert un âne :' 

Oui, messieurs, un lourdaud, un animal, un âne; 
Que l'on m'amène un âne, un âne renforcé, 

Je le rendrai maître passé. 

Et veux qu'il porte la soutane. 

Toutefois, pour opérer cette merveille, il demandait dix ans, 
et aux courtisans qui le raillaient sur l'impossibilité de la réali- 
sation de cette promesse, il répondit : 

Avanl l'affaire. 

Le roi, Cône ou moi, nous mourrons. 

On rappelle ce vers pour faire entendre qu'on ne craint point 
de se compromettre par un engagement à longue échéance, si 
difficile à tenir qu'il soit , c'est la traduction poétique de notre! 
locution vulgaire : D'ici là il passera de l'eau sous le pont. 



Avocat, ah.! passons au déluge. 



Vers comique des Plaideurs, de Racine. Le poète fait ressortir 
uès-habilement la manie ridicule qu'avaient les avocats de son^ 



GRAMMAIRE LITTÉRAIRE 31 

temps de faire inten-enir tous les grands événements de l'his- 
toire à propos d'une haie ou d'un mur mitoyen. 

l'intimé, avocat de l'accusé (un chien qoi a dévoré un chapon). 

. . . , Avant la naissance du monde 

DANDIN, bâillant. 
Avocat, ah I passons au déluge. 
l'intisé. 

Avant dene 
La naissance du monde et sa création. 
Le monde, l'univers, tout, la nature entière. 
Etaient ensevelis au fond de la matière ; 
Les éléments, le feu, l'air, et la terre, et l'ean. 
Enfoncés, entassés, ne faisaient qu'un monceau, 
Une confusion, uue masse sans forme. 
Un désordre, un chaos, une cohue énorme. 
Unus erat toto naturœ vultus in orbe ; 
Quem Grmci dixere chaos, rudis indigestaque moles. 
{DaiiJin, enlormi, se laisse tomber.) 

Dans l'application, ces mots : Avocat, passons au déluge, 
sont une manière ironique de faire entendre à quelqu'un qu'il 
remonte beaucoup trop haut dans le récit d'un événement. 

Avocat, il s'agit d'un chapon. 

Vers de Racine dans les Plaideurs. L'Intimé, transformé tout à 
coup en avocat, prend la parole devant le juge Perrin Dandin, 
et commence en ces mots sa plaidoirie : 

Sans craindre aucune chose, 

Je prends donc la parole et je viens à ma cause. 
Aristote, primo, péri Politicon, 
Dit fort bien 

D.VNDIN. 

AroC'if, il s'agit d'un chapon, 
Et non point d' Aristote et de sa Politique. 

Cette locution, tirée de la même scène que la précédente, 
offre avec elle une analogie évidente. 

L'Intimé nous rappelle cet avocat qui, dans une cause oiî il 
s'agissait d'un mur mitoyen, parlait avec emphase de la guerre 
de Troie et du Scamandre; son adversaire, homme d'esprit, 
l'interrompit en disant : « La Cour remarquera que ma partie 
ne s'appelle point Scamandre, mais Michaut. » 

Ces mots : Avocat, il s'agit d'un cliap^n , s'appliquent à 
ceux qui, dans une discussion, se lancent dans des considéra- 
tions tout à fait étrangères au sujet. 

Banco (Spectre de). Voyez Spectre. 



32 GÎIAMMAIRE LITTÉRAIRE 

Bâtons flottants (Les), allusion à une fable de La Fon- 
ïaine intitulée le Cliameau et les Bâtons flottants. 

On avait mis des gens au guet, 
Q\û, voyant sur les eaux de loin certain objet, 

Ne purent s'empêcher de dire 

Que c'était un puissant navire. 
Quelques moments après, l'objet devint brûlot, 

Et puis nacelle, et puis ballot. 

Enfin bâtons (loltanls sur l'onde; 

et le fabuliste conclut par ce vers : 

Do loin, c'est quelque chose, et de près ce n'est rien. 

Quoique La Fontaine commette ici une hérésie d'optique, les 
bâtons flottants n'en sont pas moins passés en proverbe, pour 
désigner toute chose ou plutôt toute personne qui perd à être 
vue de près. C'est, dans un ordre d'idées plus général, le 
Major e longinquo reverentia des Latins, 

Beaux yeux de ma cassette (Les), allusion à un pas- 
sage de i' Avare, acte V, scène m, comédie de Molière. C'est un 
des quiproquo les plus plaisants qui aient été mis sur la scène. 
On a volé la cassette de l'avare Harpagon; maître Jacques, son 
domestique, en accuse Valère, l'intendant, pour se venger des 
coups de bâton qu'il en a reçus. Valère aime la fille d'Harpagon, 
auquel il vient demander sa main; alors l'avare, qui ne songe 
qu'à sa cassette, rapporte à celle-ci tout ce que Valère lui dit 
de sa fille : 

HARPAGON. 

Il faut que tu me confesses en quel endroit tu me l'as enlevée. 

VALÈRE. 

Moi? je ne l'ai point enlevée, et elle est encore chez vous. 

HARPAGON, à part. 

ma chère cassette .'(Haut.) Elle n'est point sortie de ma maison? 

VALÈRE. 

Non, monsieur. 

HARPAGON. 

Eh ! dis-moi donc un peu : tu n'y as pas touché ? 

VALÈRE. 

Moi, y toucher? Ah ! vous lui faites tort aussi bien qu'à moi ; 
et c'est d'une ardeur toute pure et respectueuse que je brûle 
pour elle. 

HARPAGON, à part. 

Brûlé pour ma cassette ! 



GRAMMAIRE LITTÉRAIRE 33 

VALÈRE. 

J'aimerais mieux mourir que de lui avoir fait paraître aucune 
pensée offensante : elle est trop sage et trop honnête pour cela. 

HARPAGON, à part. 

Ma cassette trop honnête ! 

VALÉRE. 

Tous mes désirs se sont bornés à jouir de sa vue ; et rien de 
criminel n'a profané la passion que ses beaux yeux nti'ont in- 
spirée. 

HARPAGON, à part. 

Les beaux yeux de ma cassette ! 

Dans l'application, ces mots: Les beaux yeux de ma cassette, 
signifient la passion exclusive d'un avare pour l'argent, la for- 
tune, son coffre-fort, etc. 

Bellérophon et la CMmère. La Chimère était un 
monstre ayant la tête d'un lion, la queue d'un dragon, le corps 
d'un bouc, et dont la gueule béante vomissait des tourbillons de 
flamme et de fumée. Bellérophon, héros fabuleux, combattit ce 
monstre, qui ravageait le pays et dévorait les habitants, et le tua 
en l'accablant d'une grêle de flèches. 

Dans les applications que font les écrivains, la Chimère re- 
présente la superstition, les préjugés et l'ignorance. 

Béciuille de Sixte-Quint, allusion à un épisode de la vie 
de ce célèbre pape. Dans les dernières années du pontificat 
de Grégoire XIII, on vit tout à coup l'ancien Pâtre de Mon- 
talte, qui était parvenu à la dignité de cardinal, se retirer du 
tourbillon du monde et se confiner dans la retraite, pour ne 
plus travailler désormais, disait-il, qu'à son salut. Il ne se mon- 
trait plus en pubUc qu'appuyé sur une béquille, la tête pen- 
chée, et ne parlant que d'une voix entrecoupée, avec une toux 
qui semblait présager une fin prochaine. Tous ces signes de 
caducité redoublèrent quand il fut question de donner un suc- 
cesseur à Grégoire XIII. Comme un grand nombre de cardinaux 
aspiraient en ce moment au pontificat, il n'en fallut pas da- 
vantage pour que ces rivalités réunissent, en faveur du cardinal 
moribond, toutes les factions qui divisaient le conclave ; il fut 
donc élu sans contradiction. Mais à peine le dépouillement des 
votes était-il achevé, que Montalte, se dressant avec un mouve- 
ment si brusque qu'il fit reculer ses voisins, jeta sa béquille, 

2. 



34 GRAMVAinE I.lTTEnAlRE 

releva la tête et entonna le Te Deum d'une voix qui fit trem- 
bler les vitres de la salle. 

Depuis cet événement, ces mots : Béquille de Sixte-Quint, sont 
restés dans notre langue pour caractériser une dissimulation qui 
ces-se brusquement quand elle a atteint le but qu'elle poursuivait. 

Bertrand et Raton, nom des deux personnages, des deux 
héros de cette charmante fable de La Fontaine, que tout le 
monde connaît : le Singe et le Chat, cette fable dont M"^ de Sé- 
vigné disait : Cela peint. 

Un jour, au coin du feu nos deux maîtres fripons 

Regardaient rôtir des marrons. 
Les escroquer était une très-bonne affaire ; 
Nos galants y voyaient double profit à faire : 
Leur bien premièrement, et puis le mal d'autrui. 
Bertrand dit à Raton : Frère, il faut aujourd'hui 

Que tu fasses un coup de maître ; 
Tire-moi ces marrons. Si Dieu m'ayait fait naître 

Propre à tirer marrons du feu. 

Certes, marrons -verraient beau jeu. 
Aussitôt fait que dit. Raton, avec sa patte, 

D'une manière délicate 
JÈîarte un peu la cendre et retire les doigts; 

Puis les reporte à plusieurs fois; 
Tke un marron, puis deux, et puis trois en escroque, 

Et cependant Bertrand les croque. 
Une servante vient ; adieu mes gens. Raton 

N'était pas content, ce dit-on. 

Ces deux noms sont passés en proverbe avec la signification 
métaphorique de dupeur et de dupé ; Bertrand, c'est Robert-Ma- 
caire, qui lance l'ami Raton dans les aventures les plus hasar- 
deuses, pour en tirer seul tout le profit : Raton casse l'amande, 
au risque de se briser les dents, et Bertrand mange tranquille- 
ment le noyau. 

Boîte de Pandore. Pandore est l'Eve de la mythologie 
grecque. Prométhée ayant ravi le feu du ciel pour animer un 
homme qu'il avait façonné d'argile, Jupiter, irrité de cette har- 
diesse, ordonna à Vulcain de former du même limon une 
femme que l'habile artiste ornerait de toutes les grâces physi- 
ques. Les autres dieux de l'Olympe voulurent contribuer à la 
perfection de cette merveille, et chacun lui fit un présent en 
rapport avec see propres attributs : Minerve lui donna la sa- 
gesse, Mercure l'éloquence, etc., etc., et elle reçut le nom de 
Pandore (de pan, tout, et dâron , don). Quant à Jupiter, il lui 



GRAMMAIRE LITTERAIRE 35 

remit une boîte soig-ncu sèment fermée, en lui recommandant 
de la porter à Prométhée. Celui-ci, qui se déliait de quelque 
piège, ne voulut recevoir ni Pandore ni la boîte. Son frère, 
Épiméthée, fut moins prudent. Pandore devint son épouse, et 
la boîte fatale ayant été ouverte, il s'en échappa tous les fléaux, 
qui se répandirent à l'instant sur la terre. Quand Épiméthée 
voulut la refermer, il n'était plus temps : l'Espérance seule res- 
tait au fond de la boîle. 

La Boîte de Pandore, et VEspérance qui est restée au fond, 
sont de la part des écrivains l'objet de fréquentes allusions, sans 
parler des jeux de mots, des rapjirochements plus ou moins 
piquants. C'est ainsi qu'un plaisant a dit : « Un dictionnaire est 
comme la boîte de Pandore, puisqu'il renferme tous les mots 
(maux). » 

Bon souper, bon gîte et le reste. 

Un des plus jolis vers de cette jolie fable de La Fontaine : les 
Deux Pigeons, qui offre le tableau le plus admirable de l'amitié. 

Deux pigeons s'aimaient d'amour tendre. 
L'un d'eux, s'ennuyaut au logis, 
Fut assez fou pour entreprendre 
Un voyage en lointain pays. 
L'autre lui dit : Qu'allez-vons faire? 
Voulez-vous quitter votre frère ? 
L'absence est le plus grand des maux. 



Je ne songerai plus que rencontre funeste, 

Que faucon, que réseaux. 

Hélas! dirai-je, il pleut! 

Mon frère a-t-il tout ce qu'il veut, 

Bon souper, bon gîte cl le reste ? 



Dans l'application, ces vers touchants servent à exprimer les 
inquiétudes que nous inspire le sort d'une personne aimée qui 
est absente. 

Comme source de vers devenus proverbes, cette fable est une 
des plus riches après celle des Animaux malades de la peste. 
En voici quelques-uns : 

Quiconque ne voit guère 

N'a guère à dire aussi. 

Je dirai : J'étais là, telle chose m'avint ; 
Vous y croirez être vous-même. 

Mais un fripon d'enfant (cet âge est sans pitié). 



36 GRAMMAIRE LllTÉUAlUE 

Briarée, géant mythologique, fils du Ciel et de la Terre, 
qui avait cinquante têtes et cent bras. Il fut précipité dans la 
mer par Neptune, et enchaîné sous l'Etna par Jupiter, en puni- 
tion de sa révolte. Toutefois, le maître de l'Olympe l'appela à 
son aide contre les Titans et le garda depuis auprès de lui. 

Le nom de Briarée a passé dans la langue et est devenu une 
sorte de nom commun pour désigner un homme, ou même une 
chose dont les efforts, l'activité ou les effets semblent se multiplier. 

Brouet noir (Le), mets Spartiate qu'on mangeait en com- 
mun à Lacédémone, et qui était, suivant quelques auteurs, un 
mélange de graisse de porc, de sang, de sel, de vinaigre et de 
morceaux de viande. Ce mot est devenu le synonyme de ragoût 
exécrable. Pourtant, si l'on en croit Basnage, cette opinion 
n'était pas celle de la savante M*"* Dacier, qui poussait Va- 
mour pour le ^rrec jusqu'à adorer le brouet Spartiate, et à vou- 
loir faire partager son goût à tous ses amis. Le jour qu'elle 
épousa M. Dacier, aussi fort en latin qu'elle l'était en grec (ce 
qui lit dire à un plaisant que c'était le mariage du grec et du 
latin), elle prépara de ses propres mains le mets héroïque, 
qu'elle servit aux gens de la noce avec une solennité respec- 
tueuse : tout le monde se crut empoisonné. 

Les historiens prétendent que ce sont les exercices violents 
auxquels se livraient les jeunes Spartiates qui rendaient le brouet 
acceptable : 

On conte, à ce sujet, qu'un monarque gouimand 
De ce breuvage noir, qu'où lui dit eicelleut, 
Voulut goûter un joui. Il lui fut bien facile 
L'obtenir en ce genre un cuisinier habile. 
Sa table en fut servie. surprise ! ô regrets ! 
A peine le breuvage eut touché son palais. 
Qu'il rejeta bientôt la liqueur étrangère. 
€ Ou m'a trahi, dit-il, transporté de colère. 

— Seigneur, lui répondit le cuisinier tremblant, 
Il manque à ce ragoût un assaisonnement. 

— D'où vient que vous avez négligé de l'y mettre ? 

— Il y manque, seigneur, si vous voulez permettre. 
Les préparations que vous n'employez pas : 

L exercice, et surtout les bains de l'Eurotas. > 

(Berchoux.) 

Quoi qu'il en soit, ce mets est resté le symbole de la tempé- 
rance, de la sobriété, et se dit, dans l'application, d'un mau- 
vais ragoût , d'une sorte d'arlequin dont on ne devine pas la 
composition. 



CUAMMA !'.!•; LiriLiiAini: 37 

Brûler n'est pas répondre, réponse de Camille Des- 
inoulins à Robespierre^ qui, dans une séance des Jacobins^ pro- 
posait de lui administrer une correction paternelle en brûturd 
certains numéros du Vieux Cordelier, qui faisaient un appel à 
la clémence. 

Les applications de ce mot n'ont guère lieu que dans des cir- 
constances à peu près identiques. 

Brûler ses vaisseaux, aliusion à l'action hardie d'Aga- 
thocle, qui, débarqué en Afrique, incendia ses vaisseaux pour 
mettre ses soldats dans la nécessité de vaincre ou de périr, en 
leur enlevant tout moyen de retraite. 

S'emploie chaque fois que Ton veut faire allusion à une réso- 
lution extrême, lorsqu'on s'est engagé de manière à ne pouvoir 
reculer. 



APPLICATIONS 

Dans les phrases suivantes, rélève remplacera les points de 
suspension par la locution convenable. 

Les plaisants de Rome, au temps des persécutions, 
quali{îa,ient les chrétiens de gens à sarmenU et de gens à 
'poteaux, c'est-à-dire de gens bons à briller. Cependant il 
se trouva de bonne heure, parmi les païens, des hommes 
d'esprit qui trouvèrent que 

Combien de gens qui, dans une discussion, au lieu d'en 
venir directement au fait, se noient dans des digressions 
interminables, et parlent de l'entrée d'Alexandre à Baby- 
lone à propos de mur mitoyen ! « Mais, monsieur l'avo- 
cat, est-on tenté de dire, il s'agit , et non de 

l'entrée triomphale du conquérant de l'Asie. « 

Le virtuose avait débuté à Bruxelles, sur le théâtre de la 
Monnaie, de manière à charmer toutes les oreilles de nos 
voisins. Toute la Belgique retentissait du bruit de son 
nom. Cette réputation était venue jusqu'à nous; l'Opéra 
l'avait engagé à un prix fabuleux. 11 arrive, il débute, il 



38 GRAMMAIRE LITTÉRAIRE 

chante; le parterre le siffle, et, le lendemain, dans tous 
les journaux on comparait sa réputation usurpée aux 

du fabuliste, et ce vers était dans toutes les 

boaches : 



Quand quelque chose de très-grave obligeait le maître 
d'école à s'absenter momentanément de sa classe, il 
avait soin de confier la redoutable patoche au plus la- 
borieux et au plus sage de ses élèves, en lui disant solen- 
nellement : a Je te la remets comme » 

Celui qui veut vendre ses biens en viager est toujours 
rachitique, goutteux, asthmatique, et le reste ; c'est la 
règle. Mais l'acte n'est pas plutôt passé par-devant no- 
taire, que notre homme jette loin de lui ses et 

retrouve la santé comme par enchantement. 

Notre ascension au Mont-Blanc fut des plus accidentées 
et des plus périlleuses, et la descente encore plus pénible. 
Trois jours après, nous rentrâmes à l'hôtel, où l'on nous 
attendait avec une anxiété que je n'essayerai pas de vous 
décrire ; les suppositions les plus alarmantes avaient cir- 
culé sur notre excursion. Comme le pigeon de la fable, 
est-il besoin de vous le dire? nous trouvâmes 



Dans les grandes entreprises, il y a presque toujours 
des dupeurs et des dupés, c'est-à-dire des et des 



Le meilleur vin me paraît presque de la piquette dans 

un verre mal taillé, et j'avoue que je préférerais le 

sur un émail de Bernard Palissy, au plus fin gibier sur 
une assiette de terre. 

Les gens d'un naturel timide se risquent rarement 
dans quelque entreprise hasardeuse; jamais on ne verra 
ces sortes de caractères prendre une résolution hardie et 



CnAMMATRE LITTÉRAIRE 39 

C'est une remarque à faire que les villes très-commer- 
çantes n'ont jamais montré grand souci de s'embellir 
par les arts et par les monuments. S'enrichir, gagner de 
l'argent, voilà le but où l'on vise. La plupart se con- 
tentent des C'est là tout leur mérite et toute leur 

beauté. 

M. le vicomte d'Arlincourt avait dédié dans son parc 
un bosquet à chacun de ses ouvrages. Gomme il venait 
de composer une pièce qui avait été refusée par le comité 
du Théâtre-Français, et qu'il restait un dernier bosquet 
à baptiser, ses amis lui conseillèrent malignement d'ap- 
pendre aux branches cette inscription : 

Tout enfant, j'étais très-peureux; le bruissement d'une 
feuille m'effrayait la nuit au fond du jardin, et je ren- 
trais précipitamment à la maison. Un jour que mon pro- 
fesseur m'avait expliqué un épisode de l'histoire de 

Syracuse, je pris la résolution, moi aussi, de 

Je pénétrai en fermant les yeux au plus sombre de la fo- 
rêt, et je revins lentement au château à pas mesurés. A 
partir de ce jour, je fus un Cid au petit pied. 

Le chœur allemand, c'est le de la musique, 

c'est un chanteur à cent voix obéissant à une seule vo- 
lonté. 



CINQUIÈME LEÇON 

Caleb, personnage de la Fiancée de Lammermoor, de Walter 
Scott, devenu le type du serviteur fidèle et dévoué. Tout le ca- 
ractère de Caleb éclate au moment où Edgar, son maître, s'é- 
loignant pour aller se battre en duel avec le colonel Ashton, lui 
dit : « Vous n'avez plus de maître, Caleb; pourquoi vous atta- 
chera un édifice qui s'écroule? — Je n'ai plus de maître! s'écrie 
Caleb; je n'ai plus de maître! J'en aurai un tant qu'il existera 
un Ravenswood. Je suis votre serviteur, j'ai été celui de votre 
père, celui de votre aïeul, je suis né dans la famille, j'ai vécu 
pour elle, et je mourrai pour elle, » 



■iO CKAMMAIKK LllTÉKAlP.E 

Calomniez, calomniez, il en restera toujours 
quelque chose, devise célèbre de Basile dans le Barbie)' de 
Sév'lle, comédie de Beaumarchais, acte II*, scène viii. Ce pro- 
verbe avait été formulé longtemps avant Beaumarchais; on le 
trouve dans Bacon. Voici ce passage littéralenient traduit du 
latin : «Va! calomnie hardiment, et il en restera quelque chose. » 

On fait à cette devise de Basile de fréquentes allusions, qui 
portent quelquefois aussi sur le nom seul de Basile. 

Camille rasant les blés... Camille, reine des Volsques, 
vint au secours de Turnus et lui apporta l'appui de ses armes 
contre les prétentions d'Énée. A la fin du septième livre de son 
Enéide, Virgile fait un charmant portrait de cette jeune hé- 
roïne : 

Dès l'enfance exercée aui joutes de Bellone, 

Camille préférait, amante des combats, 

La lance belliqueuse aiii fuseaux de Pallas, 

Les travaux de la guerre à des arts plus tranquilles. 

Moins prompts sont les éclairs, et les vents moins agiles; 

Elle eut, des jeunes blés rasant les verts tapis. 

Sans plkr leur sommet, couru sur les épis; 

Ou, d'un pas suspendu sur les vagues profondes. 

De la mer en glissant eût effleuré les ondes. 

Et, d'un pied plus léger que l'aile des oiseaux, 

Sans mouiller sa chaussure eut marché sur les eaux. 
(Trad. de Delille.) 

Le nom de la reine des Volsques occupe dans l'histoire et la 
poésie une belle place parmi les héroïnes guerrières, telles que 
Penthésilée, Bradamante, Clorinde, etc. ; mais c'est moins à sa 
vail ance qu'à son incomparable légèreté à la course que les 
écrivains font allusion. 

Car que faire en un gîte, à moins que l'on ne songe ? 

Vers de la fable de La Fontaine le Lièvre et les Grenouilles. Dans 
les applications, les mots gite et sotige varient suivant les cir- 
constances : 

Car que faire en un lit, à moins que l'on n'y dorme » 
Car que faire auj Rochers, « moins que l'on ne plante? 

(M°* DE SÉVIG.NÉ.) 

Carte de Tendre, carte d'un pa^s imaginaire où made- 
moiselle de Scudéri place les héros de son roman de Clélie 
Dans ce roman, on voit représentés tous les héros de la repu 



Gl'.AMMAUtE UTTÉ1U1P.E 41 

blique romaine naissante : Horatius Codés, MiitiusScœvola, Lu- 
crèce, Brutus, tous se proposant des questions et des énigmes, 
et traçant des cartes géographiques sur ce fameux pays de 
Tetidre, si justement ridiculisé par Boileau. On y voit le fleuve 
d'Inclination, ayant, sur la rive droite, les villages de Jolis- 
vers et à'Épitres-galantes; sur la gauche, ceux de Complai- 
sance, de Petits-soins et d' Assiduités ;plns\oia, sont les hameaux 
de Légèreté et d'Oubli, avec le lac d'Indifférence, d'où une route 
conduit au district d'Abandon et de Perfidie; mais en suivant 
le cours naturel du fleuve, on arrive à la ville de Tendre-sur- 
Estime et à celle de Tendre-sur-Inclination. 

En littérature, quand on rappelle la carte, le pays de Tendre, 
c'est toujours sur le ton de la familiarité et de la plaisanterie. 

Catilina est à nos portes. Voyez Annibal est à nos 
portes. 

Ce bloc enfariné ne me dit rien qui vaille. 

Vers de La Fontaine dans la fable le Chat et le vieux Rat. 

Un chat, dont les ruses avaient rendu très-prudent le peuple 
souriquois, imagine un dernier stratagème. 

Blanchit sa robe et s'enfarine ; 

Et, de la sorte déguisé, 
Se niche et se blottit dans une huche ouverte. 

Ce fut à lui bien avisé : 
La geut trotte-menu s'en vient cherclier sa perte. 
Un rat, sans plus, s'abstient d'aller flairer autour: 
C'était un vieui routier, il savait plus d'un tour; 
Même il avait perdu sa queue à la batailla. 
Cl' bloc enfariné ne me dit rieii qui raille, 
S'écria-t-il de loin au général des chats : 
Je soupçonne dessous encor quelque machine. 

Rien ne te sert d'être farine. 
Car, quand tu serais sac, je n'approcherais pas. 

Se dit, dans l'application, de tout piège que l'on soupçonne. 

Celui-ci est aussi Alexandre. Après la sanglante ba- 
taille d'Issus, Alexandre, accompagné de soa ami Éphestion, 
étant allé rendre visite à la mère, à la femme et aux filles de 
Darius, qui étaient tombées en son pouvoir, Sysigambis adressa 
le salut àÉp'nestion, qu'elle prenait pour le roi, à la supérioiité de 
sa taille et à l'éclat de son costume. Avertie de son erreur, elle 
se jeta en tremblant aux pieds du héros, qui la releva avec bonté 



42 GRAMMAIRE LITTÉRAIRE 

en lui disant : « Vous ne vous êtes pas trorapée, ma mère, cs- 
lui-ci est aussi Alexandre. » 

Depuis, cette généreuse réponse est devenue en quelque sorte 
la légende de l'amitié. 



Ce monsieur-la, sire, c'était moi-même. 

Vers de l'épitre de Clément Marot à François l", l'un des 
morceaux les plus spirituels du seizième siècle. Le poète, qui 
veut obtenir de l'argent de la munificence du prince, lui raccnte 
qu'il a été dépouillé par son valet : 



pavois un jour un va)et de Gascogne, 

Gourmand, ivrogne et assuré menteur, 

Pipeur, larron^ jureiir, blasphémateur. 

Sentant la hart de cent pas à la ronde; 

Au demeurant, le meilleur pis du inondeK 

fie vénérable ilôt fut averti 

De quelque argent que m'aviez départi, 

Et que ma bourse avoit grosse apostume : 

Si se leva plus tôt q'ie de coutnme. 

Et me va prendre en tapinois icelle, 

Puis vous la mit très-bien sous son aisselle. 

Argent et tout, cela se doit entendre ; 

Et ne crois poiut que ce fût pour la rendre» 

Car oncques puis n'en ai ouï parler. 

Bref, le vilain ne s'en voulut aller 

Pour si petit, mais encore il me happe 

Saye et bounets, chausses, pourpoint et cape. 

De mes habits en effet il pilla 

Tous les plus beaui, et puis s'en habilla 

Si justement, qu'à le voir ainsi être. 

Vous l'eussiez pris en plein jour pour son maître. 

Finalement, de ma chambre il s'en va 

Droit à retable, où deux chevaux trouva, 

Laisse le pire, et sur le meilleur monte, 

Pique et s'en va. Pour abréger mon conte , 

Soyez certain qu'au partir dudit lien 

N'oublia rien, fors à me dire adieu. 

Ainsi s'en va, chatouilleux de la gorge, 

Ledit valet, monté comme un saint George, 

Et vous laissa monsieur dormir son saoul. 

Qui au réveil n'eût su finer d'un sou. 

Ce morisieur-lii, sire, c'était moi-même. 

Dans l'application, ce vers est une sorte d'épiphonème au 
moyen duquel on se met en scène, après avoir laissé quel- 

1. Ce vers, si plaisant après l'énumération des belles qualités de ce valet, 
st devenu proverbe, et se répète encore tous les jours dans le même sens. 



GRAMMAIRE LITTÉHAinE -Vi 

que temps le lecteur ou l'auditeur en suspens. C'était une des 
locutions favorites de madame de Sévigné,et l'application qu'elle 
en fait dans la phrase suivante, en écrivant à madame de Gri- 
gnan le jour anniversaire de sa naissance, est aussi spirituelle que 
touchante ; « Il y a aujourd'hui bien des années, ma fille, qu'il 
vint au monde une créature destinée à vous aimer préférable- 
ment à toutes choses : je prie votre imagination de n'aller ni à 
droite ni à gauche : ce monsieur-là, sire, c'était moi-même, n 

Ce ne sont que festons, ce ne sont qu'astragales. 

Vers de Boileau dans le premier chant de son Art poétique. 

Le législateur du Parnasse s'élève contre l'abus que les au- 
teurs de son temps faisaient des descriptions inutiles : 

Un auteur, qnelqucfMis, trop plein de son objet, 
J;imais sans l'épuiser n'abandonne un sujet. 
S'il rencontre un palais, il m'en dépeint la face : 
Il me promène après de terrasse en terrasse; 
Ici s'offre un perron; là règne un corridor; 
Là ce balcon s'enferme en nn balastre d'or. 
Il compte des plafonds les ronds et les o%'ales : 
Ce ne sont que festons, ee ne sont qu'astragales. 

Ces derniers vers sont la critique de la longue et fastidieuse 
description d'un palais que fait Scudéri dans le troisième chant 
de son Alaric. 

En littérature, on fait allusion au vers de Boileau pour dési 
gner l'abus des décors, des ornements dans quelque genre que 
ce soit, mais principalement en parlant d'un style pompeux et 
trop chargé d'images. 

Cercle de Popilius. Le roi de Syrie, Antiochus Épiphane, 
profitant de la minorité de Ptolémée Phiiométor, avait conquis 
déjà une partie de l'Egypte; Rome, j<ilouse de ces envahisse- 
ments, envoya, comme ambassadeur, le consul Popilius Lsenas 
(170 av. J.'C), pour intimer au roi de Syrie l'ordre d'abandon- 
ner ses conquêtes. Le roi demandait à délibérer avec ses conseil- 
lers; mais le Romain, d'un geste impérieux, traça autour d'.An- 
tiochus un cercle sur le sable : « Avant de sortir de ce cercle, 
dit-il, rends-moi la réponse que je dois porter au sénat. » Le 
roi, stupéfait de cette injonction hautaine, et craignant d'ailleurs 
les armes de la puissante et ambitieuse république, se soumit 
humblement à tout ce qu'on exigeait de lui, et abandonna 
l'Egypte. 



44 CnAMMAIRE LITTÉnAIliE 

Depuis, le cerc 'e de Popilius est resté une expression prover- 
biale que l'on emploie à propos de quelqu'un mis en demeure 
de prendre un parti et de se prononcer immédiatement. 



APPLICATIONS 

Dans les phrases suivantes, l'élève remplacera les points de 
suspension par la locution convenafde. 

Certaines imputations malveillantes, si fausses qu'elles 
soient, sont presque impossibles à détruire entièrement ; 
comme ces taches de graisse qui reparaissent plus ou 
moins quand on croit les avoir enlevées, elles ressemblent 
à la : 

La pluie tombait à flots ; impossible de hasarder seule- 
ment un pied dans la rue. Ne sachant à quel expédient 
recourir, pour me sauver de l'ennui, je me mis à lire, 
car 



J'essayais de me fortifier au milieu d'un amas de 
preuves, de raisonnements ; je déterminais la limite jus- 
qu'à laquelle je pourrais aller, mais, en deçà de laquelle 
je devrais rester; en un mot, je traçais autour de moi 
un , que je m'interdisais de dépasser. 

Aujourd'hui Paris est devenu une ville inhabitable pour 
l'ouvrier et l'employé ; les moindres logements sont orne- 
mentés, décorés, sculptés : 



Mais les prétentions de messieurs les propriétaires crois- 
sent proportionnellement à ce luxe apparent. On de- 
mande deux mille francs de loyer à celui qui n'a que 
quinze cents francs d'appointements. Aussi, le soir, la 
plupart émigrent-ils vers les hauteurs de Montmartre, de 
la Chapelle ou de Belleville. 



G«.\MMA:P.F. LITTÉRAIRE 4b 

Lo mot domestique a pour radical domus, maison ; c'est 
qu'autrefois le serviteur, le domestique était considéré 
comme faisant partie intégrante de la maison. A cet âge 
d'or, cette périphrase si connue aujourd'hui : « Faire 
danser l'anse du panier, » aurait été pour tous du san- 
scrit ou du chinois. De nos jours, messieurs les domesti- 
ques ont changé tout cela, et chez eux un est 

aussi introuvable que le rara avis du poète latin. 

Ses mains n'étaient point d'albâtre ; elles étaient de 
chair fraîche et vivante, d'une blancheur nuancée par un 
réseau de petites veines, où l'on sentait courir un sang 

vif et fluide. Je n'affirmerais point qu'elle , 

comme la du poète; mais, à coup sûr, l'em- 
preinte de ses pieds n'eût point effrayé Robinson dans 
sou île. 



SIXIÈME LEÇON 

Ce sont là jeux de prince. 

Hémistiche tiré de la fable de La Fontaine le Jardinier et son 
Seigneur. Le seigneur, sons prétexte de forcer un lièvre qui 
cause de légers dégâts dans le jardin du pauvre hommej y 
pénètre avec un attirail complet de chasse et y met tout en 
piteux état : 

. . , . Adieu, planches, carreaux; 

Adieu, chicorée et poireaux; 

Adieu, de quoi mettre au potage! 



Le bonhomme disait : Ce siml là jeux de prince! 
Mais on le laissait dire ; et les chiens et les gens 
Firent plus de dégâts en une heure de temps 

Que n'en auraient fait eu cent ans 

Tous les lièvres de la province. 

Andrieux a reproduit cet hémistiche dans son conte du Mcuhicr 
Smis-Souci : 

Ce même Frédéric, juste envers un meunier, 
Se permit maintes fois telle autre fautaisie: 
Témoin ce certain jour qu'il prit la Silésie ; 



46 GRAMMAIRE LITTÉRAIRE 

Qu'à peine sur le trône, avide de lauriers, 
Épris du valu renom qui séduit les guerriers, 
n mit l'Europe en feu. Ce sont là jeux de prince : 
On respecte un moulin, on vole une province. 

Ces mots. Jeux de prince, se disent des fantaisies que se per- 
mettent les grands aux dépens des petits , les gouvernants aux 
dépens des gouvernés, les forts aux dépens des faibles, etc. Ils 
nous rappellent une particularité curieuse du passage de Chris- 
tine de Suède en France. Cette reine assistait à une séance de 
lAcadémie française. Le président, pour lui faire honneur, offrit 
de lui lire un article du fameux dictionnaire, alors en élabora- 
tion. On en était au mot Jeu. La lecture commença, et la savante 
Christine ajiprouvait par un signe de tête gracieux la plupart des 
acceptions. On en vint à cette locution : Jeux de prince. Le drame 
sanglant de Fontainebleau, l'assassinat de Monaldeschi, datait 
à peine de quelques mois. Christine, malgré son sang-froid et 
l'empire qu'elle savait conserver sur elle-même dans les cir- 
constances les plus critiques, parut visiblement embarrassée et 
ne tarda pas à lever la séance. 

C'est ainsi qu'en partant je vous fais mes adieux. 

Vers dun opéra de Quinault [Thésée, acte V, scène vi). Egée, 
roi d'Athènes, aime Églé, jeune princesse élevée à sa cour, et 
veut l'épouser au mépris de la promesse qui l'engage lui-même 
à la magicienne Médée. Thésée, fils inconnu du roi, à qui il rend 
le plus éclatant service en faisant rentrer dans le devoir des su- 
jets révoltés, aime aussi Églé et en est payé de retour; mais la 
magicienne a conçu elle-même la passion la plus vive pour le 
jeune héros, et, par les menaces les plus effroyables, par les 
enchantements de son art infernal, elle veut contraindre sa rivale 
à déclarer à Thésée, de sa propre bouche, qu'elle est devenue 
insensible pour lui, sinon le héros va expirer. Églé consent à 
commettre ce mensonge; mais, en présence de Thésée, l'affection 
l'emporte sur la prudence, et la jeune princesse laisse échapper 
son secret. Médée, irrilée, conçoit alors l'horrible projet de se 
venger de tous, en faisant empoisonner le fils par le père. Mais 
au moment où Thésée reçoit la coupe fatale, Egée reconnaît son 
fils à lépée qu'il porte au côté, et l'empêche de prendre le poison; 
de plus il lui accorde la main de la belle Églé. En ce moment,' 
la magicienne, déçue dans toutes ses espérances, apparaît sur 
un char traîné par des dragons volants : 



GRAMMAIRE LIITERAIRE 47 

Vous n'êtes pas encor délivrés de ma rage; 
Je u'ai poiut préparé la pompe de ces lieux 
Pour servir au bonheur d'un amour qui m'outrage ; 
Je veux que les enfers détruisent mon ouvrage; 
C'cit ainsi qu'en pariant je vom fais ?»(,'« adieux. 

Au même instant, le palais s'obscurcit, et les Athéniens s'ima- 
ginent être poursuivis par des fantômes. Mais Minerve entre 
alors sur la scène, et détruit tout l'effet dos enchantements de 
Médôe. 

Ce vers est devenu proverbial pour caractériser la dernière 
vengeance, mais aussi la plus terrible, que l'on tire en séloi- 
gnant d"une personne, d'une société, d'un pays, etc.; c'est, en 
quelque sorte, le trait du Parthe de la poésie. 

Le jour même où mourut Louis XV, on avait publié à Ver- 
sailles un dernier édit pour l'augmentation des impôts; le lende- 
main, on trouva ce vers au-dessous des affiches : 

C'est ainsi qu'en parlant je vous fais mes adieux. 



C'est ainsi qu'on s'élève jusqu'aux astres ; en latin, 
Sicitur ad astra. (Virgile, Enéide, liv. IX, v. 641.) C'est en ces 
termes qu'Apollon encourage le jeune Ascagne, fils d'Énée. 

Dans l'application, ces mots .sont une formule par laquelle 
on applaudit aux efforts de la jeunesse. C'est dans le même vers 
de Virgile que se trouve cette exclamation d'encouragement, que 
l'on adresse souvent à la jeunesse laborieuse ; Macte,puer! cou- 
rage, enfant ! 

C'est devons qu'il s'agit; enla-tin, Tuares agitur, mois 
d'Horace qui, dans l'application, signifient que nous ne devons 
pas rester indifférents à un événement où, sans que nous nous 
en soyons rendu compte, souvent nos intérêts sont en jeu. 



C'estd.uNord aujourd'hui que nous vient lalumière. 

Vers de Voltaire dans son épître à Catherine II : 

Élève d'Apollon, de Tliémis et de Mars, 

Qui sur ton trône auguste as placé les beani-arts ; 

Qui penses en grand homme, et qui permets qu'on pense, 

Toi qu'on voit triompher du tyran de Byz.mce 

Et des sots préjugés, tyrans plus odieui : 



43 GRAJIMAIRF. LITTÉRAIRE 

Prête à ma faible voix des sons mélodieux ! 

A mon feu qui s'éteint rends sa clarié première : 

C'est du Nord aujourd'hui que nous vient la lumière. 

Ce vers, plus juste sans doute au temps de Voltaire qu'il ne l'est 
à notre époque, est demeuré célèbre, et l'on y fait encore quel- 
quefois allusion. 



C'est plus qu'un crirae, c'est une faute. La poli- 
tique, telle du moins que l'ont comprise le sénat romain en 
ditTérentes circonstances, Louis XI, Machiavel, Catherine de Mé- 
dicis, et, de notre temps, le prince de Talleyrand, s'écarte tel- 
lement des notions les plus élémentaires de la morale, elle a 
introduit un tel bouleversement dans le sens général des mots, 
qu'un dictionnaire particulier, à côté de celui de l'Académie, ne 
serait pas chose superflue pour l'intelligence de ses maximes. La 
morale s'écrie : « Chacun pour tous et tous pour chacun; » la di- 
plomatie retourne cet adage de toutes pièces : « Chacun chez soi, 
chacun pour soi. » La grammaire dit : 't Les mots sont les signes 
de nos idées; » la diplomatie répond : « La parole a été donnée 
à l'homme pour déguiser sa pensée. » Tous les traités de syno- 
nymes établissent une gradation marquée entre une faute et un 
crime, donnant l'un comme superlatif de l'autre; la diplomatie 
a renversé cette gradation; à ses yeux, un crime n'est qu'une 
peccadille en politi(iue, mais une faute : 



Quel crirae abominable \ 



C'est à ce point de vue qu'il faut se placer pour juger tout ce 
qu'il y a de fine politique, mais aussi de profonde immoralité 
dans cette phrase prononcée, dif-on, par le prince de Talleyrand 
après la sanglante exécution des fossés de Vincennes. 

Ces mots se rappellent pour caractériser une action, une dé- 
marche qui joint l'odieux à la maladresse. 



C'est un Dieu qui nous a fait ces loisirs; en latin, 
heus nobis hœc otia fecit (Virgile, Eglogue I, vers 6), mots que 
le poète met dans la bouche du berger Tityre, sous le nom duquel 
il raconte à un autre berger comment il a obtenu d'Auguste 
la restitution de son patrimoine. 

Dans l'application, ces mots servent à exprimer la reconnais- 
sar.ce qu'on éprouve d'un service rendu. 



GRA51MA1RE LlTTÉlUlRE 49 

C'est VOUS et non pour vous, adage qui se rendait 
eu latin par les mots Sic vos non vobis. Voici l'origine de 
cette locution : 

Auguste faisait célébrer à Rome des fêtes publiques qui furent 
interrompues par un orage; mais, dès le lendemain, le ciel 
s'éclaircit, les jeux recommencèrent, et Virgile traça le distique 
suivant sur la porte du palais : 

îiocle pluit Iota, redeunt speclacula mane . 
Divisum ifuperium cum Jove Cœsar habet. 

« Il a plu toute la nuit, le matin recommencent les spectacles 
publics : César partage avec Jupiter l'empire du monde. » 

Auguste ayant voulu connaître celui à qui il devait ces vers 
flatteurs, Virgile ne se présenta pas, et un poète obscur, du 
nom de Balhylle, finit par s'en déclarer l'auteur. Il fut comblé 
d'éloges et largement récompensé. Piqué de voir un autre rece- 
voir des honneurs qui lui étaient dus, bien qu'il ne les eût pas 
désirés, Virgile écrivit de nouveau les deux vers sur les murs 
du palais, et traça au-dessous celui-ci : 

Hos ego versicitlos feci, tulit aller hoiiorei. 

De ces deux petits vers, Romains, je suis l'auteur, 
Et cependaut un autre en reçoit tout l'iionneur. 

11 y ajouta le commencement de quatre autres vers, dont les 
premiers mots étaient, pour chacun : Sic vos non noèw. Auguste 
exprima le désir de les voir achevés; Bathylle essaya vaine- 
ment, et Virgile les compléta de la manière suivante ; 

Sic vos non vohis niiUficati», ave!; ; 
Sic vos non lobis vellera ferlis, oves; 
Sic vos non vohii mellifwaiis, apcs ; 
Sic vos non v.'bis ferlis aralia, boves. 

Ainsi, mais non pour hii, l'agneau porte sa laine; 
Ainsi, mais non pour hii, le bœuf creuse la plaine; 
L'oiseau bâtit son nid pour d'autres que pour lui; 
Et le miel de l'abeille est formé pour autrui. 

Autre traduction citée par Victor Hugo dans Marion De- 

lorme : 

Ainsi, pour vous, oiseauï, au bois vous ne nichez; 
Ainsi, mouches, pour vous aux champs vous ne ruchez ; 
Ainsi, pour vous, moutons, vuus ne portez la laiue; 
Ainsi, pour vous, taureaui, vous n'écorchez la plaine. 

Enfin Gastil-Blaze, qui maniait la rime provençale avec au- 

LIVRE DE l'élève. â 



50 GRAMMAIRE LITTERAIRE 

tant d'aisance que les chevaliers de la gaie science, a traduit 
ainsi les vers de Virgile : 

Ploû, touta la nlii ploù, et loti matin li joya : 
Ame César, japia a partagea l'anclioya '. 
Yeu fagnere li vers, l'autre agiiet li-z-oimour. 

Ansin vous, nonn per vous, bioù, tirassas l'araire 
Ansin vous, noim per vous, mousca, fasez lou mèn; 
Ansin vous, noun per vous, moutoun, sias de lanaire; 
Ansin vous, noun per vous, uisas, picbo-z-ôussèu. 

Dans lapplication, se dit des plagiaires, et, en général, de tous 
ceux qui s'attribuent le mérite d'une action qu'ils n'ont pas faite. 

Cet animal est très-méchant : 
Quand on l'attaque il se défend. 

Vers tirés d'une chanson burlesque intitulée la Ménagerie. 
Un charlatan fait en plein vent l'exhibition d'animaux curieux. 
Arrivé au léopard, il s'écrie : 

Cet animal est très-méchant : 
Quand on l'attaque il se défend. 

Dans l'application, ces vers se disent plaisamment de celui 
qui se permet de riposter à une attaque quand il a cent bonnes 
raisons pour le faire. 

Cet oracle est plus sûr que celui de Calchas. 

Vers qui termine le troisième acte à'Iphigénie , tragédie de 
Racine. Clytemnestre, inère d'Iphigénie et épouse d'Agamcm- 
non, apprend que celui-ci va immoler la jeune princesse sur 
l'autel de Diane, pour obéir à la volonté du devin Calchas. 
Dans son désespoir, elle implore la protection d'Achille, à qui 
Iphigénie a été promise en mariage, et le héros lui répond : 

Madame, à vous servir, je vais tout disposer; 
Dans votre appartement allez vous reposer : 
Voire fille vivra, je puis vous le prédire. 
Croyez, du moins, croyez que tant que je respire 
♦ Les dieui auront en vain ordonné son trépas : 

Cet oracle est plus sûr que celui de Calchas. 

Ce vers caractérise avec énergie la confiance absolue que l'oii 
a dans la réalisation d'un événement. 

1. Partager i'cinchois, pTovcrhe provenf;al qui signifie partager d'une ma- 
nière très-égale. 



GRAMMAIRE LITTERAIRE 51 



APPLICATIONS 

Dam les phrases suivantes, l'élève remplacera les points de 
suspension par la locution convenable. 

Travaillez sans relâche, mon jeune ami; nourrissez- 
vous des lettres grecques et latines , c'est la moelle des 
lions et le pain des forts : 

Dans une note de leur YiUéUade, Barthélémy et Méry 
ont dit avec malice : « Les douze députés du JSord se sont 
attelés au char de l'obscurantisme ; ce ne sont pas eux 
qui feront dire à nos poètes : 



Enfin, me voilà entré en pleine convalescence ; et mon 
médecin, qui me disait il y a un mois que la Parque n'en 
avait plus que pour quinze jours à filer ! C'est le cas de re- 
tourner le fameux vers du poète et de dire : 



Dans les grandes chasses organisées pour le plaisir de 
certains petits rois de l'Afrique intérieure, plusieurs mil- 
liers d'hommes sont quelquefois employés à traquer les 
rhinocéros. Ceux-ci, en se voyant cernés, deviennent fu- 
rieux et se précipitent dans toutes les directions, et mal- 
heur à ceux qui se trouvent sur leur chemin ! Cent 
hommes restent parfois sur le terrain ; mais, comme l'a 
dit La Fontaine, 



La vie que je mène chez ce riche châtelain est précisé- 
ment celle qui convient à un malade: une liberté entière, 
pas le moindre assujettissement, un souper léger et gai. 
Il me rend heureux autant qu'un malade peut l'être, et 
je dois dire de lui avec le poète : 



52 GRAMMAIRE LITTÉUAIRE 

L'orateur se fera écouter avec attention et bienveillance, 
s'il montre que l'intérêt commun est blessé et que l'hu- 
manité est outragée dans l'action dont il demande justice. 
Pour qu'un intérêt particulier touche les autres hommes, 
il faut qu'ils y voient leur propre cause engagée et que 
chacun puisse se dire : 

J'éprouve, chers lecteurs, le besoin de vous faire la 
confidence d'une réflexion qui m'est venue dernièrement 
en voyant un cocher de fiacre mordu légèrement par son 
cheval, qu'il frappait sans pitié : 



Comment les princes ne rechercheraient-ils pas la 

gloire qui vient des armes, quand les historiens, aussi 

bien que les poètes, ne cessent de leur crier : C'est par 

des victoires et des conquêtes que l'on se rend immortel, 

.1 



Le vrai, le beau, le juste, sont gravés en caractères 
indélébiles dans le cœur humain. Le code, qui est l'Évan- 
gile des hommes vivant en société, punit la fraude, le vol, 
l'abus de confiance, etc. ; d'autre part, des sociétés pu- 
bliques, sagement établies, récompensent les actions ver- 
tueuses. Ici, il n'y a pas de capitulation possible avec les 
mots, et il ne serait pas permis de dire :..,.. 



SEPTIÈME LEÇON 

Ceux qui vont mourir te saluent; en latirij Morïluri 
te salutant, paroles que prononçaient, en s'inclinant devant la 
loge impériale, les gladiateurs qui défilaient dans le Cirque 
avant le combat, où presque tous, en effet, devaient trouver la 
mort. 

Les scènes les plus lugubres de l'histoire ont leur parodie 
comme les œuvres les plus sublimes de la littérature. Le salut 



GRAMMAIRE LITTÉRAIRE 53 

suprême du gladiateur n'a pas échappé à ce sort, et, comme si les 
lauriers de Scarron avaient empêché la peinture de dormir, 
après le chef-d'œuvre si palpitant de M. Gérôme {Ave, Cœsar...), 
nous avons eu la toile spirituelle de M. Hamon, où les gladia- 
teurs, transformés en escargots, défilent devant le Génie de la 
cuisine, et lui disent, avant de tomber dans la géhenne bouil- 
lante : Ceux qui vont mourir ie saluent. 

Dans l'application, ces mots expriment une résignation su- 
prême. 

Chambres de Denys, allusion à une particularité de la vie 
de Denys le Tyran, qui ne couchait jamais deux nuits de suite 
dans la même chambre, de peur d'y être égorgé. 

On rappelle souvent en littérature cette précaution puérile 
dont s'entourait une tyrannie soupçonneuse. 

Chapeau de Gessler. Gessler, bailli d'Albert l", empe- 
reur d'Allemagne, avait fait arborer le chapeau ducal sur la 
place publique d'Altorf, et prétendait obliger tous les Suisses à 
le saluer en passant. Guillaume Tell ayant refusé de se soumettre 
à cette humiliation, le gouverneur le fit arrêter, et, le sachant 
très-habile archer, le condamna à traverser d'une flèche une 
pomme placée sur la tête de son jeune fils, épreuve terrible dont 
Guillaume Tell sortit victorieux. 

Les écrivains rappellent le chapeau de Gessler au sujet de me- 
sures humiliantes auxquelles on refuse de se soumettre. 

Char de feu d'Élie, char enflammé sur lequel le prophète 

Élie fut enlevé au ciel, et qui, dans l'application, caractérise 
l'enthousiasme qui nous emporte hors des limites ordinaires assi- 
gnées aux inspirations de l'esprit humain. 

Chemin de Damas. Voyez Saint Paul. 

Chêne de "Vincennes. Saint Louis, un des plus grands 
rois qu"ait eus la France, s'en allait quelquefois au bois de Vin- 
cennes, s'asseyait au pied d'un chêne et rendait la justice à tous 
ceux qui avaient des plaintes à lui porter, quelle que fût leur 
condition. 

Cette circonstance est souvent rappelée par les écrivains. 



54 GRAMMAIRE LITTERAIRE 

Cherchant quelqu'un à dévorer; en latin, Quœrens 
quem devoret, expression de saint Pierre pour peindre les em- 
bûches que le démon tend aux âmes j application facile. 

Cheval de Caligula. On sait que Caligula, un des hommes 
les plus extravagants qui aient porté la couronne, s'étant pris de 
passion pour son cheval, nommé hicitotus, en fit son favori Jui 
monta une maison magnifique, lui donna des meubles et des 
serviteurs pour recevoir splendidement ceux qui venaient le vi- 
siter; enfin, que ce fou le faisait souvent manger à sa table, et 
lui sei'vait lui-même de l'orge dorée. 

En littérature, on rappelle la folle élévation du cheval de Ca- 
ligula, quand on veut qualifier quelque acte d'extravagance de la 
part de quelqu'un, et particulièrement d'un homme aji pouvoir. 

Cheval de Job, allusion à l'un des plus sublimes passages 
de la Bible, offrant une magnifique description du cheval. 
Dieu, qui veut faire éclater sa puissance aux -^'eux de son servi- 
teur Job, lui dit : « Est-ce toi qui as donné au cheval sa force 
et son courage? As-tu orné son cou d'une crinière flottante? Il 
bondit aussi léger que la sauterelle, et son hennissement est la 
voix de la terreur. Il frappe du pied la terre, et se rit du glaive 
qui menace sa poitrine. Les flèches volent, les piques étincelleut 
et, de son pied irrité, il creuse le sol. Mais la trompette sonne : 
il hennit , il bondit , il flaire de loin la bataille et dit : Al- 
lons! » 

Les écrivains rappellent le cheval de Job , et surtout ce cri 
d'ardeur guerrière : Allons! chaque fois qu'ils ont à peindre 
un courage bouillant, impatient de se jeter au milieu des 
périls. 

Cheval de Séjan. Fameux dans l'histoire romaine, le che- 
val de Séjan est resté proverbial parmi nous; mais, il y a plus 
de dix-huit cents ans, il était déjà passé à l'état de dicton chez les 
Romains, qui avaient coutume d'appeler cheval de Séjan toute 
chose dangereuse à posséder. Le fait est que lAJettatura moderne 
est distancée, même à Naples, par ce terrible /e?/a^ore à quatre 
pieds de l'ancienne Rome. On sait que son maître fut étranglé 
par ordre de Tibère; mais ce que l'on sait moins généralement, 
c'est que tous ceux qui le possédèrent moururent également de 
mort violente. Ainsi, il appartenait à Dolabella, lorsque celui- 



GRAMMAIRK i.itté.''.a:re 53 

ci, assiégé par Cassius, fut contraint de se donner la mort; 
mais, à peine en possession dn fatal Arzel (c'est-à-dire marqué 
d'une balzane au pied droit de derrière), Cassius, se croyant 
perdu à son tour, se perça de son épée. Dautre part, vaincu 
a la bataille navale d Actium, Marc -Antoine le montait, lorsque, 
fuyant à Alexandrie avec Cléopàtre, il se tua pour ne pas tom- 
ber vivant dans les mains d'Octave. Cléopàtre entrait doQC à 
peine en possession du funeste héritage de son amant, lors- 
qu'elle eut recours au suicide célèbre qui devjiit la soustraire 
au vainqueur. Enfin Nejidus, dermer propriétaiie de ce cheval 
de malheur, fut précipité par lui et noyé dans un fleuve. » 

Cheval s'étant voulu venger du cerf (Le), titre 
d'une fable de La Fontaine, dans laquelle le cheval implore le 
secours de l'homme pour se venger d'une injure que le cerf lui 
a faite. L'homme accepte, s'élance sur le dos du cheval, et le 
cerf perd la vie; m^ds, quand le cheval veut remercier son 
vengeur, l'homme, qui a reconnu l'utilité du fier et vigoureux 
animal, le garde pour son service. 

La morale de cette fable s'applique à ceux qui, pour la satis- 
faction d'une passion aveugle, s'exposeui aux plus fâcheuses 
conséquences. 

Chevaux de Diomède. Diomède, roi de Thrace, qui vi- 
vait aux teenps fabuleux, nourrissait ses chevaux de chair hu- 
maine; il fut vamcu par Hercule, qui le donna lui-même eu 
pâture à ses propres chevaux. 

în littérature, on fait quelquefois allusion à cette sorte de loi 
du talion. 

Chez elle un beau désordre est un effet de l'art. 

Vers de Boileau {Art poétique, chant II'. Boileau trace les 
règles de l'ode, et achàre d'en préciser le caractère et le génie 
par ce vers resté proverbe. Toutefois, pour bie t saisir la pensée 
de l'auteur, il ne faut entendre par ces mots qu'un désordre ap- 
parent, sous lequel se dissimule hibilement une liaison savante 
dans les idées, que la réflexion découvre. 

Dans l'applicaiion. le vers du poète caractérise ces désordres 
savamment étudiés pour produire plus d'effet; il se dit quelque- 
fois en parlant de la femme, négligée à force d'être simple, 
mais dont l'ensemble n'offre qu'un attrait plus piquant. 



Bb GHAMMAIHE LITTÉRAIRE 

CMen qui lâch.e sa proie pour l'ombre (Le),tilr 
d'une fable de La Fontaine dans laquelle un chien, voyant ré- 
fléchie dans l'eau la proie qu'il emporte, lâche celle-ci pour 
l'ombre. 

Dans l'application, le Chien qui lâche sa proie pow l'ombre, 
est l'image de ceux qui abandonnent un bien , un avantage 
réel, pour courir après l'incertain. 

CMmère (La). Voyez Belléroph.on. 

Chi va piano va sano; clii va sano va lontano, pro- 
verbe italien signifiant : Qui va doucement va sûrement; qui 
va sûrement va longtemps. 

Colombe apportant le rameau d'olivier, allusion à 
un passage de la Bible, quand la colombe sortie de l'arche ap- 
porta dans son bec un rameau d'olivier vert, qui était pour Noé 
le gage de la paix que Dieu faisait avec la terre, c'est-à-dire 
avec les hommes. 

Dans l'application, la colombe avec son rameau d'olivier est 
devenue un symbole d'alliance et de réconciliation. 



APPLICATIONS 

Dans les phrases suivantes, Vélève remplacera les points de 
suspension par la locution convenable. 

On se souvient du bruit que fit, à son apparition, la fa- 
meuse bête du Gévaudan ; mais aujourd'hui encore on ne 
s'accorde pas sur son individualité. Etait-ce une louve, 
un loup-cervier, ou quelque lionne venue des déserts de 
l'Afrique? Les historiens sont divisés à cet égard. Tout 
ce que l'on sait, c'est que la bête affamée parcourait sans 
cesse les forêts et les campagnes, 

Nous sommes partis du mémo point, vous et moi, il y 
a une dizaine d'années; pourquoi n'ai-.je pas suivi le 



GRAMMAir.E UTTÉllAlUE 57 

même chemin que vous? Oui, la vraie vie est on province, 
et ceux qui courent, bride abattue, sur le pavé de Paris, 



Rien de plus pittoresque que la demeure d'un artiste. 
Vous entrez, et voici la symétrie que vous admirez dans 
cet intérieur : Un bonnet de police fièrement campé sur 
la tète d'une Vénus, un chàle qui se drape sur le dos 
d'un Hercule, un vieux sabre rouillé pendu à la ceinture 
d'un saint Vincent de Paul; et, en voyant ces rappro- 
chements comiques, on se rappelle son Boileau et on est 
tenté de dire à Tartiste : 



Le maître do la critique est à la campagne depuis une 
semaine ; mais son compte rendu hebdomadaire n'y perd 
pas une ligne. On peut se le figurer écrivant assis à l'om- 
bre d'un tilleul de son jardin, et assistant par la pensée 
aux représentations de l'Opéra ou du Théâtre-Français. 
C'est une image de Seulement, il s'agit de sa- 
voir si les arrêts du critique sont aussi justes que ceux 
du fils de la reine Blanche. 

Napoléon était là, à cheval, l'œil ardent et comme 
éternel, avec cette figure calme, antique, impériale, et 
passant en revue, insoucieux du destin, les gardes qui 
défilaient devant lui. Il les envoyait alors en Russie, et 
les vieux grenadiers fixant sur lui leurs regards avec une 
gravité prophétique, avec un dévouement sombre et ter- 
rible, fiers d'aller au-devant de la mort, semblaient lui 
dire : ! 

Depuis que ce maudit chien est en ma possession, il 
m'est arrivé plus de malheurs que dans tout le reste de 
ma vie. Je suis tenté de croire que, par un effet de métem- 
psycose, c'est le qui revit sous la forme de 

Médor. 

Tout Paris est aujourd'hui en démolition ; on ne ren- 
contre que vieilles maisons abattues et arrachées de 

3. 



CnA M.MAIUE I.ITÏÉRIAr.K 



leurs fondements ; un tuyau de cheminée coudoie une 
corniche, un pilastre gît près d'une colonne abattue. Si 
Boileau lui-même revenait dans cette Lutèce qu'il con- 
naissait si bien, il ne dirait certainement pas : 



HUITIÈME LEÇON 



Colonne conduisant les Hébreux dans le désert, 

colonne de feu ou de fumée qui dirigeait les Hébreux dans le 
désert de Sin, et à laquelle on compare souvent ce flambeau in- 
térieur qui éclaire l'bomme à travers le désert de la vie, sur une 
route seinée d'écueils, pour le faire arriver à un but difficile à 
atteindre. 

Commençons par Jupiter ; en latiOj Ab Jove principium 
(Virgile, Eglogue III, vers CO). Deux bergers, Ménalque et Da- 
mète, se portent un mutuel défi à qui fera entendre le chant le 
plus poétique, et prennent pour juge un troisième berger, Palé- 
mon. C'est Damète qui ouvre la lutte ; « Muses, dit-il, commen- 
çons par Jupiter; Jupiter remplit toutes choses... » 

Dans le langage ordinaire, ces mois signifient : Commençons 
par le principal; ils répondent à notre proverbe : A tout seigneur 
tout honneur. 

Comment en un plomb vil l'or pur s'est-il changé? 

Vers de la fameuse prophétie de Joad. {Athalie , acte III, 

scène vu.) 

Cieui, écoutez ma voiï; terre, prête l'oreille: 
Ne dis plus, ô Jacob, que ton Seigneur sommeille! 
Pécheurs, disparaissez : le Seigneur se réveille. 
Comment en un plomb vil Cor pur s'est-il chargé? 
Quel est dans le lieu saint ce pontife égorgé ? 
Pleure, Jérusalem, pleure, cité perfide, 
Des prophètes divins malheureuse homicide : 
De son amour pour toi ton Dieu s'est dépouillé ; 
Ton encens, à ses yeux, est un encens souillé. 

Le grand prêtre, rempli de l'esprit prophétique, montre sous 
ce voile transparent la corruption, les crimes futurs du jeune 
Joas, et l'abime d'opprobre où doit tomber Jérusalem, 



r.RAMMAIRE LITTEHAIR!'; 59 

Comment l'aurais-je fait si je n'étais pas né? 
Vers de la fable de La Fontaine le Loup et l'Agneau : 

Et je sais que de moi tu médis l'an passé. 
— Comment Caurais-jefuil si je n'étais pas né? 
Reprit l'agneau; je tette encor ma mère. 

Se dit pour se disculper d'une faute qu'on s'est trouvé, par le 
temps et par l'éloignement, dans l'impossibilité de commettre. 

Comment peut-on être Persan? allusion à l'excla- 
mation qui termine une des pages les plus spirituelles des Lettres 
persanes de Montesquieu. Cette locution est si pittoresque, si 
souvent rappelée, et la lettre qui lui sert de cadre est un mo- 
dèle d'observations si justes et si fines, qu'au lieu d'en donner 
une sèche analyse, nous n'hésitons pas à la citer tout entière. 
Rico écrit, de Paris, à son ami Ibben, à Smyrne : « Les habi- 
tants de Paris sont d'une curiosité qui va jusqu'à l'extrava- 
gance. Lorsque j'arrivai, je fus regardé comme si j'avais été 
envoyé du ciel : vieillards, hommes, femmes, enfants, tous 
voulaient me voir. Si je sortais, tout le monde se mettait aux 
fenêtres; si j'étais aux Tuileries, je voyais aussitôt un cercle 
se former autour de moi; les femmes mêmes faisaient un 
arc-en-ciel nuancé de mille couleurs, qui m'entourait. Si j'étais 
aux spectacles , je voyais aussitôt cent lorgnettes dressées 
contre ma figure : enfin, jamais homme n'a tant été vu 
que moi. Je souriais quelquefois d'entendre des gens, qui n'é- 
taient presque jamais sortis de leur chambre, qui disaient 
entre eux : Il faut avouer qu'il a l'air bien Persan Chose admi- 
rable! Je trouvais de mes portraits partout; je me voyais mul- 
tiplié dans toutes les boutiques, sur toutes les cheminées, tant 
on craignait de ne pas m'avoir assez vu. Tant d'honneurs ne 
laissent pas d'être à charge : je ne me croyais pas un homme 
si curieux et si rare; et, quoique j'aie très-bonne opinion de moi, 
je ne me serais jamais imaginé que je dusse troubler le repos 
d'une grande ville où je n'étais point connu. Cela me fit ré- 
soudre à quitter l'habit persan et à en endosser un à l'euro- 
péenne, pour voir s'il resterait encore dans ma physionomie 
quelque chose d'admirable. Cet essai me fit connaître ce que je 
valais réellement. Libre de tous les ornements étrangers, je me 
vis apprécié au plus juste. J'eus sujet de me plaindre de mon 
tailleur, qui m'avait fait perdre en un instant l'attention et l'es- 
time publiques; car j'entrai tout à coup dans un néant afifreux. 



00 GUAM.MAIRE LlTTÉliAIRE 

Je demeurais quelquclois une heure dans une compagnie sans 
qu'on m'eût seulement regardé, et qu'on m'eût mis en occasion 
d'ouvrir la bouche; mais si quelqu'un, par hasard, apprenait 
èi la compagnie que j'étais Persan : Ah! ah! monsieur est 
Persan? C'est une chose bien extraordinaire! Comment peut-on 
être Persan ? » 

Dans les applications que l'on en fait, cette interrogation ex- 
prime plaisamment la surprise que fait éprouver l'aspect d'une 
personne appartenant à une classe ou à une nationalité qui ex- 
cite notre curiosité. 

Compagnons de Cadmus (Les). Suivant les légendes 
grecques, Cadmus est le fondateur de Thèbes. Arrivé en Béotie, 
il tua un dragon monstrueux qui avait dévoré ses compagnons 
et en sema les dents, dont renaquirent des soldats, qui s'en- 
tr'égorgèrent aussitôt. 

Les dents du dragon qui se transforment en hommes, et les 
compagnons de Cadmus qui s'entre-tuent, ont laissé en littérature 
un souvenir légendaire que rappellent souvent les écrivains. 

Compagnons d'Ulysse (Les). Ulysse, à son retourde Troie, 
ayant été poussé par la tempête sur les côtes de l'île où régnait 
la fameuse magicienne Circé, celle-ci, qui voulait retenir le 
héros dans ses Etats, métamorphosa tous ses compagnons en 
pourceaux, en leur donnant un breuvage enchanté. 

Les allusions que l'on fait à cette singulière métamorphose 
ont lieu le plus souvent dans l'ordre des choses morales, pour 
caractériser l'abrutissement qui succède quelquefois à l'intelli- 
gence. 

Conseil tenu par les rats, titre d'une fable où La Fon- 
taine met en scène des rats qui prennent une décision héroïque, 
fort avantageuse pour le salut de la république, mais que per- 
sonne n'ose mettre à exécution, car il ne s'agit de rien moins 
que d'attacher un grelot au cou du terrible Rodilard, 

L'Attila, le fléau des rais. 



La difficulté fut d'attacher le grelot. 
L'un dit : Je n'y vas point, je ne suis pas si sot; 
L'autre : Je ne saurais. Si bien que sans rien faire 
On se quitta. 



GUAMMAIRE LITIÉHAIRK GJ 

On lait allusion au Conseil tenu par les rats pour caractériser 
ces assemblées où se prennent des résolutions excellentes, mais 
tout à fait inapplicables, ou dont personne n'ose assumer sur 
soi la responsabilité. 



Contez-nous un de ces contes que vous contez 
si bien, fo:miile d'invitation qui se reproduit souvent dans 
les Mille et une Nuits, et que l'on répète quelquefois sur le ton 
de la plaisanterie pour prier quelqu'un de raconter quelque 
chose. 

Ces mots nous riippellent une anecdote assez curieuse : Le 
traducteur des Mille et une Nuits h ibitait le quartier des Écoles. 
A la sortie d'un bal, au milieu d'une nuit glacée d'hiver, une 
troupe de jeunes étudiants — cet âge est sans pitié — passant 
sous les fenêtres du savant orientaliste, se mirent à crier de 
toutes leurs forces : « Monsieur Galland ! Monsieur Galland ! » 
Celui-ci, réveillé en sursaut, passa un léger vêtement, et, tout 
grelottant, apparut à sa fenêtre : « Monsieur Galland, si vous 
ne dormez pas, contez-nous donc un de ces contes que vous con- 
tez si bien. » 



Continence de Scipion, allusion à un trait célèbre de la 
vie de ce grand capitaine, qui fit rendre à son fiancé une jeune 
Celtibérienne, fort belle, que ses soldats avaient faite prison- 
nière et qu'ils lui avaient amenée. 

Contraires se guérissent par les contraires (Les); 
en latin, Contraria contrariis curantur, maxime que la méde- 
cine classique, la médecine des écoles, oppose à celle qui est de- 
venue le drapeau de l'homœopathie : similia similibus, les 
semblables par les semblables. 

L'application de ces mots est facile. 

Cor de Roland, cor fameux du paladin Roland, lequel 
était d'ivoire et rendait des sous effrayants. Cerné dans la 
vallée de Roncevaux, le neveu de Charlemagne sonna de son 
cor avec tant de force qu'il se rompit les veines du cou. 

Les écrivains font de fréquentes allusions à l'Oliphant, nom 
que les chroniqueurs ont donné au cor du vaillant chevalier. 



62 CRAMMAinE LITTÉRAIRE 

Cordonnier, pas plus liaut que la chaussure; en 
latin, Ne, sutor, ultra crepidam. Ce mot fut adressé par Apelle 
à un cordonnier qui, après avoir critiqué justement un détail de 
chaussure dans un tableau que le grand peintre avait exposé, 
se croyait apte à juger les autres parties du chef-d'œuvre. 

Dans l'application, ces mots sont une leçon à l'adresse de 
ceux qui veulent porter un jugement sur des choses au-dessus 
de leur portée. Ce proverbe était très-souvent cité dans l'an- 
cienne Athènes. 

Corsaires à corsaires. 

L'un l'autre s'attaquant, ne font pas leurs affaires. 

Vers de la fable de La Fontaine Tribut envoyé par les ani- 
maux à Alexandre, qui signifient, dans l'application, qu'il en 
prend mal aux écrivains, mais surtout aux fripons et aux mé- 
chants, de se faire la guerre entre eux. 



Coup de pied de l'âne (Le), allusion à la fable de La 
Fontaine le Lion devenu vieux. Le roi des forêts, vieux et dé- 
crépit, est étendu sans force et presque saus vie au fond de 
son antre, pleurant so7i antique prouesse. Les animaux accou- 
rent successivement pour se venger : 

Le cheval s'approchant lui donne un coup de pied. 
Le loup un coup de dent, le bœuf un coup de corne. 

Enfin l'âne lui-même vient ajouter un dernier outrage : 

Ah ! c'est trop, dit le lion, je voulais hien mourir; 
Mais c'est mourir deui fois que souffrir tes atteintes. 

Dans l'application, le coup de pied de Pane se dit des insultes 
que les faibles, que les lâches prodiguent à une puissance tombée. 



Courbe la tête, fier Sicambre..., paroles que saint 
Rémi adressa àClovis, Voyez Adore... 

Croyez-en celui qui en a fait l'expérience; en 
latin, Experto crede, expression à laquelle on ajoute ordinaire- 
ment Roberto : Croyez-en Robert. 

L'application est facile. 



GRAMMAIRE LITTÉRAIBE 63 



APPLICATIONS 

Dans les phrases suivantes, l'élève remplacera les points de 
suspension par la locution convenable. 

Maintenant, comment a-t-il pu se faire que, de ce point 
de départ, je sois arrivé oii je suis ? Comment l'agneau 
s'est-il changé en loup, le lilas en chardon, le ramier en 

hihou, ? Comment, sans trop d'invraisemhlance, 

eût-on pu m'accuser d'apporter dans ma critique tous 
les défauts contraires à toutes les qualités que j'avais 
alors ? 

Partout, en politique, en littérature, dans les arts, deux 
partis spnt presque toujours en présence, les Gibelins et 
les Guelfes, les classiques et les romantiques, les gluc- 
kistes et les piccinistes. Si l'un des deux camps se croit 
plus faible que l'autre, ne pouvant triompher par la force, 
il cherche à semer la division dans le camp opposé, afin 
que ses adversaires en viennent à s''entre-tuer les uns les 
autres comme 

Le est le sort de toutes les royautés tombées, 

dans quelque ordre d'idées que ce soit : on souffrait de 
leur élévation, on se venge quand elles sont humi- 
liées. 

Les Orientaux disent dans leur langage imagé : « Le 
bien mal acquis remplit la bouche de gravier. » Le dogme 
chrétien est plus sévère encore, puisque ce gravier passe 
de la bouche du père dans celle des enfants, et qu'aucun 
de ceux auxquels on reproche une faute paternelle n'a le 
droit de dire : 

? 

Il n'est personne qui ne se croie obligé d'avoir son 
opinion politique; et, cependant, combien il en est à qui 
l'on pourrait dire : Mêlez-vous de vos affaires, de votre 
commerce, de ce qui est à votre portée : 



64 GUAMMAIRE LITTÉBAIRE 

Nos romanciers nous ont mis depuis longtemps au ré- 
gime du poison. Nous ressemblons aux : le ro- 
man moderne a fait de nous ce qu'avait fait d'eux la 
baguette dû Circô. 

Il y a aux colonies trois classes distinctes, mais qui se 
rapprochent sous bien des rapports : les blancs, les gens 
de couleur et les noirs esclaves. Chacune de ces trois 
classes demande à être examinée séparément ; mais un 
auteur qui respecte les nuances débutera toujours par 
les blancs : 



NEUVIÈME LEÇON 

Dans la queue le venin, traduction française du pro- 
verbe In cauda venenum, que les Latins avaient formulé par 
allusion au dard venimeux qui termine la queue du scorpion. 

Ces mots se disent généralement d'un discours, d'une let- 
tre, etc., qui, débutant sans fiel et sans malice, ne caresse d'a- 
bord que pour mieux blesser ensuite. 

Dans son chapitre des chapeaux:, passage de Molière 

dans sa comédie du Médecin malgré lui : 

SGANARELLE. 

Ilippoci ate dit. . que nous nous couvrions tous deux, 

GÉRONTE. 

Hippocrate dit cela? 

SGA^ARELLE. 

Oui. 

GÉRONTE. 

Dans quel chapitre, s'il vous plaît? 

SGANARELLE. 
Dans son chapitre... des chapeaux. 

Dans l'application, qui est toujours plaisante, ces mots se 
disent quand, pressé d'indiquer à quelle source on a puisé une 
citation, un argument, on se trouve dans l'impossibilité de le 
faire. 



GRAMMAIRE LITTERAIRE 63 

Dé est jeté (Le), le sort en est jeté; en htin , Aléa 
jacta est, mois que César, décidé à. entrer en révolte ou- 
verte contre le sénat romain, prononça avant de franchir le 
Rubicon , rivière qui marquait la limite entre l'Italie et la 
Gaule cisalpine, et qu'on ne pouvait franchir avec une légion 
ou même une cohorte^ sans être considéré comme sacrilège ou 
parricide. 

Dans l'application, ces mots se disent d'une résolution hardie. 

Déjà brûle le palais d'Ucalégon, voisin du nôtre; 
en latin, Jam proximus ardet Ucaleyon {Énéid<i,\[v. II, v. 311). 
Énée raconte à Didon que, s'apercevant que Troie est en flammes, 
et que le palais d'Ucalégon, son voisin, brûle déjà, il se hà(e de 
quitter la ville. 

Cette locution s'emploie pour faire entendre qu'on est menacé 
d'un danger qui en a déjà frappé d'autres dans la situation des- 
quels on se trouve soi-même. 

Délices de Capoue (Les). Après la bataille de Cannes, 
Annibal, à la tête de son armée victorieuse, alla prendre ses 
quartiers d'hiver à Capoue, ville qui offrait le séjour le plus dé- 
licieux de toute l'Italie. Là, suivant quelques historiens, ses sol- 
dats s'amollirent et perdiient toute leur ancienne valeur. 

Ces mois, délices de Capoue, sont restés dans toutes les langues 
modernes pour désigner une accalmie morale où les ressorts du 
corps et de l'esprit se détendent et s'amollissent. C'est l'appli- 
cation qu'en a faite le P. Lacordaire dans les lignes suivantes : 
« L'histoire de îous les succès est l'histoire d' Annibal à Capoue. 
On s'oublie, on s'endort, on s'enivre; le poison lent de la mol- 
lesse détend tous les ressorts de l'activité; et l'être, qui n'est 
rien que par l'activité, se dissout peu à peu dans l'ignominie 
d'un lâche sommeil. » 

De loin c'est quelque chose, et de près ce n'est rien. 
Voyez Bâtons flottants. 

Démon familier de Socrate. Socrate se prétendait, 
dit-on, inspiré par un génie particulier qu'il nommait son dé- 
mon, et qui lui suggérait toutes ses résolutions, tous les prin- 
cipes de sa philosophie et de sa conduite. 

On fait fréquemment allusion au détnon ou au génie de So- 
crate. 



66 GRAMMAIRE I.ITTÉRAIRE 

Dents du dragon. Voyez Compagnons de Cadmus. 

Depuis l'œuf; en latin^ Ah ovo, c'est-à-dire dès le principe, 
dès l'origine, depuis le commencement. La vulgarisation de cette 
locution 'truonte à Horace, qui loue Homère d'avoir su tirer 
toute Vlliade d'une seule scène, d'un seul événement du siège 
de Troie — la colère d'Achille — sans avoir eu besoin, pour 
grossir son poème, de remonter jusqu'à la naissance d'Hélène, 
cause de la guerre, et qui, suivant la mythologie, était née de 
l'œuf de Léda. 

Mais il y a une autre manière d'expliquer cette expression 
devenue proverbiale : Ab ovo u^que ad mula, depuis l'œuf jus- 
qu'aux pommes, était un proverbe né des habitudes de table chez 
les Romains. Le repas commençait presque toujours par des œufs 
et se terminait par des fruits. Horace lui-même dit, en parlant 
du chanteur Tigillus ; // aurait chanté depuis l'œuf jusqu'aux 
•pommes, c'est-à-dire pendant toute la durée du repas. 

Ces mots sont souvent cités par nos écrivains. 

Derniers Romains (Les), nom sous lequel on désigne plus 
particulièrement Brutus et Cassius, qui furent l'âme de la con- 
spiration dont César périt victime, et qui, après avoir combattu 
dans les plaines dePhilippes contre les ennemis de la liberté ro- 
maine, se donnèrent la mort pour ne point survivre à sa perte. 

Ces mots s'emploient tantôt sérieusement, tantôt ironiquement, 
pour désigner tous ceux qui conservent la tradition d'un passé 
qu'ils sont presque seuls à représenter. 

Dés du juge de Rabelais (Les), allusion à un des pas- 
sages les plus spirituellement critiques du livre de Rabelais, où 
il personnifie les façons un peu sommaires avec lesquelles on ren- 
dait la justice à cette époque. Bridoie, aïeul du Brid'oison de 
Beaumarchais et du Grippeminaud de La Fontaine, a passé sa 
longue vie à appointer des procès à la grande satisfaction des 
plaideurs. Il se voit, sur la fin de sa carrière, appelé à donner 
les motifs d'un arrêt contre lequel on s'est inscrit. Bridoie n'y 
comprend rien; il a, dans ce cas comme dans tous les autres, 
appliqué la méthode dont il s'est toujours bien trouvé; cependant 
il se ravise; peut-être ^e sera-t-il trompé de dés. A ce mot on se 
récrie : « des dés! qu'est-ce à dire?... Expliquez-vous. » Le bon 
Bridoie s'explique en disant comme quoi il a deux sortes de dés, 
des gros et des petits, selon l'importance du procès; il avoue 



CnAMMAIRE LITTÉRAIRE 67 

que sa longue expérience lui a démontré qu'il n'y a pas de plus 
sûr moyen de juger sainement les causes, et qu'il pense que tous 
ses confrères, et ceux-là même qui lui demandent compte de sa 
conduite, n'en usent pas autrement Que si cette fois il y a eu 
erreur, elle ne prouve pas contre sa méthode, au fond; c'est une 
simple méprise dans la forme, une malheureuse confusion de 
dés que l'on doit pardonner à son grand âge. 11 faut avouer que 
la satire ne s'est jamais montrée ni plus vive, ni plus douce, ni 
plus ingénieuse. C'est une bonne fortune de la gaieté de Rabelais. 
Les dés de Bridoie sont, dans l'application, une des mines les 
plus riches où la littérature puise ses allusions. 

Des mots longs d'une toise; en latin, Sp^çu^perfa/m 
verba (Horace, Art poétique, v. 97). Le législateur du Parnasse 
latin trace les règles du style : « Le héros de la tragédie ne doit 
employer, s'il veut que ses malheurs touchent le cœur du spec- 
tateur, ni paroles ampoulées, ni mots loiigs dune toise. » 

Racine a mis très-plaisamment cette hyperbole dans la bouche 
de Petit-Jean, personnage des Plaideurs : 

Us me font dire aussi des mois longs d'une toise, 

De grands mots qui tiendraient d'ici jusqu'à Pontoise. 

Cette locution s'emploie pour caractériser les grands mots, les 
périphrases prétentieuses, les expressions et les images ampou- 
lées. 

Devine si tu peux, et choisis si tu l'oses. 

Vers célèbre de Corneille dans sa tragédie à'Héraclius, acte IV, 
scène v. Pour parvenir au trône, Phocas immole à son ambition 
Maurice, empereur d'Orient, ainsi que tous ses fils. Héraclius, 
le plus jeune de ceux-ci, échappe au massacre de sa famille, 
grâce à sa nourrice Léontine, qui pousse le dévouement jusqu'à 
livrer son propre fils Léonce au tyran, afin de sauver l'héritier 
de l'empire. Phocas prend Léonce pour le véritable Héraclius, le 
fait mourir, et, voulant récompenser le prétendu service que lui 
a rendu Léontine, il lui confie son propre fils Martian pendant 
une expédition qu'il entreprend contre les Perses et qui dure trois 
années. Au retour de Phocas, la nourrice, comptant sur l'im- 
possibilité de distinguer, après une telle absence, entre des en- 
fants d'âge si tendre, remet au tyran le jeune Héraclius et garde 
Wartian, qu'elle élève sous le nom de son fils Léonce. Cependant 



08 gram.maip.;-: littép.aire 

de vagues rumeurs apprennent à Phocas que le dernier rejeton 
de Maurice est vivant, et il veut le sacrifier à sa sûreté. Héra- 
clius, qui connaît le secret do sa naissance, et que Phocas veut 
contraindre à un hymen incestueux, apprend à l'usurpateur que 
Léonce est son fils, mais sans se découvrir lui-même. Phocas, en 
proie à la plus cruelle perplexité, fait venir la nourricQ, et lui 
demande l'éclaircissement de ce mystère. C'est alors que Léon- 
tine, forcée de parler, mais sachant le sort qui attend l'héritier 
de Maurice, répond à Phocas : 

Devine si tu peux, et choisis si tu l'oses : 
L'un des deux est ton fils, l'autre ton empereur. 

Ce vers fameux est passé en proverbe , et, bien qu'on le rappelle 
toujours sous une forme plaisante, il exprime avec une grande 
énerg-ie l'embarras qu'on éprouve quelquefois à se décider entre 
deux choses, deux résolutions ou deux personnes qui nous at- 
tirent également. 

Dieux s'en vont (Les), allusion à la chute du paganisme. 
Ce mot est généialement attribué à l'historien Josèphe, et l'on 
y fait de fréquentes allusions pour exprimer la décadence d'une 
institution, d'un ordre de choses qui a joui pendant longtemps 
d'une autorité et d'un prestige incontestés. 

Voyez Pan est mort. 

Dindon de la fable (Le), allusion à un passage de la fable 
de Florian le Singe qui montre la lanterne mayique. 

Un jour qu'au cabaret son maître était resté 
(C'était, je pense, un jour de fête), 
Notre singe en liberté 
Veut faire un coup de sa tête. 
11 s'en va rassembler les divers animaux 
Qu'il peut rencontrer dans la ville : 
Chiens, chats, poulets, dindons, poiirceauï, 
Arrivent bientôt à la file. 

Chacun s'installe; voilà notre Jacqueau qui se met en besogne, 
place un verre peint dans la lanterne, et fait défiler toutes les 
merveilles de la création aux regards de ses spectateurs; mais 
ceux-ci ont beau s'écarquiller les yeux : les chats eux-mêmes 
n'aperçoivent rien. 

Moi, disait un dindon, je vois bien quelque cl ose 
Mais je ne sais pour quelle cause 
Je ne distingue pas très-bien. 



GRAMMAinE LlTTlillAIRE 69 

Maître Jacqueau n'avait oublié qu'un point, 

C'était d'éclairer sa lanterne. 

Ces vers se rappellent ironiquement pour faire comprendre au 
narrateur qu'il n'est pas clair, et que, lui aussi, il a oublié 
d'éclairer sa lanterne. 



APPLICATIONS 

Dans les phrases suivantes, rélève remplacera les points de 
suspension par la locution convenable. 

A tort ou à raison, on prétend que la femme, en écri- 
vant une lettre, ne dévoile le fond de sa pensée que dans 
le post-scriptum ; s'il s'agit d'un troit malicieux, c'est 
alors-suriout que l'on peut dire : 

Je m'aperçus que je m'étais un peu avancé en m'ap- 
puyant sur l'autorité de .Montesquieu; je le compris 
mieux encore au sourire ironique de mon interlocuteur, 
et je lui sus gré de ce qu'il ne m'invitait pas à préciser 
la page où se trouvait ma citation. J'avoue franchement 
que, s'il avait poussé l'indiscrétion jusque-là, je lui ré- 
pondais :..... 

A l'époque des disputes entre les réalistes et les nomi- 
naux, Abailard, appelé pour cause d'hérésie devant le 
concile de Sens, aperçut parmi ses juges Gilbert de la 
Porrée, qui devait être, quelques années plus tard, accusé 
lui-même d'hérésie et appelé à son tour devant le con- 
cile de Paris. L'illustre théologien , très-versé dans les 
lettres latines, et qui était dans le secret des idées de 
son adversaire, lui dit sur un ton prophétique : 



Dès qu'un écrivain est arrivé au fauteuil académique, 
il s'y repose de ses veilles passées et s'y endort molle- 



70 GRAMMAIRE LITTÉRAIRE 

ment sans songer à de nouveaux lauriers. Le fauteuil, 
voilà pour la plupart de nos immortels. 

Le bonhomme, sous son indifférence apparente et son 
enveloppe grossière, cachait de la finesse et de la péné- 
tration; jamais il ne commit la moindre imprudence. Un 
instinct presque infaillible, une sorte de pa- 
raissait l'inspirer dans toutes ses actions. 

Chaque année, le 5 mai, anniversaire de la mort de 
Napoléon P"", on voit errer dans Paris quelques vieillards 
vêtus d'un uniforme usé et presque gothique, au colbach 
fauve et pelé, suivant l'expression de M. Th. Gautier. 
Ils se rendent d'un pas lent et triste aux Invalides. Ces 

d'une grande époque inspirent encore le respect 

et l'admiration. 

Un almanach qui ne veut pas déchoir dans l'estime 
du public doit prophétiser la pluie, le temps variable, le 
beau temps et la sécheresse trois cent soixante-cinq jours 
à l'avance. Mais le Nostradamus se tire facilement de la 
difliculté; pourvu qu'il ne fasse pas geler les rivières en 
juillet et rougir les cerises en décembre, il peut s'en 

rapporter à la décision des pour annoncer le 

temps qu'il fera à un jour donné. 

Quelle était la nature de l'Égérie de Numa ? Rien de 
plus simple, dira un critique ; c'est un conte fait à plaisir 
par Numa pour donner plus d'autorité à ses réformes poli- 
tiques. — Ce n'est pas cela, répondra un second ; la nym- 
phe Égérie est une simple allégorie dont s'est servi Numa 
pour faire comprendre que le bienfait de ses institutions 
devait être rapporté aux dieux. Un troisième survient : 
La nymphe Égérie n'est que le produit d'une hallucina- 
tion. Un quatrième : Vous n'y êtes point, cette Egérie ne 
peut avoir été qu'une somnambule, n'est-ce pas le cas de 
dire au lecteur, dans le conflit de toutes ces opinions di^ 

verses : 

? 



OKAMMAiRt UTTERAIRK 



DIXIÈME LEÇON 



Diomède blessant une déesse. Diomède, un des héros 
ie la guerre de Troie , combattant contre Enée, blessa dans les 
lénèbres Vénus, qui venait protéger son fils en l'enveloppant 

d'un nuage. . 

Les écrivains font de fréquentes allusions à cet épisode my- 
thologique, et nous allons en donner ici une application des 
plus heureuses, que nous devons à la plume fine et attique de 
M. Sainte-Beuve : 

« Un jour, après les graves attaques qu'il s'était permises 
contre madame de Staël, M- Michaud se rencontra avec allé- 
chez madame Suard, qui, en bonne personne qu'elle était, se 
disposait à jouir de l'embarras. M. Michaud, apostrophe assez 
vivement par madame Suard sur ses anciennes vivacités de 
plume, se tira de sa position fausse en disant : « Que voulez- 
« vous madame? nous combattions dans la mêlée et dans les 
c( ténèbres; je n'ai pas la fatuité de me comparer à l'un des 
« héros de l'IlJpde, il m'est pourtant arrivé le même malheur 
« qu'à Diomède : fai blessé dans la nuit une déesse. » Madame 
de Staël sourit, et, ce que n'eût pas fait une déesse, elle par- 
donna. » 

Diviser pour régner; en latin, Divideet impera, maxime 
politique du peuple romain, mise en pratique par Louis XJ, et 
qui fut aussi celle de Machiavel. 

S'emploie pour faire entendre que la division qu'on sait ré- 
pandre parmi ses ennemis est un moyen d' accroître sa propre 
force. 

Dix-huit brumaire (Un), allusion au changement de 
gouvernement opéré par le général Bonaparte à son retour 
d'É-ypte. Le Directoire fut dissous, et le pouvoir exécutif confié 
à Bonaparte, Sieyès et Roger-Ducos. 

En politique, en littérature et même dans les circonstances 
ordinaires de la vie, ces mots signifient faire un coup d'Etat, 
opérer avec violence et promptitude un changement radical 
dans un ordre de choses établi. 



72 GRAMMAIRE LITTERAIRE 

Dompter les superbes; en latin, Debellare superbos. 
Voyez Épargner les vaincus. 

Double visage de Janus. Janus est une divinité latine 
sur le caractère et les attributions de laquelle les mythologues 
ont beaucoup varié. Les traditions les plus répandues le repré- 
sentent comme un ancien roi, sinon comme le plus ancien roi 
du Latium. Saturne, chassé du ciel, se réfugia en Italie, où. 
Janiis lui accorda une généreuse hospitalité et l'associa même à 
l'empire. En reconnaissance, Saturne le doua de toutes les vertus 
d'un bon roi, avec le don de se rappeler le passé et de lire dans 
l'avenir. C'est pourquoi Janus est toujours représenté avec deux 
visages. 

Le double visage de Janus est resté proverbial pour caracté- 
riser tout ce qui présente deux aspects opposés, surtout en par- 
lant des personnes. 

Douleur, tu n'es pas un mal! devise des stoïciens, dis- 
ciples de Zenon, qui ne voient pas le mal dans les souffrances 
physiques, mais dans les seules infirmités de l'âme. 

Dans l'application , ces mots expriment que l'on fait consis- 
ter la vertu et le bonheur dans la possession d'une âme éga- 
lement insensible à la volupté et à la douleur, affranchie de 
toutes les passions, supérieure à toutes les craintes, inaccessible 
à toutes les faiblesses. 

DragondujardindesHesperid.es, monstre mytholo- 
gique à sept têtes, qui éiait préposé à la garde des pommes 
d'or du jardin des Hespérides. 

En littérature, les allusions à cette fiction mythologique sont 
de trois sortes ; elles se rapportent tantôt aux Pommes d'or, tan- 
tôt au Jardin, tantôt au Dragon lui-même. J.-J. Rousseau, 
racontant une de ses fredaines de jeunesse, rappelle d'une 
manière piquante ces trois allusions : 

« Un souvenir qui me fait frémir encore et rire tout à la fois 
est celui d'une chasse aux pommes qui me coûta cher. Ces 
pommes étaient au fond d'une dépense, qui, par une jalousie 
élevée, recevait du jour de la cuisine. Un jour que j'étais seul 
dans la maison, je montai sur la maie pour regarder dans le 
jardin des Hespérides ce précieux fruit dont je ne pouvais 
approcher. J'allai chercher la broche pour voir si elle y pour- 



GRAMMAIRE LITTÉRAïaE 73 

rait atteindre : elle était trop courte. Je l'allongeai par une a^tre 
petite broche qui servait pour le menu gibier; car mon maître 
aimait la chasse. Je piquai plusieurs fois sans succès; enfin je 
sentis avec transport que j'amenais une pomme. Je tirai très- 
doucement : déjà la pomme touchait à la jalousie, j'étais prêt à (1) 
la saisir... Malheureusement le dragon ne dormait pas : tout à 
coup la porte de la dépense s'ouvre, mon maître en sort, croise 
les bras, me regarde et me dit : Courage!... La plume me 
tombe des mains. » 

Le Dragon jiri^pofé à la garde de la foison d'or est une al- 
lusion qui se fait à peu près dans les mêmes circonstances. 

Du Capitole à la roche Tarpéienne il n'y a qu'un 
pas. A Rome, le Capitole, où les vaiiu[ucurs montaient eu 
triomphe, était situé près de la roche Tarpéienne, d'où l'on pré- 
cipitait les criminels. 

Au figuré, cette phrase signifie que le plus brillant succès 
peut être aussitôt suivi d'une chute éclatante. 

Du côté de la barbe est la toute-puissance. 

"Vers de MoUère, dans Y École des Femmes, acte III, scène II. 
Par mesure de précaution, Arnolphe, qui se croit sur le point 
d'épouser Agnès, lui trace à l'avance les devoirs de la femme 
maiiée : 

Le mariai,'."", Agnès, n'est pas un badinrige; 

A d'aiislères devoirs le rang de feuime engage. 



Votre sexe n'est là que pour la dépendance : 
Du côté de la barbe est la lout.-iws^ance. 

Ce vers, si comique dans la bouche d'Arnolphe^ est l'objet de 
fréquentes applications. 

Du droit qu'un esprit vaste et ferme en ses desseins 
A sur l'esprit grossier des vulgaires humains. 

Vers de Voltaire dans sa tragédie de Mahomet. Le prophète 

(1) Ici, yrél à est une faute que condamne impérieuseuioflt la syntaxe. 
Jean-Jacques a voulu dire qu'il était sur le point de, et non disposé à, cou- 
sentaut à saisir la pomme pour la croquer ensuite. Ce serait une naïveté 
dont le citoyen de Genève était incapable. Eh bien, malgré toutes ces rai- 
sons, nous préférons la locution prépositive i^rét il, qui nous paraît, dans ce 
passage, plus coulante, plus naturelle, plus harmonique. 

i.iVHE DE l'Élève. 4 



74 GRAM.ilAIRE LITTÉKAIRE 

vient d'exposer à Zopire ses projets de révolution religieuse. 

ZOPIRE. 

Yoilà donc tes desseins! C'est doue toi dont l'audace 
De la terre, à toa gré, prétend changer la face 7 
Tu veux, en apportant le carnage et l'effroi. 
Commander aux humains de penser comme toi : 
Tu ravages le monde, et tu prétends l'instruire. 
Ah ! si par des erreurs il s'est laissé séduire, 
Si la nuit du mensonge a pu nous égarer. 
Par quels flaiiibeaiii aifreus veux-tu nous éclairer? 
Quel droit as-tu reçu d'enseigner, de prédire, 
De porter l'encensoir et d'affecter l'empire ? 

WAHO.liET. 

Le droit qu'un esprit vaste et ferme en ses desseins 
A 6ur l'esprit grossier des vulgaires humains. 

On peut, sans témérité, supposer que ces deux vers sont la 
faraphrase poétique de la réponse faite par Éléonore Galigaï à 
ses juges, qui lui demandaient de quel charme elle s'était servie 
pour dominer l'esprit de la reine : « De l^ascendant qu'une âme 
forte a sur l'esprit d'une balourde. » 

De toutes les applications qu'on a faites du distique de Vol- 
taire, voici assurément la plus plaisante : Lekain, le grand ac- 
teur, fut trouvé un jour chassant sur les terres d'un riche sei- 
gneur. Un garde l'aborde et lui demande de quel droit il se 
permet de chasser sur les plaisirs de monseigneur. Le célèbre 
tragique prend une pose théâtrale et répond fièrement : 

Du droit qu'un esprit \aste et ferme en ses desseins 
A sur l'esprit grossier des vulgaires humains. 

— Ah ! monsieur, c'est différent, répond le pauvre garde- 
chasse, stupéfié par l'ampleur magistrale que l'acteur avait 
mise à déclamer les deux alexandrins; excusez, je ne savais pas. 

Du pain et les jeux du cirque ou Du pain et des 
spectacles; en latin, Panem et circenses (Juvénal, satire X, 
vers 80). Voilà tout ce que demandaient les Romains de la 
décaience, c'est-à-dire du blé au forum et des spectacles gra- 
tuits. Quant à la liberté, on n'y pensait plus. 

Dans l'application, ces mots désignent la dégradation morale 
d'un peuple. 

Échelle de Jacob , échelle mystérieuse que Jacob vit en 
songe, lorsque, pour se soustraire à la colère de son frère Ésaû, 
^^ se rendait chez son oncle Laban. S'étant couché dans un lieu 



CIIAAIMAIUE LHit:i;ÀlRE 10 

désert, nommé depuis Béthel, il s'endormit, et vit une échelle 
dont le pied s'appuyait sur la terre et dont le haut touchait au 
ciel. Des anges montaient et descendaient le long de cette échelle, 
et, en même temps. Dieu prédisait à Jacob que sa postérité se- 
rait nombreuse comme la poussière de la terre. 

Les allusions à l'échelle de Jacob sont très-variées et appar- 
tiennent surtout au langage philosophique; le plus souvent, 
l'extrémité de cette échelle, c'est l'idéal, auquel n'arrive le génie 
qu'après avoir gravi péniblement tous les échelons inférieurs. 
Cette image est une des allusions les plus élevées et les plus 
poétiques de toutes celles qui se rencontrent en si grand nombre 
dans les archives du christianisme. 

En voici un des plus beaux exemples que nous offre la litté- 
rature moderne : « Le vrai contrat social, celui dont Dieu lui- 
même est le souverain, ne se résilie pas dans la poussière de ce 
globe. Au contraire, il se renoue, se recompose et se développe 
indéfiniment pins haut, de vertu en vertu, de sainteté en sain- 
teté, de grandeur en grandeur, dans une société toujours crois- 
sante et toujours multipliante, pour multiplier les adorations 
par les adorateurs, les forces par les facultés, les vertus par 
les œuvres dans cette échelle ascendante par laquelle monta le 
Jacob symbolique, et qui rapproche du Dieu de vie ses hiérar- 
chiques créations. » (Lamartiïse.) 



Écuries d'Augias. Augias, roi d'Élide et l'un des Argo- 
nautes , possédait des étables, renfermant trois mille bœufs, 
([ui n'avaient pas été nettoyées depuis trente ans. Hercule, étant 
arrivé dans ses États, lui proposa de nettoyer ses écuries, ce que 
le héros fit en un seul jour, en détournant le fleuve Alphée, dont 
il dirigea les eaux à travers les étables. 

Les Écuries d'Augias sont restées célèbres, et l'on fait de 
fréquentes allusions à ce travail d'Hercule. ' 

Voici une circonstance où cette allusion a donné lieu à une 
équivoque plaisante. A l'occasion d'un de ces petits débats qui 
troublent quelquefois nos communes rurales, un maire, par- 
lant, au sein du conseil municipal, d"un de ses administrés 
récalcitrants, s'était écrié : « Que Simon Breloque ne m'échauffe 
pas la bile ! S'il en fait trop, j'irai voir le sous-préfet, et je ba- 
layerai les écuries d'Augias! » Or, demeurait précisément dans 
la commune un petit fermier qui s'appelait Auzias, nom assez 
commun dans ie Midi. Cet Auzias possédait une écurie, comme 



76 GRAMMAinE LITTERAinE 

tous les cultivateurs quelque peu aisés. Le propos lui fut redit, 
et l'agita si terriblement qu'il passa deux nuits sans fermer 
l'œil. Le surlendemain, il vint trouver le maire, un énorme 
balai à la main, et lui dit confidentiellement : « Monsieur le 
maire, si vous trouvez mon écurie malpropre, ayez la bonté de 
me le dire; mais ne me faites pas l'aifront de la balayer 
vous-même. » 

Éducation d'Achille, allusion à la manière forte et vi- 
rile dont ce héros fut élevé par le centaure Ghiron. Celui- 
ci exerçait son élève aux fatigues de la chasse, le conduisait à 
travers les précipices au-devant des lions et des ours, dont il 
lui donnait à boiie le sang et à sucer la moelle. Au retour de 
ces luttes terribles, il lui enseignait l'astronomie, la botanique, 
la médecine, la musique, etc. 

Dans l'application, ces mots : Education cl' Achille, moelle des 
lions , caractérisent ces éducations fortes qui développent les 
grands talents et les mâles caraccères. 

Élevez vos cœurs; en latin, Sm/5!/»2 corda, paroles qui, 
à la messe, préc dent le chant de la préface, et annoncent l'élé- 
vation. Cette locution est souvent employée par le P. Félix dans 
la chaire de Notre-Dame, et les applications qu'il en fait sont 
toujours heureuses : « Imaginez ce que sera une société où cha- 
cun garde un cœur tourné vers Dieu et un amour montant vers 
lui; une société où tout semble crier par la voix des hommes et 
la voix des choses : Sursum corda! Par ces élévations et ces es- 
sors de l'amour ramené vers son centre, tous les cœurs vont en 
haut, tous les amours montent à Dieu; et ce sursum corda de 
l'homme et de la société qui s'élève, c'est le progrès moral, et 
avec lui et par lui le vrai progrès humain. » 

Les allusions à ces mots ont lieu dans le style noble; c'est 
une invitation à se dégager des sentiments vulgaires et pure- 
ment matériels. 

Empereur doit mourir debout (Un); en latin, Decei 
imperaforem stanlem mori, mots de l'empereur Vespasien, qui, 
malade et sentant sa situation désespérée, fit un suprême eflort 
pour se lever, et expira entre les bras de ses officiers, 

Louis XVIIIj'dans les derniers jours de sa vie, a dit un mot 
qui rappelle les paroles de Vespasien. Malgré le dépérissement 



cu.v^îmaihk i.iTTKRAinE 77 

de ses forces, il continuait de se montrer en public et dans les 
conseils. Le 25 aoùtlS24, jour de la Saint-Louis, il répondit au 
comte d'Artois, son frère, qui lui conseillait de ne pas recevoir: 
« Un roi de France meurt, mais il ne doit pas être malade. » 
Dans l'application, le mot do l'empereur romain se rappelle 
pour faire entendre qu'il y a des situations où la maladie elle- 
même ne permet pas le repos. C'est ainsi que le grand Arnauld 
répondait à Nicole, qui lui conseillait d'apporter quelque trêve 
à ses travaux : « J!o reposer! eh! n'avons-nous pas pour cch 
l'éternité? » 

Encelade, géant mythologique, fils de la Terre et du Tar- 
tare, qui prit la fuite lorsque ses frères les Titans furent vaincus 
par les dieux de l'Olympe; mais, comme il traversait la Sicile, 
Jupiter le foudroya et l'ensevelit sous l'Etna. 

La Fable attribue les éruptions de ce volcan aux mouvements 
d'Encelade lorsqu'il essaye de se retourner sous la masse épaisse 
et brûlante qui le recouvre. Ce rapprochement, que l'on fait 
entre les tressaillements intérieurs du volcan et les convulsions 
d'un homme enseveli vivant au centre d'une fournaise inextin- 
guible, est une des figures les plus frappantes qu'offre la my- 
thologie, qui est si riche en ce genre de beautés. 

En littérature, les allusions à Encelade se rapportent le plus 
souvent aux mouvements sociaux, aux bouleversements poli- 
tiques. 



APPLICATIONS 

Dans les phrases suivantes, l'élève remplacera les points de 
suspension par la locution convenable. 

Durant les premiers mois du mariage, ce fut, entre 
M. et Madame J'ordonne une sorte de république ; l'au- 
torité était sagement pondérée de part et d'autre. Plus 
tard, la république devint une monarchie absolue tem- 
pérée par des chansons, c'est-à-dire que le mari pouvait 
encore, de temps en temps, se permettre quelques petites 
observations. Mais un jour Madame J'ordonne éclata tout 

à coup par un qui plaça toute l'autorité entre 

ses mains. 



"8 GRXMMATHE LITTERAIRE 

Le vieillard avait dans sa cave un quartaut de vin fin, 
qu'il ne dégustait que dans les grandes occasions. Aussi 
le précieux tonnelet était-il placé dans un petit caveau 
attenant au cellier et dont lui seul avait la clef. Il veillait 
sur ce trésor, comme le 

Chaque matin, lord Wellington pouvait se voir sous 
la forme d'un Achille de bronze, ce qui est un réveil fort 
agréable. Malheureusement le noble duc ne jouissait que 
d'une popularité très-problématique, et la populace ne 
ressentait pas de plaisir plus vif que celui de briser ses 
vitres à coups de pierre. C'étaient les gémonies à côté 
du Panthéon, 

Quelque carrière que vous embrassiez, proposez-vous 
un but élevé, et mettez à son service une constance iné- 
branlable ; voilà toute la philosophie. 

On sait qu'en jouant le Malade imaginaire, Molière fut 
pris sur la scène d'un crachement de sang, avant-coureur 
de sa mort. Malgré les conseils de ses amis, il s'était 
obstiné à figurer dans cette représentation. On eût dit 
que, à l'exemple de cet , il avait voulu 

La France peut être considérée comme ..... de 
l'Europe : elle ne fait pas un seul mouvement que tout 
ne s'en ressente, depuis la Méditerranée jusqu'aux terres 
polaires. 



ONZIÈME LEÇON 

Encore une victoire comme celle-là, et nous 
sommes perdus, réponse aussi pittoresque que juste du roi 
Pyrrhus à ceux de ses généraux qui le lélicitaient sur une vic- 
toire remportée surles Romains^mais chèrement achetée. On a fait 
de cette phrase célèbre une appUcation extrêmement plaisante. 
Le poète Dorât, attribuant à la cabale la froideur avec laquelle 



1 



GRAMMAIRE LITTERAIRE 79 

on avait accueilli une de ses pièces, conçut l'idée de se faire sou- 
tenir par des admirateurs d'office. Il remplissait la salle aux dé- 
pens do sa propre bourse, et il se ruina compJétement à ce ma- 
nège. Ce fait était bien connu, et tout le monde en plaisantait 
le vaniteux auteur. A chaque nouveau demi-triomphe obtenu 
ainsi, on lui prétait malicieusement le mot de Pyrrhus : « En- 
core une victoire pareille, et je suis ruiné. » 

Ces mots se rappellent pour caractériser tout succès onéreux, 

Enfer du Dante (L'), allusion à la première partie de la tri- 
logie dont se compose la Divine Comédie : l'enfer, le purgatoire 
et le paradis. Cet enfer comprend neuf cercles concentriques, 
et chaque cercle se divise en vallées, en enceintes, où sont 
dispersés les damnés suivant la nature et l'énormité des crimes 
qu'ils ont commis. L'imagination du poète a épuisé tout cî 
que la souffrance peut offrir de plus varié et de plus terrible. 
« Là, dit-il, des soupirs, des plaintes, des gémissements pro- 
fonds se répandent sous un ciel qui n'est éclairé d'aucune 
étoile. Mille langages divers, des cris de désespoir et de rage, 
d'affreux hurlements, des voix rauques ou retentissantes, pro- 
duisent un bruit impétueux, dont ce brouillard perpétuel est 
agité comme le sable soulevé par le vent et la tempête. » 

Dans l'application, ces mots : VEnfer de Dante, expriment 
le née plus ultra de la douleur, de la torture, etc. 

Enfin Malherbe vint.... 

Hémistiche de VArt poétique de Boileau, chant P"". 

L'auteur vient de parler des premiers essais de la poésie fran- 
çaise : 

Durant les premiers ans du Parnasse françois^ 

Le caprice tout seul faisait toutes les lois; 

La rime, au bout des mots assemblés sans mesure, 

Tenait lieu d'ornements, de nombre et de césure. 

Après avoir passé en revue les différents poètes qui ont con- 
tribué à 

Débrouiller l'art confus de nos vieux romanciers, 

il arrive à Malherbe, et lui adresse un hommage qui tient 
presque de l'enthousiasme : 

Enftn Malherbe vint, et, le premier en France, 
Fit sentir dans les vers une juste cadence, 
D'un mot mis en sa place enseigna le pouvoir. 
Et réduisit la muse aux règles du devoir. 



SO GRAVMAIP.K LITTÉRMP.E 

Dans l'application, ces mots exprime ;U la satisfac.io î pro- 
duite par l'avènement d'un progrès, d'une réforme, dans quelque 
ordre d'idées que ce soit. 

En mourant, il revoit en souvenir sa chère Ar- 
gos; en latin, Dulces moriens reminiscitur Argos (Enéide, 
livre X, vers 782), mots prononcés à propos d'Anlhor, le com- 
.pagnon d'Hercule, l'ami d'Évandre, qui, dans un combat contre 
Mézence, reçoit un trait mortel destiné au héros troyen. 

Si le pathétique est ce qui émeut le cœur et dispose à répan- 
dre des larmes, qu'y a-t-il de plus touchant que le tableau de 
ce jeune guerrier qui, percé d'un trait mortel, se soulève pénible- 
ment et semble chercher du regard sa douce patrie à laquelle il 
veut envoyer un dernier adieu ! La peinture et la sculpture se 
sont souvent inspirées de cet épisode d'une protonde mélancolie. 

Épargner les -vaincusienlâtm, Parceresubjectis{Énéide, 
livre VI, vers 852). Énée, descendu aux Enfers, voit passer 
sous ses yeux les ombres des héros et des générations futures; 
son père Anchise lui montre l'avenir brillant l'éservé au peuple 
romain : 

« Romain, s'écrio-t-ii, voici ton rôle : Soumettre l'univers 
à tes lois; épargner les vaincus, dompter les superbes, » 

Parcere subjeclis et debellure superbos. 

On fait de ce vers une double application : 
Epargner les vaincus — Dompter les superbes. 

Épée de Damoclès. Damoclès, un des courtisans de De- 
nys de Syracuse, vantait constamment le bonheur de son 
maître. Celui-ci, en homme d'esprit qu'il était, entreprit de 
faire comprendre à Damoclès, par une allégorie, quelles sont les 
jouissances de la grandeur. 11 l'invita un jour à prendre sa 
place dans un festin, et ordonna à ses servjteurs de le traiter 
comme lui-même. Damoclès s'enivrait de son bonheur, quand 
tout à coup, levant les yeux, il aperçut au-dessus de sa tête une 
épée lourde et très- aiguë, qui n'était suspendue que par ua crin 
de cheval. La coupe, encore pleine, échappa des mains du naïf 
courtisan, qui comprit aussitôt ce que c'est que le bonheur d'un 
tyran. 

Dans l'application, VÉpée de Damoclès est le danger qui peut 
frapper un homme au milieu d'une apparente prospérité. 



r,iî\M«Ur.F MTTÉUAinE 81 

Epée de Roland, allusion à l'épée, la fampuse Duran- 
flal. du neveu de Charlemagne. Sur le point de périr dans la 
vallée de Ronccvaux, et ne voulant pas que l'instrument de ses 
exploits, de son épopée glorieuse, tombe entre les mains d'in- 
digties ennemis, il essaye vainement de la briser, et en frappe 
un coup si terrible qu'il ouvre à travers le rocher une brèche 
qui a conservé le nom de Brèche de Roland. 

Les écrivains font souvent allusion à l'épée de Roland» 

Épiménide. Voyez Sorameil d'Épiménide, 

État dans un État (Un); en latin, Imperium in imperio. 

Dans l'application, se dit surtout d'un parti politique qui 
cherche à se mettre au-dessus des lois communes, et qui lutte 
avec le pouvoir constitué. 

Et ce même Sénèque, et ce même Burrlius 
Qui depuis..,. 

Vers de Bn'tannicus, tragédie de Racine. Agrippine, dans un 
long entretien, cherche à reprendre son empire sur Néron, à qui 
elle rappelle les sacrifices qu'elle s'est imposés, les intrigues aux- 
quelles elle s'est livrée, les crimes même qu'elle a commis pour 
écirter Britannicus du trône et en préparer le chemin à Néron : 

J'eus soin de vous nommer 

Tes gouverneurs que Rome honorait de sa voix; 

Je fus sourde à la brigue et crus la renommée ; 

J'appelai de l'exil, je tirai de l'arniéo 

Et ce même Sènèijuf, et ce même Biirrhus 

Qui depuis Rome alors estimait leurs vertus. 

Dans l'application, cette réticence, beaucoup plus énergique 
que l'expression même, caractérise fortement ceux dont la si- 
tuation actuelle offre un contraste frappant avec leur passé. 

Et ces deux grands débris se consolaient entre eux. 

Vers de Delille dans son poème des Jardins, chant IV. Après 
avoir donné quelques conseils sur la manière d'orner les habita- 
tions champêtres, l'auteur recommande de respecter les ruines, 
les monuments antiques, dans lesquels il trouve un poétique 
contraste avec les embellissem.ents modernes, et en même temps 
un enseignement philosophique : 

L'aspect désordonné de ses grands corps épars. 
Leur forme pittoresque, attachent les regards ; 

4. 



82 GUAMMAlRfl LlTTÉnAIRE 

Par eux, le cours des ans est marqué sur la terrf. 
Détruits par les vi^lcans, ou l'orase, ou la guerre. 
Ils iDstrnisent toujours, consolent quelquefois. 
Ces masses, qui du temps sentent aussi le poids, 
Enseijjnent à céder à ce commun ravage, 
A pardonner au sort. Telle jadis Gartliage 
Vit sur ses murs détruits Marius malheureux; 
Et ces deux yraiuls débris se conniluieiit entre eux. 

Les applications sont toujours plaisantes Dernièrement deux 
ruines se rencontrèrent sur le Pont-Neuf j c'était Pierrot et Arle- 
quin, mais vieux et cassés : Pierrot avait une jambe de bois, et 
Arlequin était guidé par un caniche; Pierrot reconnut Arlequin, 
et tous deux s'assirent sur un banc à l'ombre de la statue de 
Henri IV. On voyait h leurs mouvements qu'ils parlaient de l'an- 
cien temps. Tout à coup vinrent à passer le Vaudeville et la Gomé- 
die-Boulîe bras dessus bras dessous. Celle-ci, apercevant nos deux 
invalides, dit à son gai compagnon en riant elle-même aux éclats: 
Vois ces deux grands di'biis se consolant entre eux. 

Et dans de faibles corps s'allume un grand courags. 

Vers de Racine, le fils, dans son poème de la Rdùjion, où lo 
poète parle des nids des oiseaux, des soins qu'ils apportent à 
élever leurs couvées, et surtout à les détondre : 

Et pourquoi ces oiseaux, si remplis de prudence, 
Ont-ils de leurs enfants su prévoir la naissance ? 
Que de berceaux pour eux aux arbres suspendus ! 
Sur le plus doux coton que de lits étendus ! 
Le père vole au loin, cherchant dans la campagne 
Des vivres qu'il rapporte 'i sa tendre corapat;ne ; 
Et la tranquille mère, attendant son secours, 
Réchauffe dans son sein le fruit de leurs amours. 
Des ennemis souvent ils repoussent la rage, 
El dans de faibles corps s'allume un grand cowage. 

Dans l'application, ce vers se dit principalement de la femme, 
chez qui la faiblesse naturelle n'exclut pas le dévouement et 
l'intrépidité. 

Et de Caron, pas un mot, trait philosophique qui ter- 
mine le dialogue de Lucien : Cnron, ou les Contemplateurs. 
Caron, le nocher des enfers, a obtenu de Jupiter la faveur 
de venir passer un jour sur la terre, pour y étudier vivants 
ces hommes dont il n'a jamais connu que les ombres. Mercure 
lui sert de guide, et, afin d'embrasser la terre d'un seul coup 
d'œil, ils iTiontent au sommet de quatre montagnes qu'ils ont 



crAMMAIRE LITTÉRAIRE 83 

entassées, comme autrefois les géants pour escalader le ciel. 
Caron assiste alors à un spectacle tout à fait nouveau pour lui : 
il voit les hommes, poussés par leurs passions, se livrer des 
combats sanglants sous de vains prétextes, s'abandonner à tous 
les plaisirs et à tous les excès, commettre une foule d'actions ri- 
dicules; il ne peut s'empêcher de rire de leur ardeur furieuse à 
acquérir ce métal jaunâtre qui n'excite que son mépris; il s'é- 
tonne de leur insouciance, de leur oubli de la mort qui les me- 
nace à chaque instant, et il termine ainsi : « Ce que c'est que 
les malheureux humains ! On n'entend parler chez eux que de 
rois, de briques d'or, d'hécatombes, de combats; et de Caron, 
pas un moi. n 

M^^ de Sévigné, qui était plus lettrée que ne le sont d'or- 
dinaire les femmes, et qui n'était pas étrangère à la langue d'Ho- 
mère et à celle de Virgile, usait et abusait do la locution : Et de Ca- 
ron pas un mot; mais l'emploi qu'elle en fait est rarement 
juste. 11 est probable que son professeur Ménage lui avait parlé' 
de ce passage de Lucien sans lui en indiquer la source. 

Cette réflexion philosophique, si profondément sensée, a passé 
dans la langue, et marque, dans quelque ordre d'idées que ce 
soit, l'oubli de la chose principale, de ce qui devrait surtout ap- 
peler l'attention et l'intérêt. 

Et je sais même sur ce fait 

Bon nombre d'hommes qui sont femmes. 

Vers de la fable de La Fontaine : les Femmes et le Secret. 

Rien ue pèse tant qu'un secret : 
Le porter loin est difficile aux dames; 
Et je sais même sur ce fait 
Boa nombre d'hommes qui sont femmes. 

Se dit, dans l'application, de certains défauts naturels chez 
les femmes, défauts dont beaucoup d'hommes ne sont pas 
exempts. 



APPLICATIONS 

bans les phrases suivantes, l'élève remplacera les points de 
suspension par la locution convenable. 

Autrefois, les navigateurs les plus intrépides osaient 
à peine s'éloigner de quelques lieues des côtes, faute 



84 GP.AMMAIRE LITTEKAIRE 

de pouvoir se diriger sur l'immensité des mers. Enfin 

, et les courses à travers l'océan n'épouvantèrent 

plus personne. 

On ne doit jamfjs profiter de la détresse d'un ennemi 

pour lui imposer des lois trop dures: , voilà la 

devise de tous les honnêtes gens. 

Le vieux parti russe, celui que l'on appelle particuliè- 
rement le parti moscovite, n'a pas encore pardonné aux 
Romanoff d'avoir transporté à Saint-Pétersbourg le centre 
du gouvernement. 11 boude, il ne va jamais à la cour, il 
reste dans ses terres ; c'est un 

Dans une visite au Jardin des Plantes, je vis une lionne 
qui avait l'air mélancolique des nouveaux détenus. C'était 
triste avoir comme elle semblait regretter les sables brû- 
lants de ses déserts ; on eût dit qu'elle 

Qui n'a vu des combats de coqs? Qui n'a été frappé de 
l'acharnement avec lequel ces gallinacés, l'œil en feu, la 
crête en sang, les plumes hérissées, se précipitent l'un 
contre l'autre? Ils luttent jusqu'à ce que l'un des deux 
combattants tombe vaincu ou se dérobe par la fuite à la 
colère de son ennemi. C'est pour eux, assurément, que le 
poète a dit : 



Aujourd'hui chacun parle de fortune, d'avantages, 
d'avancement, de plaisir, de jouissances ; personne ne 
songe à ce qui suivra la mort : 

Au moyen âge, la féodalité avait une puissance telle 
qu'il lui est arrivé plusieurs fois de faire trembler la 
royauté; c'était un 



GRAMMAIRE LlTTERAiriE Sj 



DOUZIEME LEÇON 

Et la garde qui veille aux barrières du Louvre 
N'en défend pas nos rois. 

Vers de l'ode fameuse de Malherbe à Dupérier sur la mort de 
sa tille. Le poète cherche à consoler son ami en lui rappelant que 
tous, petits et grands, sont sujets à la mort : 

La mort a des rignears à mille autre pareilles; 

On a beau la prier ; 
La cruelle qu'elle est se bouche les oreilles 

Et nous laisse crier. 

Le pauvre, en sa cabane où le chaume le couvre , 

Est sujet à ses lois; 
Et la garde qui veille aux barrières du Louvre 

N'en défend pas nos rois. 

Souvent l'application de ces vers n'est que plaisante; c'est 

ainsi qu'un écrivain du commencement de ce siècle a dit de 

l'invasion désastreuse du calembour dans toutes les classes de la 

société : 

Le pduvre, en sa cabane oii le chaume le couvre, 

Est sujet à ses lois ; 
El la garde qui leiUe aux barrières du Louvre 

Ken défend pas nos rois. 

On sait, en effet, que Louis XVIII se complaisait à ce genre 
d'esprit. 

Et l'ami Pompignan pense être quelque chose 1 

Vers qui termine plaisamment le petit poème de Voltaire inti- 
tulé la Vanité. C'est une de ces spirituelles boutades qui coûtaient 
si peu à l'esprit malin du poète, et si cher à ceux qu'elles attei- 
gnaient. Lefranc de Pompignan avait, en pleine Académie, 
signalé Voltaire comme un philosophe dangereux. Il expia 
cruellement cette courageuse attaque : six mois durant, il lut 
accablé de sarcasmes en vers et en prose. On connaît cette épi- 
gramme : 

Savez-vous pourquoi Jérémie 

A tant pleuré pendant sa vie ? 

C'est qu'en prophète il prévoyait 

Qu'un jour Lefranc le traduirait. 

Et ce vers décoché contre ses Cantiques sacrés . 
Sacrés ils sont, car personne n'y louche. 



•^f) GRAMMAir.E LITTÉRAIRE 

Chaque courrier arrivant de Genève apportait un pamplilet 
contre le téméraire Porapignan. Enfin, le petit poème intitulé la 
Vanité fut le coup de grâce : 



La terre a vu passer leur empire et leur troue j 
Ou ne sait en qur-l lieu florissait Babylor.c; 
Le tombeau d'Alexandre, aujourd'hui renversé, 
Avec la ville entière a péri dispersé ; 
César n'a point d'asile où sa cendre repose... 
Et rnvii l'ompiqnan pense êlre quelque chose I 

Et l'avare Achéron ne lâciie point sa proie. 

Vers de la Phèdre de Racine, acte IT, scène v, 

Phèdre, femme de Thésée, confie à Hippolyte. fils de ce prince 
et d'une première épouse, les crainte.? que lui l'ait concevoir la 
longue absence de Thésée, parti pour une expéilition dangereuse. 
Hippolyte lui répond : 

Madame, il n'est pas temps de vous troubler encore; 
Peut-être votre époux voit encore le jour; 
Le ciel peut à nos pleurs accorder sr.n retour. 
Keptuiie le protège, et ce dieu tutélaire 
Ne sera pas en vain imploré par mou père. 

PHÈDRE. 

On ne voit point deux fois le rivage des morts. 
Seigneur; puisque Thésée a vu les sombres bords. 
En vaiu vous espérez qu'un dieu nous le renvoie; 
El Caiare Achéron ne lâche point sa proie. 

Ce vers célèbre a passé dans la langue, où il désigne, non pas 
la mort, comme dans le texte que nous venons de citer, mais 
des passions jalouses, telles que la haine, l'envie, et surtout la 
rapacité unie à la ténacité. 

Et le combat cessa faute de combattants. 

Vers de Corneille dans sa tragédie du Cid, acte IV, scène m. 
Le Cid fait au roi de Castille le récit de son combat avec les 
Maures, dont les deux rois lui ont rendu leur épée. Presque 
tous les ennemis gisent sur le champ de bataille, et le vers cité 
est une sorte d'éloquent épiphonème à ce récit considéré comme 
un chef-d'œuvre. 

Les applications que l'on tait de ce vers sont presque toujours 
plaisantes : « On nous servit à déjeuner cinq douzaines d'hui- 
Iros; il fallait voir comme chacun portait la main au plat. 
Enfin il ne resta plus au fond que de l'eau salée. 

Et le combat, ccss.i faute i!e coinkittaiils. » 



GRAMMAFRE LITTERAIRE 87 

Et les champs où fut Troie, tradiKtion d'un vers de 
Virgfile : Et cnmpos ubi Troja fuit [Enéide, livre III, vers 2). 
Énée raconte à Didon la dernière nuit de Troie; la ville est en 
flammes, tous ceux qui ont échappé au désastre sont réunis 
autour du héros troyen : « Alors, dit-il, je quitte en pleurant 
les rivages de la patrie, le port hospitalier et les champs où fut 
Troie. » 

Ce vers plein de tristesse et de mélancolie est resté l'expres- 
sion la plus éloquente de la douleur des peuples chassés de leur 
patrie détruite ; il rend admirablement l'émotion que l'on 
éprouve en face de ruines, de débris rappelant une splendeur 
passée. 

Et moi aussi j'ai vécu en Arcadie; en latin, Et inÂr- 
cadio. ego, inscription remarquable par sa poésie et sa simpli- 
cité, mise sur un tombeau où repose un berger d" Arcadie, et 
qui, dans Tapplication, exprime le regret qu'un exilé éprouve 
en songeant aux belles campagnes où il a passé ses premières 
années. 

Notre grand peintre Poussin a traduit ce retour vers les 
beaux jours de la vie sur une toile qui est considérée comme 
un chef-d'œuvre. 

Et m.oi aussi je suis peintre! en italien : Ancli' io son 
pittore ! mots que le Corrége, jeune encore et inconnu, prononça 
dans le premier élan d'une noble ambition, à la vue d'une pein- 
ture de Raphaël. 

Dans l'application, celte exclamation, qui marque la con- 
fiance en soi, est le cri d'une vocation qui se révèle soudaine- 
ment et d'une manière irrésistible, le mouvement spontané d'une 
âme tout à coup illuminée de l'irruption du charme senti, du 
ravissement éprouvé, du beau perçu. 

Et moi aussi, si j'étais Parménion, réponse que fit 
Alexandre à Parménion, qui lui conseillait d'accepter les offres 
brillantes de Darius après la bataille d'Issus, en lui disant : 
« J'accepterais si j'étais Alexandre. — Et moi aussi, si j'étais 
Parménion. » 

Dans l'application, cette réponse sert à marquer une différence 
de caractère, une ambition plus élevée chez celui qui l'emploie, 
pour répondre à celui qui n'aperçoit qu'un intérêt secondaire 
dans une question. 



88 GRAMM.UIΠI.iTTKRAIUK 

Et moi, suis-je sur un lit de roses? réponse sublime 
de l'empereur du Mexique, Guatimozin, qui, étendu sur des 
charbons ardents par ordre de Fernand Cortez, entendait son 
ministre, soumis au même supplice, pousser des plaintes et des 
gémissements. 

S'emploie pour faire entendre à quelqu'un qu'il n'est pas le 
seul à supporter les ennuis, les fatigues, la responsabilité d'une 
commune entreprise. 



Et monté sur le faîte, il aspire à descendre. 

Vers de Corneille dans sa tragédie de Cinna, acte H, scène î. 
Auguste fait part à Cinna et à Maxime de son intention d'abdi- 
quer l'empire : 

L'ambition déplaît quand elle est assouvie. 
D'une contraire ardeur son ardeur est suivie; 
Et comme notre esprit, jusqu'au dernier soupir, 
Toujours vers quelque objet pousse quelque désir, 
Il se ramène en soi, n'ayant plus où se prendre. 
El monté sur te laîte, U aspire à descend-e. 

Ce beau vers, que Racine faisait admirer à ses enfants, ex- 
yrime énergiquement la satiété, le dégoût de l'homme parvenu 
au faite des honneurs et de la puissance, et cette idée est tou- 
jours celle qu'il rend dans les applications que l'on en fait. 



Et par droit de conquête et par droit de naissance. 
Début de la Henriade, de Voltaire : 

Je chante ce héros qui régna sur la France 

Et par droit de conquête et par droit de naissance. 

Dans l'application, ce vers signifie qu'on a sur une chose des 
droits indiscutables. 

Et pourtant elle tourne ! en italien, E pur si muove I 
mot de Galilée à propos du mouvement diurne de la terre. 
Comme cette découverte du grand astronome semblait être en 
contradiction avec un passage bien connu des Écritures, il fut 
condamné à se rétracter. Galilée obéit à la sentence, mais en 
s' écriant avec toute la conviction du génie : Et pourtant elle 
tourne ' 



C.llAMM.UUK LITTlinAIRE 89 

Dans l'application, cette phrase sert à affirmer énergiquement 
une vérité qu'on sent, dont on est convaincu, mais qu'on est 
impuissant à démontrer, ou qui soulève des objections qu'on ne 
peut résoudre. 

Être ou n'être pas; en anglais, To be or not to he, pre- 
mier vers du fameux monologue dans lequel Hamlet discute 
avec lui-même sur la probabilité de la vie future. Voyez That is 
the question. 

S'emploie, par analogie, pour caractériser une alternative 
redoutable. 

Et rose elle a vécu ce que vivent les roses, 
L'espace d'un matin. 

Vers de l'ode fameuse de Malherbe à Dnpérier sur la mort de 
sa fille. Le poète cherche à consoler son ami en lui rappelant 
que tous, jeunes et vieux, sont également sujets à la mort ; 

Le malheur de ta fille, an tombeau descendue 

Par un commun trépas, 
Est-ce quelque dédale où ta raison perdue 

Ne se retrouve pas ? 

Elle était de ce monde, où les plus belles choses 

Ont le pire destin; 
Et rose elle a vécu, ce que vivent les roses. 

L'espace d'un matin. 

Il existe, an sujet de ces deux vers, une petite anecdote qui 
ne pèche pas par l'invraisemblance, et qu'on ne lira pas sans 
intérêt. Malherbe avait d'abord écrit : 

Et Rosette a vécu ce que vivent les roses 

Le typographe commit une coquille équivalente presque à un 
trait de génie : 



Et rose elle a vécu., 



C'était substituer une métaphore gracieuse à une expression 
vulgaire, et Malherbe, trouvant le changement de son goût, ne 
jugea pas à propos de se plaindre que le compositeur eût mal 
lu sa copie. 

Ces vers servent à caractériser tout ce qui périt, tout ce qui 
meurt prématurément. 



90 GRAMMAIRE LITTÉRAIRE 

Et si VOUS n'en sortez, vous devez en sortir. 

Vers de Boileau dans sa satire V — sur la noblesse. — Le poète 
trace le caractère de la véritable noblesse : 

Respectez-vous les lois ? fuyez-vous l'injustice ? 

Savez-vous pour la gloire oublier le repos, 

Et dormir en plein champ le harnois sur le dos? 

Je vous connais pour noble à ces illustres marques ; 

Alors, soyez issu des plus fameui monartfues, 

Venez de mille aïeui, et, si ce n'est assez, 

Feuilletez à loisir tous les siècles passés : 

Voyez de quel guerrier il vous plait de descendre; 

Cboisissez de César, d'Achille ou d'Alexandre ; 

Eu vain un faux censeur voudrait vous démentir, 

El si vous n'en sorlcz , vous en devez sortir. 

L'application de ce vers est le plus souvent plùsante. 



Et voilà justement comme on écrit l'histoire. 

Vers tiré d'une pièce de Voltaire intitulée Chariot, Henri IV est 
attendu dans un château qu'il honore de sa visite; les gens de 
la maison, échelonnés sur la route pour annoncer son arrivée, 
donnent une fausse alerte, et l'intendant dit à la châtelaine : 

Ils se sont tous trompés, selon leur ordinaire. 



Tout le monde a crié : Le roi ! sur les chemins; 
On le crie au village et chez tous les voisins; 
Dans votre basse-cour on s'obstine à le croire ; 
El voilà jiislement comme on écrit Vhisloire. 

Ce vers est devenu proverbial; mais, dans l'application, le 
mot histoire est quelquefois remplacé par celui qui exprime la 
chose dont on parle : « Et voilà justement comme on écrit la 
musique, » 

Exécrable soif de l'or; en latin, Auri sacra famei 
[Enéide, livre III, vers 57), expression énergique par laquelle 
Virgile stigmatise la soif immodérée des richesses. 

Ces mots sont d'une application facile. 



GRAMMAIRE LITTÉRAIRE 91 



APPLICATIONS 



Dnns les phrases suivantes, l'élève remplacera les points de 

suspe7ision par la locution convenable, 

La passion du jeu peut être comparée à un engrenage : 
on est pris par un pan d'iiabit, et tout finit par y passer. 
C'est le cas de dire avec Phèdre : 



On avait apporté sur la table deux douzaines de mau- 
viettes, disposées en quatre brochettes. Aussitôt une lutte 
commença entre notre glouton et les vingt-quatre vola- 
tiles rôtis à point. La première brochette disparut en un 
instant; les trois autres suivirent lestement le même 
chemin, et notre Gargantua maniait la fourchette et le 
couteau depuis moins d'une demi-heure, que déjà il ne 
restait plus sur le champ de bataille que quelques osse- 
ments imperceptibles : 



Combien n'y en a-t-il pas qui, fatigués du bruit des 
grandes villes, et revenus, sur leurs vieux jours, au pays 
où ils avaient passé paisiblement leurs jeunes années, 
sont tentés de s'écrier : ! 

Ni les fourberies impudentes et si bien démasquées de 
Jacques Aymar, ni les arguments de la science, ni la voix 
de la raison, ne pouvaient empêcher une foule de gens 
éclairés et probes de croire au mouvement de la baguette 
divinatoire. Quelques-uns firent eux-mêmes l'expérience, 
et avec succès. Comment, dès lors, les empêcher de crier 
• umme le savant de Pise : ! 

Le malheureux qui souffre à l'hôpital n'a pas la conso- 
lation de se plaindre aux malades qui l'entourent et qui 
endurent les mêmes souffrances que lui. De quel droit 
leur demanderait-il de compatir à ses douleurs ? Chacun 
pourrait lui répondre : ? 



92 CRAMMAinK LlTTf.RAlRE 

Un homme comme Bonaparte, soldat, chef d'armée, le 
premier capitaine du monde, vouloir qu'on l'appelle 

Majesté !... Être Bonaparte et se faire sire! C'est 

(P.-L. Courier.) 



Les distinctions honorifiques, les grades, les emplois 
élevés, sont tout personnels et ne se transmettent point 
par héritage. On les acquiert par son travail et ses ta- 
lents, c'est-à-dire , jamais 



Que de penseurs, que d'inventeurs méconnus meurent 
avant d'avoir pu assister au triomphe de leur idée, et 
qui, pleins de confiance en eux, n'ont pu que s'écrier : 



Un braconnier émérite, surpris près d'un enclos des 
plus giboyeux par un garde-chasse, jurait ses grands 
dieux qu'il n'y avait pas mis les pieds. Le cerbère n'é- 
coutait qu'avec défiance toutes ces dénégations, et comme 
il avait lu Boileau, il répondit au braconnier : Vous ve- 
nez de l'enclos, vous dis-je, 



Dieu est le plus humble des êtres : lui, qui est sans 
égal, a des égaux dans la triplicité de la personnalité di- 
vine ; lui, qui est la hauteur sans mesure, s'est abaissé 
vers le néant pour créer l'être, vers l'homme pour pren- 
dre sa nature. C'est de lui, bien plus que de cet empe- 
reur romain, que le poète aurait dû dire : 



Cette Catherine qui a inauguré le partage de la mal- 
heureuse Pologne, on l'a représentée comme un grand 
politique, un conquérant, un roi législateur, comme la 
raison et la philosophie assises sur le trône. Voltaire lui- 



CUAMMAIP.E LITTÉRAIRE 93 

même l'appelle un sage. Est-ce donc pour son usage per- 
sonnel qu'il aurait formulé ce vers : 

? 



TREIZIEME LEÇON 

Faire de la prose sans le savoir, allusion à un des 

passages les plus comiques du Bourgeois rjenlUhomme, comédie 
de Molière. 

M. Jourdain, épris d'une dame de qualité, prie son pro- 
fesseur de philosophie de lui écrire un petit billet qu'il laissera 
tomber aux pieds de la belle marquise. 

LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE. 

Sont-ce des vers que vous lui voulez écrire? 

M. JOURDAIN. 

Non, non; point de vers. 

LE MAÎTRE DE PIULOSOPHIE. 

Vous ne voulez que de la prose? 

M. JOURDAIN. 

Non; je ne veux ni prose ni vers. 

LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE. 

Il faut bien que ce soit l'un ou l'autre. 

M. JOURDAIN. 

Pourquoi? 

LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE. 

Par la raison, monsieur, qu'il n'y a, pour s'exprimer, que 
la prose ou les vers. 

M. JOURDAIN. 

Il n'y a que la prose ou les vers? 

LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE. 

Non, monsieur. Tout ce qui n'est point prose est vers, et tout 
ce qui n'est point vers est prose. 

M. JOURDAIN. 

Et comme l'on parle, qu'est-ce que c'est donc que cela? 

LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE. 

De la. prose. 



94 GRAMMAIRE LITTÉRAIRE 

M. JOURDMN. 

Quoi ! quand je dis : « Nicole, apportez-moi mes pantoufles et 
me donnez mon bontet de nuit, c'est de la prose? » 

LE MAÎTRE PE PHILOSOPHIE. 

Oui, monsieur. 

M. JOURDAIN. 

Par ma foi, il y a plus de quarante ans que je dis de la prose 
sans que f en susse rien, et je vous suis le plus obligé du monde 
de m'avoir appris cela. 

Ces mots : faire de la prose sans le savoir, constituent une des 
locutions les plus pittoresques de notre langue, et celle, peut- 
être, à laquelle on fait le plus fréquemment allusion. 



Faites des perruques , maître André , faites des 
perruques, conseil ironique de Voltaire à un perruquier 
nommé André, qui s'était avisé de composer une tragédie ridi- 
cule en cinq actes et en vers, intitulée le Tremblement de terre 
de Lisbonne, et qu'il lui avciit dédiée en l'appelant mon cher 
confrère. 

Cette phrase, qui s'adresse à tous ceux qui veulent préten- 
tieusement sortir de leur sphère, est devenue une des locutions 
les plus piquantes de notre langue, c'est le jVe sutor ultra 
crepidam des Latins. 

Festin des Lapith.es. Les Lapithes, peuple de la Thes- 
salie, habitaient le long des rives du Pénée, Leur adresse à 
monter et à manier les chevaux est restée célèbre, et on leur 
attribue l'invention du mors. Pirithoûs, leur roi, ayant invité 
les Centaures à la cérémonie de ses noces avec Hippodamie, 
ceux-ci, dans l'ivresse du festin, insultèrent les femmr?s. De là 
une lutte sanglante dans laquelle les Centaures furent vaincus. 

On rappelle le festin des Lapit/ies à propos d'un repas, d'une 
cérémonie, d'une fête, d'une réunion d'amis, qui se termine par 
un désordre bruyant, une rixe, etc. 



Feu du ciel dérobé par Prométhée. — Vautour, 
Rocher de Prométhée. Prométhée, lils de Japet, forma le 
premier homme du limon de la terre, et ravit le feu du ciel 
pour en animer la créature qu'il venait de façonner. Jupiter, 



GRAMMAIRE LlTfEr.AIIlt: ijj 

irrité de l'audace de ce morlel qui osait empiéter sur ses droits 
divins^ enchaîna lui-même Prométhée sur un rocher du Cau- 
case, où un vautour monstrueux devait lui dévorer le foie pen- 
dant trente mille ans. 

En littérature, le mythe profond de Prométhée ravissant le 
feu du ciel, et expiant cette audace par les soufirances et la tor- 
ture, est resté l,i personnification de l'homme, de la créature 
imparfaite en lutte continuelle avec les ageiiis et les secrets de 
la namre, qu'elle ne parvient à surprendre qu'au prix des plus 
cruels sacrifices. Le vautour et le rocher de Prométhée sont 
égalemeni pour les écrivains une source féconde d'allusions. 
C'est ainsi qu'il est devenu en quelque sorte vulgaire de 
comparer Napoléo; à Sainte-Hélène à Prométhée sur son rocher 
du Caucase. 

Fil d'Ariane. Ariane, fille de Minos, roi de Crète, et de 
Pasiphaé, s'étant éprise de Thésée, qui était venu dans le laby- 
rinthe pour combattre le Minotaurc, lui remit le fil au moyen 
duquel i' devait sortir du labyrinthe. Thésée l'enleva, puis 
l'abmdoiini dans l'ile de Naxos. 

L'histoire de Thésée et d'Ariane a donné lieu à deux sortes 
d'aUusions : une Ar.ane, pour désigner une femme délassée par 
celui qui lui avait juré une affection éternelle, et le fil et Ariane, 
pour spécitier le moyen qui nous sert de guide, la lumière qui 
éclaire notre intelligence au miheu des dilficultés d'une entre- 
prise, des obscurités d'un système, d'une doctrine, d'un raison- 
nement, etc. 

Finir en queue de poisson; en laiin, Desinit in pù- 
cem. Eorace {Art poétique, \. 4) compare une œuvre d'aï t sa s 
unité à un beau buste de femme dont le corps se terminerait en 
queue de poisson. 

Se dit, dans l'application, de toute œuvre dont la fin ne répond 
pas au commencement. 

Flèches d'Hercule, allusion aux flèches que ce héros 
avait trempées dans le sang de l'hydre do Lerne, et qui fai- 
saient des blessures incurables. 

Dans l'application, ces mots expriment la force, la nuih-sancc 
des coups portés à un adversaire, dans quelque ordre didées 
que ce soit. 



96 GRAMMAIRE LITTÉRAIRE 

Flèche du Parthe. Les Parthes étaient renommés comme 
cavaliers et vivaient toujours à cheval. Jamais ils n'étaient plus 
redoutables que lorsque, feignant de prendre la fuite, ils déco- 
chaient par-dessus l'épaule une flèche à l'ennemi qui les pour- 
suivait : aussi leur retraite était-elle plus meurtrière qu'une 
attaque. Cette fuite, qu'ils simulaient toujours après leur pse- 
mière décharge, était une ruse de gueri'e qui a donné lieu au 
proverbe : Fuir en Parthe, c'est-à-dire en portant à son ennemi 
de cruelles atteintes. Décocher une flèche de Pcathe signifie lan- 
cer en se retirant un trait, un mot qui va droit au cœur. 

Dans sa tragédie de Rodogune, Corneille a fait usage de cette 
métaphore : 

SÉLEUCDS. 

Elle nous fuit, mon frère, après cette rigueur. 

ANTIOCHUS. 

Elle fuit, mais en Parthe, en nous perçant le cœur. 

Un écrivaip spirituel a dit : « Le Temps jette des rides, 
comme le Parthe lançait des traits, en fuyant. » 

Foi punique ; en latin, Punica fides, c'est-à-dire foi équi- 
voque, mauvaise foi, perfidie; qualification que les Romains 
appliquaient à leurs ennemis les Carthaginois, et qui, chez ceux- 
ci, trouvait sans doute son antithèse dans le romana fides, foi 
romaine. « Ce ne fut que la victoire, écrit Montesquieu, qui 
décida s'il falldit dire la foi romaine ou la foi punique. » Disons 
enfla que les Carthaginois n'ont pas eu le bonheur d'avoir un 
Tite-Live. « Ah ! si mes confrères savaient peindre ! » s'écrie 
le lion de la fable en voyant le tableau qui représente un des 
siens terrassé par un homme. 

Folle du logis (La), périphrase poétique pour désigner 
l'imagination, faculté exposée à s'égarer quand la raison ne 
lui sert p^s de guide. Théophraste compare l'imagination sans 
lugement à un cheval sans frein. Cette locution a été employée 
pour la première fois par sainte Thérèse et popularisée par Malle- 
branche. Les écrivains de nos jours en font un fréquent usage. 

Forcez-les d'entrer ; en latin, Compelle intrare. Ces 
paroles tirées de l'Évangile, parabole du festin et des invités qui 
refusent, s'emploient pour caractériser certaines circonstances 
où les moyens de persuasion étant insuffisants, on a recours à 
la contrainte. 



GnAMMAint; littéraiue 97 

Fossoyeurs d'Hamlet (Les), allusion à la fameuse scène 
du cimetière dans la tragédie d'Hamlet, de Shakspeare. Dans un 
cimetière, des fossoyeurs creusent la fosse d'Ophélie, qui, dans sa 
folie, s'est noyée en cueillantdes fleurs. (Voyez Ophélie.) Ils s'en- 
tretiennent de choses tout à fait étrangères à leur lugubre travail. 
Survient Hamlet au moment où l'un d'eux chante. « Ce gaillard- 
là, dit Hamlet, a-t-il le sentiment de ce qu'il fait? 11 chante en 
creusant une tombe! » Le fossoyeur, tout en continuant sa chan- 
son, ramasse un crâne et le jette; Hamlet dit alors : « Ce crâne 
avait une langue autrefois, qui pouvait chanter aussi... Comme 
ce maraud le fait rouler par terre! 11 ne ferait pas pis si c'était 
la mâchoire de Cain, le premier meurtrier!... C'est peut-être la 
tête d'un politique, que cet animal traite ainsi du haut en bas, 
d'un homme qui eût voulu gouverner Dieu !... ou d'un courtisan 
qui savait dire : « Bonjour, mon gracieux seigneur; comment 
«te portes-tu, excellent seigneur? » N'est-ce pas bien possible? 
Oui, assurément; et aujourd'hui le voilà mangé aux vers, 
décharné et la mâchoire brisée par la bêche du fossoyeur. C'est 
là une belle révolution et bien profitalUe à observer. Les os ont- 
ils coûté si peu à former qu'ils doivent servir i^ jouer aux quilles? 
Les miens frissonnent, à y songer. » Le fossoyeur, toujours chan- 
tant, jette un nouveau crâne qui inspire de nouvelles réflexions 
à Hamlet. 

Les écrivains font souvent allusion à cette scène si saisissante 
des fossoyeurs d'Hamlet, où. le néant du roi de la création res- 
sort si énergiquement. 

Fou d'Athènes, allusion à un Athénien qui s'imaginait 
que tous les vaisseaux qui entraient dans le Pirée lui apparte- 
naient. 

Dans l'application, se dit de ceux qui se croient beaucoup plus 
riches qu'ils ne le sont réellement, qui bâtissent des châteaux en 
Espagne, etc., etc. 

Fourbe Sinon (Le), personnage qui joue un rôle impor- 
tant dans les circonstances relatives à la chute de Troie, et que 
Virgile a mis en pleine lumière au II' livre de V Enéide. A l'in- 
sligation d'Ulysse, Sinon, le plus fourbe des Grecs, se laissa 
prendre adroitement par les Troyens, comme s'il eût déserté le 
camp de leurs ennemis. Loisqu'il eut gagné leur confiance par 
d'artificieux mensonges, il leur persuada d'introduire dans leur 
ville un grand cheval de bois que les Grecs avaient lais^iô sur le 
Livi.E Dii l'élève. b 



&8 GRAMMAIRE LITTÉRAIRE 

rivage comme uue offrande à Minerve, les assurant que leur 
ville serait imprenable si ce cheval y était une fois introduit. 
Son conseil fut suivi, et Sinon, au milieu de la nuit, alla ouvrir 
les flancs du cheval, qui recelaient l'élite des guerriers grecs. 

La fourberie de Sinon, son langage artificieux^ ses démon- 
strations hypocrites, ont passé en proverbe. 

Franchir le Rubicon, allusion à l'acte par lequel César 
se mit en révolte avec le sénat romain. Voyez Dé. 

Frappe, mais écoute, réponse de Thémistocle, général 
des Athéniens, au Spartiate Eurybiade,qui, dans une conférence 
où il voulait faire prévaloir son avis, leva sa scytale, ou bâton 
de commandement, sur Thémistocle pour l'en frapper. 

Se dit, dans l'application, pour rappeler au sang-froid et aux 
convenances un adversaire qui s'emporte dans une discussion. 



APPLICATIONS 

Datis les phrases suivantes, rélève remplacera les points de 
suspension par la locution convenable. 

La plupart des inventeurs, c'est-à-dire des bienfaiteurs 
de l'humanité, meurent pauvres, souvent honnis et per- 
sécutés. Comme , ils , ils expient leur 

audacieuse tentative par le martyre, et trop souvent par 
l'oubli. 

Défiez-vous des petits prodiges; presque toujours ces 
enfants tant admirés deviennent des hommes à peine 
ordinaires. Suivant l'expression du poète latin, après avoir 
débuté brillamment, ils 



Vous connaissez le charmant portrait que La Bruyère 
a fait de l'égoïste. Se met-il à table, il s'empare de la 
première place, joue des coudes, roule de gros yeux sur 
tous les plats; on dirait que tout est à lui, que tout doit 
venir successivement dans son assiette ou dans son verre. 
C'est ce qui 



GKAMMAïaE LlTTÉitAIRE 99 

Le poète persan Ferdousi, offensé par son souverain, 
quitta la cour et partit secrètement, laissant un papier 
scellé aux mains d'un ami qui ne devait le remettre au 
sultan que vingt jours plus tard. Quand le sultan ouvrit 
le papier, il y trouva une satire sanglante. C'était la ven- 
geance du poète, c'était 

La philosophie de Montaigne est un char- 
mant où l'on aime à s'égarer, mais dont un penseur peut 
seul tenir le et pénétrer le véritable plan. 

Il y a loin du Cid à Attila; le grand Corneille n'est 
plus que l'ombre de lui-même, et un coup d'œil jeté sur 
l'ensemble de ses œuvres fait dire : L'illustre auteur de 
Polyeucte 

Napoléon se rend volontairement à bord du Beîlérophon, 
et l'Angleterre le considère et le traite comme prisonnier 

de guerre : c'est le plus mémorable exemple de 

que présente l'histoire contemporaine. 

Une bonne digestion est le complément indispensable 
d'un bon dîner, et il faut digérer pour vivre. Mais com- 
bien peu savent ce qu'ils font en digérant ! La plupart 
ressemblent à , qui 



QUATORZIÈME LEÇON 

Furaier d'Bnnius, proverbe latin que les Romains ren- 
daient par ces mots : de stercore Ennii, c'est-à-dire tiré du fu- 
mier d'Ennius, et qui s'appliquaient à Virgile, lequel ne dédai- 
gnait pas de faire des emprunts au vieux poète, et savait trouver 
des perles dans le fumier d'Ennius, En effet, Ennius avait écrit 
avec la rudesse de son siècle; mais chez lui le défaut d'élégance 
était racheté par la force des expressions. 



100 GRAMMAIRE LITTÉRAIRE 

Fumier d'Ennius est devenu, dans notre langue, mie expres- 
sion proverbiale qui s'emploie presque toujours sous sa forme 
îrançaise et surtout pour démontrer que l'on trouve quelquefois 
d'excellentes choses dans de vieux, auteurs aujourd'hui à peine 
connu?. 

Funérailles d'Alexandre, allusion aux batailles san- 
glantes que se livrèrent entre eux les généraux du héros macé- 
donien après sa mort. Selon l'expression de Bossuet, le conqué- 
rant avait prévu « à quels excès ils se porteraient quand il ne 
serait plus au monde ; pour les retenir et de peur d'en être dédit, 
il n'osa nommer ni son successeur ni le tuteur de ses enfants. Il 
prédit seulement que ses amis célébreraient ses funérailles par 
des butfiilles sanglante^, » et il expira « plein des tristes images 
de la confusion qui devait suivre sa mort. » 

On rappelle les F uni';r ailles tV Alexandre à propos d'une suc- 
cession vivement disputée. 

Geai paré des plumes du paon (Le), allusion à une 
fable de La Fontaine, dans laquelle le geai se pare des plumes 

du paon, 

Et se voit bafoué. 
Berné, s^ifflé, moqué, joué. 

Dans l'application, ces mots se disent surtout des plagiaires, 
et, en général, de tous ceux qui se parent des dépouilles d'au- 
trui. 

Géant Adamastox', ou le Grdiit des tempêtes, personnage 
fictif des Lusiochs. Camoëns supiiose qu'au moment ou Vasco de 
Gama va franchir le cap des Tempêtes, appelé depuis, par une 
antithèse heureuse, cap de Bonne-Espérance, un géant, le gar- 
dien de ce cap, se dresse devant lui pour l'empêcher de franchir 
SCS domaines et lui adresse ces mots : « peuple, le plus témé- 
raire de tous les peuples! puisque tu as franchi les bornes jus- 
qu'alors inaccessibles aux mortels; puisque lu oses braver les 
mers que je garde depuis si longtemps, et qui n'avaient pas 
encore porté de vaisseaux; puisque tu as voulu sonder les se- 
crets de la nature et de 1 humide élément, secrets qu'il n'a ja- 
mais été donné à aucun mortel de pénétrer, apprends de moi 
les maux qui te sont réservés pour prix de ton audace. Tous les 
navires qui parcourront après toi la roule que tu viens de leur 



GRAMMAIRE LITTÉRAIRE iOl 

montrer rencontreront ici un ennemi implacable, qui déchaînera 
contre eux les vents et les tempêtes. Je ferai un exemple à ja- 
mais terrible de la première flotte qui passera près de ces ro- 
chers, et je signalerai ma vengeance sur celui qui le premier 
m'est venu braver dans ma demeure! Si mes yeux savent liie 
dans le livre du destin, chaque année amènera pour vous de 
nouveaux naufrages et de nouveaux désastres. » 

On fait en littérature de fréquentes allusions au Géant Âda~ 
mastor. L'apparition de ce géant, sortant tout à coup des eaux, 
est la plus belle création des Lusiades, chef-d'œuvre de la litté- 
rature portugaise; tous les Portugais connaissent cette page par 
cœur. 

Gladiateur tombant avec grâce, allusion aux gladia- 
teurs romains, qui, dans les sanglants combats du cirque, cher- 
chaient encore à s'attirer les applaudissements de la multitude, 
par une chute qu'ils s'étudiaient à rendre savante. 

Glissez, mortels, n'appuyez pas. ^ 

Vers d'un charmant quatrain écrit par le poète Roy au bas ^ 
d'une gravure de Larmessin, représentant des patineurs : 

Sur un mince cristal l'hiver conduit leurs pas i 

Le précipice est sous la glace; 
Telle est de vos plaisirs la légère surface : 

Glissez, mortels, n'appuyez pas. 

Ces vers, qui unissent la grâce à une pensée philosophique, 
rentrent tout à fait dans la manière de Voltaire; aussi lui sont- 
ils souvent attribués. 

Dans l'application, ce dernier vers : 

Glissez, mortels, n'appuyez pas, 

n'est jamais employé que dans le sens figuré; c'est un conseil 
à l'adresse des imprudents qui abusent du plaisir, de leur jeu- 
nesse, de leurs qualités, etc. 

Grain de sable de Pascal, allusion à un passage des 
Pensées : « Cromwell allait ravager toute la chrétienté; la fa- 
mille royale était perdue, et la sienne à jamais puissante, sans 
un petit grain de sable qui se mit dans son urètre. Rome même 
allait trembler sous lui; mais ce petit gravier qui n'était rien 
ailleurs, mis en cet endroit, le voilà mort, sa famille abaissée, 



102 GRAMMAIRE LITTÉRAIRE 

et le roi rétabli. » On sait en effet que Cromwell mourut de la 
gravelle. En remontant au temps de la jeunesse de cet homme 
extraordinaire, on trouve une petite anecdote qui a quelque 
rapport avec le grain de sable. Cromwell, désespérant de faire 
fortune en Angleterre, avait formé le projet de se rendre au nou- 
veau monde; déjà il mettait le pied sur le navire, quand un 
ordre de Charles I*', défendant toute émigration, le força de res- 
ter en Angleterre. Le futur protecteur était alors à peu près in- 
connu, et cette circonstance peut servir aussi à montrer le doigt 
de Dieu dans toutes les grandes catastrophes humaines. 

Le grain de sable de Pascal est devenu une locution origi- 
nale et pittoresque pour exprimer cette vérité commune, que les 
petites causes peuvent engendrer de grands effets. 

Grenouilles qui demandent un roi (Les), titre d'une 
fable de La Fontaine : 

Les grenouilles, se lassant 

De l'état démocratique, 

Par leurs clameurs firent tant 
Que Jupin les soumit au pouvoir monarchique : 
11 leur tomba du ciel un roi tout pacifique. 

Or, ce roi était un soliveau. Les grenouilles se lassèrent bien« 
tôt d'un prince si débonnaire : 

Donnez-nous, dit ce peuple, nn roi qui se remue. 
Le monarque des dieui leur envoie une grue 

Qui les croque, qui les tue, 

Qui les gobe à son plaisir. 

Dans l'application, on rappelle les grenouilles de la fable à 
propos d'un homme, d'une administration, d'un peuple, etc., 
qui, méconnaissant le bienfait d'une autorité douce et pater- 
nelle, aspire à un changement certainement funeste. On fai< 
également allusion au roi Soliveau, 

Grues d'Ibycus, allusion à une troupe de grues que le 
poète Ibycus, assassiné par des brigands au milieu d'une forêt, 
avait prises à témoin du crime. Quelque temps après, l'un des 
meurtriers, assistant aux jeux Olympiques et voyant passer en 
l'air une troupe de grues, s'écria imprudemment : Voilà les té- 
moins d'Ibycus, mots qui occasionnèrent ainsi la découverte 
des coupables. 

Les grues d'Ibycus sont devenues proverbiales, pour caracté- 
riser les témoins imprévus qui viennent parfois miraculeusemenl 
en aide à la justice. 



GRAMMAIRE LITTliRAlRE 103 

Guenille si l'on veut, ma guenille m'est chère. 

Vers des plus justes et des plus plaisants, dans les Femmes sa- 
vantes, acte II, scène vu. Le bonhomme Chrysale, homme sim- 
ple, mais à jugement droit, deux qualités qui ne s'excluent pas, 
a pour femme Philaminte, savante, précieuse, philosophe, en un 
mot, tout le contraire de son mari. Or celui-ci vient d'être forcé 
de renvoyer sa cuisinière Martine, qui lui faisait de bons po- 
tages, mais dont les fautes de syntaxe écorchaient les oreilles 
puristes de Philaminte et de sa sœur 13élise. Encore sous le coup 
de cette contrariété, Chrysale s'emporte contre Vaugelas, et fait 
l'apologie du pot au feu ; 

Je vis de bonne soupe, et non de beau langage. 
Philaminte indignée lui répond : 

Qne ce discours grossier terriblement assomme! 
Et quelle indignité, pour ce qui s'appelle lioiume, 
D'i'jt' baissé sans cesse aux besoins matériels, 
Au lieu de se hausser vers les spirituels ! 
Le corps, cette guenille, est-il d'une importance, 
D'un prix à mériter seulement qu'on y pense, 
Et ne devons-nous pas laisser cela bien loin? 

CHRYSALE. 

Oui, mon corps est moi-même, et j'en veux prendre soin ; 
Guenille si l'on veut, ma guenille m'est chère. 

La guenille de Chrysale a passé en proverbe et sert à expri- 
mer l'attrait qu'inspirent les satisfactions matérielles, et les 
soins que l'on prend de soi-même. 

Harpes suspendues aux saules de la rive, mots 
tirés du psaume Super fluminu Bubylonis, qui est un des chefs- 
d'œuvre de la poésie hébraïque : « Assis sur les bords du fleuve 
de Babylone, nous avons versé des larmes au souvenir de Sion; 
nous avons suspendu nos harpes aux saules de la rive. Si je t'ou- 
blie jamais, ô Jérusalem ! que ma droite se sèche! Que ma lan- 
gue s'attache à mon palais si je ne conserve ton souvenir, si je 
ne me propose toujours Jérusalem comme le premier sujet de 
ma joie ! » 

Dans l'application, ces mots, qui rappellent le regret touchant 
des Écossais, après la bataille de CuUoden : Nous ne reverrons 
plus le Lochaber, expriment la douleur que ressentent les exilés 
au souvenir de la patrie. 



lOt CflAMMAlUE LITTÉRAIRE 

Harpies (Les), monstres fabuleux, enfants de Neptune et 
de la mer. Ces monstres, que la fable représente avec un visage 
de vieille femme, un bec et des ongles crochus, un corps de 
vautour et des mamelles pendantes, causaient la famine partout 
où elles passaient; elles enlevaient et salissaient les viandes sur 
les tables, et répandaient une odeur si infecte qu'il était impos- 
sible d'approcher des restes qu'elles avaient laissés. Énée ayant 
débarqué avec ses compagnons dans leur île, et ceux-ci ayant 
préparé un repas copieux, les Harpies sortirent tout à coup 
des montagnes en faisant retentir l'air du bruit effroyable de 
leurs ailes, et fondirent en grand nombre sur les tables des 
Troyens, d'où elles enlevèrent la plus grande partie des mets 
et souillèrent le reste. 

Les harpies sont restées le symbole de la rapacité unie à la 
malpropreté, et c'est en ce sens qu'on y fait allusion. 

Hé! mon ami, tire-moi du danger, 
Tu feras après ta harangue. 

Vers de la fable de La Fontaine l'Enfant et le Maître d'école. 
Un jeune enfant se noie; passe par là un maître d'école, qui se 
met à le semoncer longuement; puis, lorsqu'il a tout dit, il met 
l'enfant à bord, ce qui suggère au malin fabuliste la réflexion 
suivante : 

Je blâme ici plni de gens qu'on ne pense. 
Tout babillard, tout censeur, tout pédant, 
Se peut conaaitre au discours que j'avance. 
Chacun des trois fait un peuple fort grand : 
Le Créateur en a béni l'engeance ; 
En toute affaire, ils ne font que songer 

Au moyen d'exercer leur langue. 
Ilél mon ami, lire-moi ilu danger; 

Tu feras après la harangue. 

Les écrivains font souvent allusion à cette morale, exprimée en 
termes si pittoresques. 

Hercule filant aux pieds d'Omphale, allusion à un 
épisode de la vie d'Hercule, qui, oubliant ses glorieux travaux, 
passa quelque temps à la cour d'Omphale, reine de Lydie, où 
11 se livrait à des occupations indignes de son sexe, et surtout 
de sa renommée. Voici un passage de Lucien sur cet épisode : 
« Tandis qu'Omphale, couverte de la peau du lion de Némée, 
tenait la massue, Hercule, babillé en femme, vêtu d'une robe 



OUAMMAIHK l.lTTKRAmE lOo 

de {ourpre, travaillait à des ouvrages de laine et souffrait 
qu'Omphale lui donnât quelquefois de petits soufflets avec sa 
pantoufle. » 

Les allusions à cette situation, qui a aussi inspiré la pein- 
ture, sont fréquentes et faciles : il est du plus haut comique, en 
effet, de voir le symbole de la virilité et de la force filer la laine 
comme une femme. Les anciens avaient le secret des grandes et 
frappantes images, toujours vraies, toujours justes, parce qu'elles 
s'appliquent admirablement à ce roseau peint en chêne qui 
s'appelle Vhomme. 

Hercule étouffant des serpents à son berceau. On 
sait qu'Hercule était fils de Jupiter et d'Alcmèné. Junon, furieuse 
de la naissance de cet eniant, voulut le faire périr et envoya des 
serpents qui devaient le dévorer dans son berceau. Selon la 
fable, ce sont les serpents eux-mêmes qui furent étouffés par le 
héros enfant. 

Dans l'application, cette circonstance de l'enfance d'Hercule 
caractérise des forces qui se manifestent dès le premier coup par 
une action extraordinaire. C'est une idée voisine de celle que 
Corneille a exprimée dans ce passage si connu : 

Aux âmes bien nées, 
La valeur n'attend pas le nombre des années. 



APPLICATIONS 

Dans les phrases suivantes, l'élève remplacera les points de 
suspe7ïsion par la locution convenable. 

Galilée remarque les oscillations d'une lampe dans la 
cathédrale de Pise; une pomme tombe aux pieds do 
Newton ; un physicien observe les contractions muscu- 
laires de grenouilles écorchées : et l'isochronisme du 
pendule, la gravitation universelle et le galvanisme sont 

acquis à la science. C'est le : petites causes, 

grands effets. 

Lorsque Molière disait avec raison : Je prends mon bien 
partout oii je le trouve, il ne faudrait pas voir en lui 
un plagiaire qui se défend avec impudence. Comme on 



106 GRAMMAIRE LITTÉRAIRE 

l'a dit pittoresquement, il tuait ceux qu'il dépouillait, et 
on ne pourrait pas le comparer au 

Une bonne vieille femme priait pour la conservation 
d'un ministre détesté. « Bonne femme, lui dit ce ministre, 
qui avait entendu sa prière, d'où vous vient ce dévoue- 
ment pour ma personne? — Seigneur, lui répondit-elle, 
parmi les ministres qui vous ont précédé, le premier était 
bon pour le pauvre peuple ; le second fut loin de l'imiter, 
le troisième fut encore plus méchant; vous êtes le qua- 
trième, et vous devez comprendre combien je redoute 
celui qui vous succédera. » On voit que 'cette brave femme 
avait lu la fable des 

C'est surtout lorsqu'une correction peut aller jusqu'à 
blesser l'amour-propre que le maître doit s'imposer la 
réserve. Ces sortes de leçons exigent une grande déli- 
catesse de touche; il ne faut pas que la piqûre aille 
au delà de l'épiderme, et c'est ici surtout qu'il est bon 
de mettre en pratique ce vers du poète : 



i 



Songe à la gloire et au profit que te vaudra cette en- 
treprise si tu échappes aux dangers dont je reconnais 
avec toi qu'elle est entourée. Après tout, mon ami, 
dusses-tu y succomber, qu'est-ce que la vie? qu'est-ce 
que l'homme? qu'est-ce que le corps? 

— Oui, je te vois venir ; tu en parles bien à ton aise, 
mais je te répondrai comme l'autre : 



Lorsque vous avez échoué dans une entreprise et que 
vous vous trouvez dans une situation critique, c'est alors 
que vous apprenez combien certaines gens sont prodigues 
de conseils et de remontrances stériles. « Je l'avais bien 
prévu... je vous l'avais bien dit... que ne vous y preniez- 
vous de telle et telle manière?... » 



i 



GRAMMAIRE LITTÉRAIRE 107 

Il arrive un âge où l'habitude da malheur et la connais- 
sance des hommes donnent l'apparence du stoïcisme. La 
question n'est pas de guérir ses plaies, mais de les cacher 

au monde. Tu es dans le cirque, , et César te 

regarde, salue avant de mourir, et tâche de 

La tâche du panégyriste est quelquefois difficile, sur- 
tout quand le héros a des pieds d'argile. C'est ce qui 
arriva à Fléchier quand il prononça l'oraison funèbre de 
Turenne. Il célébra pompeusement ses vertus et ses vic- 
toires; mais il ne fit qu'effleurer le triste épisode du 
Palatinat. Jamais le 



n'avait été appliqué plus habilement. 



QUINZIÈME LEÇON 

Héron de la fable (Le), allusion à une des plus char- 
mantes fables de La Fontaine. Un héron se promène sur les 
bords d'une rivière, où se jouent une foule de poissons. 

Le héron en eût fait aisément son profit : 

Tous approchaient du bord ; l'oiseau n'avait qu'à prendre; 

Mais il crnt mieni faire d'attendre 

Qu'il eut un peu plus d'appétit : 
n vivait de régime et mangeait à ses heures. 

C'est ainsi qu'il dédaigne successivement la carpe, le brochet, 
la tanche et le goujon. 

Du goujon! c'est hien là le dîner d'un héron! 
J'ouvrirais pour si peu le bec! aui dieux ne plaise! 
Il l'ouvrit pour bien moins : tout alla de façon 

Qu'il ne vit plus aucun poisson. 
La faim le prit : il fut tout lieureui et tout aise 

De rencontrer un limaçon. 

On compare au héron de la fable ceux qui, après avoir fait 
les difficiles, les dégoûtés, finissent par se trouver heureux de 
rencontrer quelque chose de bien inférieur à ce qu'ils ont dé- 
daigné. 



108 GRAMMAIRE LITTÊUAIRE 

Huître et les Plaideurs (L'), allusion à une fable de La 
Fontaine, dans laquelle deux voyageurs se disputent pour la 
possession d'une huître qu'ils ont trouvée en même temps : 

Perrin Dandin arrive ; ils le prennent pour juge. 
Perrin, fort gravement, ouvre l'iiuitre et la gruge , 

Nos deiii messieurs le regardant. 
Ce repas fait, il dit d'un ton de président : 
Tenez, la cour vous donne à chacun une écaille 
Sans dépens; et qu'en paix chacun chez soi s'en aille. 

Dans l'application, on compare souvent à Perrin Dandin la 
Justice et, en général, quiconque abuse de sa position pour pro- 
fiter d'un conflit. 

Hydre de Lerne (L*), monstre fabuleux, né de Typhon, 
qui habitait un marais et ravageait les contrées environnantes. 
11 avait sept têtes, d'autres disent neuf, cinquante et même cent, 
dont chacune renaissait à mesure qu'elle était abattue. Hercule 
les trancha toutes d'un seul coup. 

Les écrivains font de fréquentes allusions aux têtes renais- 
santes du monstre, et aussi à la manière dont Hercule les fit 
tomber, pour désigner les abus, les calamités qui affligent un 
pays, comme le brigandage en Italie et en Espagne, la misère 
en Irlande, etc. 

Ides de mars (Les). César était maître absolu dans Rome, 
quand une conspiration se trama contre sa vie au sein même 
du sénat. L'exécution du complot était fixée aux ides de mars. 
Plutarque rapporte que, quelque temps auparavant, un devin 
avait averti le dictateur de se défier des ides de moi-s. Cette 
époque étant arrivée, comme César sortait de sa maison pour se 
rendre au sénat, il rencontra le devin, auquel il dit en riant : 
« Eh bien, "nous voici arrivés aux ides de mars. — Oui, répondit 
celui-ci, mais elles ne sont pas encore passées. » Quelques in- 
stants après, le dictateur était assassiné. 

Dans l'application, les ides de mars désignent une époque 
critique à traverser, et pour laquelle de fâcheux pronostics ont 
été faits. 

Il aurait volontiers écrit sur son chapeau : 
C'est moi qui suis Guillot, berger de ce troupeau. 

Vers extraits de la fable de La Fontaine le Loup devenu berger. 



GRAMMAIRE LITTÉRAIRE i09 

■^ Un loup, dont les prouesses avaient rais les bergers en défiance, 

Crut qu'il fallait s'aider de la peau du renard. 

Et faire un nouveau personnage. 
11 s'habille en berger, endosse un hoqueton, 

Fait sa houlette d'an bâton, 

Sans oublier la cornemuse. 

Pour pousser jusqu'au bout la ruse, 
// aiiriiit volontiers écrit .vwr son chapeau. 
< C'est moi çiU .v«/.v Guillût, berger de ce troupeau. > 

Ainsi affublé, il s'approcha doucement d'un troupeau dont le 
berger et les chiens dormaient; mais ayant cru devoir ajouter 
la parole aux habits pour compléter le stratagème. 

Chacun se réveille à ce sou, 
Les brebis, le cliien, le garçon. 
Le pauvre loup, dans cet esclandre, 
Empêché par son hoqueton, 
Ne put ni fuii ni se défendre. 

Dans l'application, les deux vers que nous avons soulignés 
se disent de ceux qui affichent leurs titres, leurs qualités, etc. 

Il compilait, compilait, compilait. 

Vers célèbre de Voltaire dans la satire du Pauvre diable, et qui 
a passé en proverbe; il est devenu, pour ainsi dire, le fer chaud 
au moyen duquel on marque au front les compilateurs. 

On sait que Voltaire ne pouvait souffrir la critique, même la 
plus anodine. Or l'abbé Trublet, littérateur estimable, qui comp- 
tait parmi ses amis Maupertuis, le président Hénault, Fontenelle 
et Montesquieu, avait composé une assez longue dissertation où 
il attaquait les vers au bénéfice de la prose, et où il ne craignait 
pas d'appliquer à la Henriade ce que Boileau avait dit d'un 
poème de Chapelain : 

Et je ne sais pourquoi je bâille en la lisant. 

Voltaire bondit sous l'aiguillon, et comme Trublet avait écrit un 
livre de pensées choisies, et d'autres ouvrages où il y avait, par 
la nature mém^ du sujet, plus de recherches que d'invention, le 
satirique glissa les vers suivants dans son conte du Pauvre diable : 

L'abbé Trublet alors avait la rage 
D'être à Paris un petit personnage ; 
Au peu d'esprit que le bonhomme avait 
L'esprit d'autrui par supplément servait. 
11 entassait adage sur adage; 



no GRAMMAIRE LITTÉRAIRE 

Il compilait, compilait, compilait; 

Oa le voyait sans cesse écrire, écrire 

Ce qu'il avait jadis entendu dire, 

Et nous lassait sans jamais se lasser. 

Il me choisit pour l'aider à penser. 

Trois mois entiers ensemble nous pensâmes, 

Lûmes beaucoup, et rien n'imaginâmes. 

IJ. est doux, quand la mer est agitée...; en latin. 
Suave mari magno,.., commencement d'un vers de Lucrèce, 
dans son poème de la Nature (livre II, vers 1). Le poète, dans 
ce passage dont nous donnons ici la traduction, exprime cette 
triste vérité, que les malheurs d'autrui nous font éprouver une 
sorte de satisfaction : 

Quand l'Océan s'irrite, agité par l'orage, 
Il est doui, sans péril, d'observer du rivage 
Les efforts doulourem des tremblants matelots. 
Luttant contre la mort sur le gouffre des flots; 
Et, quoique à la pitié leur destin nous invite. 
On jouit en secret des malheurs qu'on évite. 

En effet, rien n'est plus naturel, même chez l'être le plus 
sensible, que de contempler avec une sorte de satisfaction intime 
les grandes catastrophes, non pas, comme le dit Lucrèce, que 
les douleurs d'autrui fassent éprouver du plaisir, cela donnerait 
de notre humanité une trop pauvre idée, mais seulement parce 
qu'on se félicite d'être à l'abri des malheurs au spectacle des- 
quels on assiste. C'est, si l'on peut s'exprimer ainsi, une nouvelle 
acception du mot égoisme. 

Il fallait un calculateur, ce fut un danseur qui 

l'obtint, allusion à un des passages les plus satiriques du fa- 
meux monologue de Figaro dans le Mariage, acte V, scène m. 
Figaro se retrace les vicissitudes de sa vie, les obstacles de toute 
nature contre lesquels se sont brisées toutes ses entreprises : 
« Le désespoir m'allait saisir; on pense à moi pour une place, 
mais, par malheur, j"y étais propre : il fallait un calculateur, 
ce fut un danseur qui l'obtint. » 

Dans l'application, on fait usage de cette mordante antithèse 
chaque fois que l'on veut rappeler le peu de justice, et surtout 
le peu de discernement qui préside parfois à la distribution des 
emplois. 

Il faut détruire Cartilage; en latin, Delenda Curthago, 
paroles par lesquelles Catcn l'ancien terminait tous ses discours 



GRAMMAir.E LITTÉRAIRE i 1 \ 

quel qu'en fût le sujet. Avant d'être homnnes, c'est-à-dire citoyens 
de l'humanité, les fils de Romulus étaient Romains, c'est-à-dire 
citoyens de la ville de Rome. « Civis romanus sum, » telle est 
l'exclamation qui, prononcée dans quelque partie que ce fût 
de l'ancien monde, donnait à celai qui la faisait entendre un 
brevet d'inviolabilité. Rome avait donc la plus haute idée de sa 
puissance et de ses destinées futures. 

Ces préliminaires posés, on comprend de quel œil jaloux 
l'orgueilleuse république dut voir s'élever en face d'elle, sur les 
rives opposées de la Méditerranée, une rivale capable de lui dis- 
puter le sceptre du monde. Tels étaient les sentiments de tout 
le peuple romain, sentiments qui se personnifiaient dans le cœur 
du vieux Caton. 

Dans l'application, ces mots : Il faut détruire Carthage, s'em- 
ploient pour faire allusion à une idée rixe dont on poursuit avec 
acharnement la réalisation, à laquelle on revient toujours. 

Il n'est pas donné à tout le monde d'aller à Co- 
rinth.e ; en latin. Non licet omnibus adiré Corinthum, pro- 
verbe que les Latins avaient emprunté aux Grecs, pour faire en- 
tendre que Corinthe était la ville des plaisirs coûteux, par 
conséquent accessibles à peu de personnes. 

Dans l'application, ces mots servent à faire entendre que ce 
qui est du domaine de certains hommes privilégiés n'appartient 
pas à tous; que les intelligences, les esprits n'ont pas la même 
puissance, ce qui est presque une vérité de M. de La Palisse. 

Il n'y a plus de Pyrénées, mots que Louis XIV adressa 
à Philippe V, son petit-fils, qui allait prendre possession du 
trône d'Espagne. Dans la bouche du grand roi, ces mots signi- 
fiaient : « Il n'y a plus d'Espagne, désormais la France s'éten- 
dra des rives du Rhin aux rochers de Gibraltar; » mais on sait 
aujourd'hui à quels désastres aboutissent ces folles ambitions; 
les frontières naturelles reprennent leurs droits; l'histoire rit de 
ces Xerxès qui font fouetter la mer. Une voix éclate d'en haut, 
qui dit : « Tu n'iras pas plus loin; ici viendra se briser l'orgueil 
de tes vagues. » 

Quoi qu'il en soit de ces mots orgueilleux, cette expression : 
Il n'y a plus de Pyrénées, signifie, dans l'application, qu'une 
fusion s'est opérée entre des familles, des peuples, des nationa- 
lités, des institutions, des idiomes, et que les barrières qui les 
séparaient ont cessé d'exister. 



112 GRAMMAinE LlTTtRMUE 

Il y a des juges à Berlin, réponse du meunier Sans- 
Souci à l'intendant du roi de Prusse, qui voulait s'emparer d'un 
moulin gênant des plans d'embellissements projetés pour un 
parc royal. 

Celte locution est devenue proverbiale, et s'emploie dans toutes 
les circonstances analogues, c'est-à-dire lorsque la force prétend 
l'emporter sur le droit. Une charmante petite anecdocte, que 
toutes les feuilles allemandes ont répétée dans ces derniers 
temps, ne sera pas déplacée ici. 

Le fameux moulin est encore aujourd'hui la propriété de 
l'arrière-petit-fils de l'obstiné meunier; mais, dans la même fa- 
mille, les hommes se suivent et ne se ressemblent pas. 

Le temps, qui change tout, change aussi nos humeurs. 

Donc le descendant de Sans-Souci, pressé d'argent, fit savoir 
au descendant de Frédéric II qu'il était disposé à lui céder son 
moulin. Le prince lui répondit par cette lettre spirituelle : 

« Mon cher voisin, 

« Votre moulin n'est ni à vous ni à moi : il appartient à 
l'histoire; il nous est donc impossible, à vous de le vendre, à 
moi de l'acheter. Mais, comme on doit s'aider entre voisins, 
voici un bon de 10,000 florins, que vous pouvez toucher sur le 
Trésor. » 

Ils chantent, ils payeront, mot caractéristique de Ma- 
zarin, qui fut le ministre le plus chansonné de France. A chaque 
nouvel impôt, les satires pleuvaient sur le Mazarin ; l'astucieuï 
Italien, insensible à une opposition qui ne s'exhalait qu'en cou- 
plets satiriques, répondait avec insouciance : « S'ils cantent la 
canzonetta, ils pagaront. » 

Ces mots, qui montrent, sous une forme spirituelle et piquante, 
une connaissance profonde de notre caractère moqueuf, volage 
et léger, sont surtout applicables en France, oii, comme le dit 
Beaumarchais, tout finit par des chansons. 

Ils n'ont rien appris, rien oublié. Pendant les vingt- 
cinq années qui séparent 1789 de la Restauration, les idées, 
les mœurs, les institutions, s'étaient profondément modifiées en 
France; les derniers vestiges de la féodalité avaient disparu 
dans la tourmente révolutionnaire, et le règne de la légalité 
avait succédé aux privilèges de l'ancien régime. Les émigrés. 



GIIAMMAIKE LITTERAIRE H 3 

rentrant en France à la suite de Louis XVIII, se refusaient à 
comprendre une transformation si complète, et revenaient avec 
toutes les illusions que des traditions séculaires avaient perpétuées 
au sein de la noblesse. Aussi les a-t-on comparés à des Epimé- 
nides qui avaient dormi pendant un quart de siècle. 

Mais le mot qui caractérise le mieux cette négation des chan- 
gements accomplis est celui-ci : Ils n'ont rien appris, rien ou- 
blié. Cette phrase est attribuée au chevalier de Planât; on la 
trouve presque textuellement dans une lettre qu'il adressait \ 
Mallet du Pan, à la date de janvier 1796. Mais c'est M. de Tal- 
leyrand qui devait lui donner sa consécration, l'exprimer sous 
la forme simple et piquante qui l'a rendue proverbiale. 

Ces mots se rappellent pour faire entendre que les leçons de 
l'expérience restent stériles pour certains esprits que dominent 
les préjugés. 



APPLICATIONS 

Dans les phrases suivantes, l'élève remplacera les points de 
suspemion par la locution convenable. 

Heureux petit pays d'Andorre! il a contemplé tous, les 
bouleversements de l'Europe sans en ressentir le moindre 
contre-coup ; il a assisté, calme et paisible, au spectacle 
de toutes les révolutions, et il a pu se dire avec le poète 
latin : 

J'ai connu un jeune homme qui, à l'époque des illu- 
sions de la jeunesse, eût cru indigne de lui d'accepter 
une place de sous-préfet; il est aujourd'hui clerc d'huis- 
sier. Hélas ! a bien des imitateurs. 

H y a certaines professions que l'on peut remplir con- 
venablement sans connaissances spéciales. Mais il en est 
d'autres qui exigent des aptitudes particulières, un ap- 
prentissage long et pénible. C'est ici surtout qu'il ne 
faut pas prendre un alors qu'il faudrait un 



Les merveilles de notre grande Exposition de 1867 
attirent une foule de visiteurs de tous les coins du globe 



114 GRAMMAIRE LITTÉRAIRE 

et combien d'autres encore qui brûlent du désir de con- 
templer ce magnifique panorama de l'industrie humaine ! 
Mais les voyages sont coûteux ; plus coûteuse encore est 
la vie à. Paris, et on connaît la valeuj" de ce proverbe pour 
les petites bourses ; 

Quand le roi de Congo va se promener, il ne met son 
bonnet que sur une oreille ; si le vent le fait tomber, il 
impose une taxe sur tous les habitants du pays d'où le 
vent a soufflé. Voilà une contrée où le meunier le plus 
entiché de l'héritage paternel ne pourrait pas dire dans 
une circonstance donnée : 

Le merle est le plus défiant, le plus fin, le plus rusé 
de tous les oiseaux. S'il est parvenu à s'échapper d'un 
piège habilement tendu, il ne faut pas espérer l'y re- 
prendre. Ah! ce n'est pas de lui que l'histoire naturelle 
peut dire : ; mais bien plutôt : 

Prenons un philanthrope, dans la meilleure acception 
de ce mot; plaçons-le, par l'imagination, sur un lit 
moelleux recouvert d'un édredon que la douce plume de 
l'eider a fourni ; l'horloge vient de sonner minuit, il gèle 
à pierre fendre, la neige tombe à flocons, les rafales du 
vent font gémir les vitres... Pourquoi éprouve-t-il alors 
une sensation de bien-être inusitée ? C'est qu'il se dit : 
Il y a à cette heure de pauvres diables qui grelottent au 
milieu des chemins. Cet homme est-il un égoïste dans la 
sévère acception de ce mot? Non; c'est qu'il , 



Ce savant de la Castille en était arrivé, après quelques 
mois de séjour à Paris, à ne plus savoir parler ni en 
espagnol ni en français ; il empruntait à ces deux langues 
des phrases qu'il fusionnait de son mieux, pour son usage 
particulier; dans son langage, où les deux peu- 
ples disparaissaient dans une confusion presque barbare. 



GRAMMAIHE LITTERAIRE U5 



SEIZIEME LEÇON 



Il y a fagots et fagots, allusion à un passage du Méde- 
cin malgré lui, comédie de Molière. 

Ces mots onl passé en proverbe, et signifient qu'il y a un 
choix à établir entre choses de même nature. 

Il y aura, ou Cela fera du bruit à Landerneau. 

Certaines villes, en France, ont toujours jomi du privilège 
d'exciter la verve maligne des vaudevillistes et des journalistes 
du petit format. Tour à tour, c'est Pézenas, Carpenlras, Lons- 
le-Saunier, Pontoise, Brive-la-Gaillarde, qui reviennent sous 
leur plume. Pour La Fontaine, c'était Quimper-Corentin : 

On sait assez que le destin 
Adresse là les gens quand il veut qu'on enrage, 
Dieu nous préserve du voyage ! 

Mais de toutes ces villes, il n'en est aucune qui puisse lutter de 
popularité avec Landerneau. En effet, qu'il se produise quelque 
chose d'inattendu et de plaisant, on ne manque jamais de s'é- 
crier : Il y aura du bruit à Landerneau ; on en parlera dans 
Landerneau. 

Ces mots se rappellent pour caractériser une nouvelle de peu 
d'importance, mais qui est cependant de nature à piquer plus 
ou moins la curiosité publique. 

Imiter de Conrart le silence prudent. — *"" ^ 
Vers de la l""^ épître de Boileau : 

Il est fàcheui, grand roi, de se voir sans lecteur, 
Et d'aller du récit de ta gloire immortelle 
Habiller chez Francœur le sucre et la cannelle. 
Ainsi, craignant toujours un funeste accident. 
J'imite de Conrart le silence prudent. 

« Conrart, dit M, Géruzez, eut la prudence de ne rien pu- 
blier et l'habileté de caresser l'amour-propre de ceux qui 
écrivaient. C'est par là qu'il eut beaucoup de célébrité et de 
crédit. Sa maison était ouverte aux auteurs; ils trouvaient 
chez lui des auditeurs bienveillants, qui devenaient des prôneurs 
empressés. La maison de Conrart fut le berceau de l'Académie 



116 GUAMM.\mE LITTÉRAIRE 

française, dont il a été le premier secrétaire perpétuel. » Ca 
titre explique l'épigramme suivante de Linière : 

Conrart, comment as-tu pu faire 
Pour acquérir tant de renom, 
Toi qui n'as, pauvre secrétaire. 
Jamais imprimé que ton nom? 

Le silence prudent de Conrart est devenu proverbial, et se dit 
ironiquement, dans l'application, de ceux qui ont la précaution 
de peu parler ou de ne pas écrire. 



J'ai connu, le malheur, et j'ai appris à secourir 
les mallieureux:; en latin. Non ignara mali, miseris suceur- 
rere disco (Virgile, Enéide, liv. I, v. 630). Ce beau vers, 
empreint d'un si vif sentiment humain et d'une si douce charité, 
Virgile le met dans la bouche de Didon au moment où, touchée 
du récit des malheurs des Troyens, que vient de lui faire Énée, 
elle leur offre l'hospitalité. Aucune traduction en vers ni en 
prose ne saurait rendre la profonde sensibilité que respirent ces 
paroles touchantes; beaucoup de nos poètes Tont cependant 
essayé : 

Qui ne sait compatir aux maui qu'il a soufferts? 
Voltaire, dans Zaïre. 
Vous fûtes malheureux, et vous êtes cruel ! 

De Belloï, dans le Siège de Ca'.ais, 
Tu n'as donc, nialiieureui, jamais versé de larmes ! 

Lemierre, dans la Veuve du Malabar. 
Malheureuse, j'appris à plaindre le malheur. 

Delille, trad. de ï Enéide. 

On voit qu'aucun de ces écrivains, excepté le traducteur, n'a 
rendu le mot véritablement essentiel, di'jco, celui qui exprime par- 
faitement cette vérité sentie par les belles âmes, que le malheur est 
l'école de la sensibilité. Il en est de même de succurrere et de 
miseris, expressions précises où il y a tout à la fois le caractère 
et le sentiment. Didon n'a pas seulement appris à plaindre le 
malheur d'autrui, mais, n'ignorant pas ce que c'est que d'élre 
malheureux, ayant connu li> malheur [non ignora mu/i), son 
cœur la porte à secourir {uc:urrere) ceux qui l'éprouvent, les i 
malheureux {miseris), 

11 est facile de comprendre dans quelles circonstances peuvent 
se faire les applications. 



GRAMMAIRE LITTÉRAIRE 117 

J'ai élevé un monument; en latin, ^xe^i monumentum 
(Horace, liv. Ilf, ode xxiv, v. 1). Horace, avec la confiance 
que donne le génie, dit en parlant de ses vers : « J'ai élevé un 
monument plus durable que Vairain. » Dans l'antiquité, les 
hommes célèbres se décernaient à eux-mêmes l'immortalité 
sans blesser les convenances, les usages reçus, et, parmi les 
modernes eux-mêmes. Corneille a pu dire avec une juste 
fierté : 

Je ne dois qxi'à luoi seul toute ma renommée. 

Comme c'est quelquefois en parlant de soi-même qu'on rap- 
pelle l'expression du poète latin, il est facile de comprendre 
quel usage discret on doit faire de cette application. Souvent 
aussi elle a lieu pour caractériser une œuvre de génie, ou tout 
au moins fort remarquable. 

J'ai failli attendre! mot impérieux prononcé par LouisXIV, 
et qui peint bien le caractère altier du grand roi. Louis XIV 
mettait rigoureusement en pratique ce mot si connu d'un de ses 
successeurs : « L'exactitude est la politesse des rois. » Rare- 
ment, en effet, ce prince manqua d'être exact aux rendez-vous 
qu'il assignait; mais, s'il était exact, il exigeait qu'on fût em- 
pressé. Un jour, ses voitures n'élant arrivées qu'à l'heure précise 
où il les avait demandées : « Tai failli attendre! » dit-il en 
regardant sa montre. 

Ce mot de l'orgueilleux monarque rappelle ces vers de 
Corneille dans sa tragédie d'Attila, quand il fait dire au ter- 
rible barbare : 

Où sont donc nos deux rois? Allez, et qu'on leur die 
Qu'Attila les attend et qn' Attila s'ennuie. 

Il nous en rappelle un plus généreux de Louis XV, quand il 
était jeune. Comme ce prince partait pour la chasse, il arriva, 
avec toute la cour, à une porte du parc de Versailles, qui 
n'avait pas été ouverte. Le gardien s'était absenté, et on le 
cherchait depuis longtemps, lorsqu'on le vit accourir tremblant 
et tout essoufflé. Les courtisans le gourmandant à qui mieux 
mieux, le roi s'interposa : « Calmez-vous, messieurs, leur dit-il, 
ce pauvre homme est déjà assez affligé de m'avoir fait 
attendre. » 

Le mot de Louis XIV, fai failli attendre, est l'objet de fré- 
quentes allusions. 



liS GRAMMAIRE LITTERAIRE 

J'aime Platon, mais j'aime encore plus la vérité; 
en latin, Amicus Plato, sed magis arnica Veritas. On sait la 
considération dont jouissaient les écrits et les principes de Platon 
dans toute la Grèce. Aristote avait suivi ses leçons, et l'élève ne 
tarda pas à devenir aussi célèbre que le maître. Deux esprits de 
cette valeur, faits pour régner l'un et l'autre dans le domaine 
de la pensée, ne devaient pas tarder à se séparer; aussi Aristote, 
sans être, comme on Fa dit, l'ennemi de son maître, n'adop- 
tait-il pas toutes les conséquences de sa doctrine; toutefois, 
lorsqu'il se trouvait en contradiction avec lui, il savait exprimer 
son opinion avec la sage mesure d'un philosophe, et non avec 
l'amertume d'un rival. « J'aime Platon, disait-il, mais j'aime 
encore plus la vérité. — Amicus Plato ^ sed magis arnica 
Veritas. » 

Cet hommage rendu à la vérité, quand on la croit en désac- 
cord avec les doctrines d'un génie même transcendant, est passé 
en proverbe, et l'on y fait de fréquentes allusions, tantôt en 
latin, tantôt en français. Cette maxime est le contre-pied de la 
fameuse devise des disciples de Pythagore : « Le maître l'a dit 
— Magister dixit. » 

J'aimerais mieux être le premier dans un vil- 
lage que le second à Rome, réponse de César à un de 
ses ofticiers, qui, en traversant un pauvre village perdu au 
fond des Alpes, lui demandait en plaisantant si le désir des 
dignités occasionnait aussi des rivalités dans cette misérable 
bourgade. 

Ces mots sont restés la devise de l'ambitieux. 

J'ai perdu ma journée; en latin, Diem perdidi, mol3 
célèbres de l'empereur Titus, quand il avait passé une journée 
sans trouver l'occasion de faire du bien, d'accorder une grâce. 

Voltaire écrivait au célèbre mathématicien Maupertuis: « C'est 
à vous à dire, lorsque vous aurez passé un seul jour ?ans in- 
struire quelqu'un : J'ai perdu ma journée. » 

J'ai ri, me voilà désarmé. 

Vers de la Métromanie, comédie de Piron. 

Ces mots signifient que le mécontentement n'est plus pos- 
sible après le rire, et les allusions qu'on y fait ont toujours lieu 
dans ce sens. 



GRAiViMAlUE LITTÉRAIRE Hft 

i'ai trouvé ! en grec, Eurêka! exclamation d'Archimède dé- 
couvrant la loi de la pesanteur spécifique des corps, pendant 
qu'il était plongé dans un bain. Ce mot est devenu proverbial, 
mais l'application en est presque toujours plaisante. 



J'ai voulu voir, j'ai vu. 



Hémistiche de VAthulie de Racine, acte II, scène vu. 

Athalie croit avoir anéanti la race de David; mais un rêve 
étrange lui fait apparaître un enfant qui lui perce le sein. Ce 
rêve la remplit d'anxiété. Elle pénètre dans le temple, et ce 
même enfant se présente à sa vue; il est à l'autel, aux côtés du 
grand-prêtre. Elle le fait venir en sa présence et l'interroge. 

Athalie, poussée à bout, ne garde plus aucune mesure et se 
vante hautement du massacre de tous les membres de la lamille 
de David, massacre qu'elle a ordonné. Alors Josabeth, femme de 
.Soad, répond : 

Tout vous a réussi. Que Dieu voie et nous juge ! 

ATHALIE. 

Ce Dieu, depuis longtemps votre unique refuge, 
Que deviendra l'effet de ses prédictions? 
Qu'il vous df^nne ce roi promis aux nations, 
Cet enfant de David, votre espoir, votre attente... 
Mais nous nous reverrons. Adieu, Je sors contente. 
J'ai voulu voir, j'ai vu. 

Dans l'application, ce dernier hémistiche est toujours l'expres- 
sion d'un doute éclairci, où il entre le plus souvent un sentiment 
de colère, un ton de menace. 

J'appelle un. chat un chat, et Rolet un fripon. 

Vers de Boileau, satire F^. Cette satire était le début du poète, 
qui n'avait alors que vingt-quatre ans. Sa colère fait tout d'abord 
explosion, mais elle révèle l'habile écrivain dont le vers dira 
toujours quelque chose, et l'homme de bien, ennemi déclaré du 
vice. Les vers heureux y abondent déjà, ces vers qui frappent et 
qu'on n'oublie plus parce qu'ils expriment nettement une pensée 
jiftte. On pouvait bien augurer du jeune homme sincère et cou- 
rageux qui disait à son début : 

J'ajipclle nn chat un chat, et Rolet un fripon. 

Ce Rolet était un procureur nu parlement, bien connu par son 
habileté et ses friponneries. 



120 GHAMMAinE LITTÉRAIRE 

Voici le passasse auquel nous faisons ici allusion; Boileaa 7 
lévoile la rude franchise de son caractère : 

Je ne sais ni tromper, ni feindre, ni mentir ; 
Et quand je le pourrais, je n'y puis consentir. 
Je ne sais point en lâche essuyer les outrages 
D'un faquin orgueilleus qui vous tient à ses gages. 
De mes sonnets flatteurs lasser tout l'univers, 
Et vendre au plus offrant mon encens et mes vers ; 
Pour un si bas emploi ma muse est trop altière ; 
Je suis rustique et fier, et j'ai l'âme grossière : 
Je ne puis rien nommer, si ce n'esi par son nom ; 
J'appelle un chat un chat, et Rolel un fripon. 

Dans l'application, le vers de Boileau exprime l'absence de 
tout euphémisme, de toute réticence dans les expressions. 



APPLICATIONS 

Dans les phi-ases suivantes, rélève remplacera les points de 
suspension par la locution convenable. 

Ce serait une histoire curieuse que celle des découvertes 
dont s'enorgueillit l'humanité; le plus souvent le hasard 
seul aurait le droit de dire : 

Un tout petit volume suffit quelquefois à immortaliser 
son auteur : ainsi, les Fables de La Fontaine, les Maximes 
de La Rochefoucauld, la Physiologie du goût, de Brillât- 
Savarin. On serait tenté de croire que ces auteurs ont 
voulu 



Aujourd'hui, nous avons changé tout cela : on se pré- 
sente à la porte du temple de l'Immortalité, les épaules 
chargées de quatre ou cinq cents volumes, et la déesse 
répond comme cet aubergiste à un hidalgo espagnol qui 
demandait à entrer en défilant la longue kyrielle de noms 
de tous ses aïeux : Nous n'avons pas assez de place pour 
loger tout cela. 

Calino, voulant prouver ses soins et faire une surprise 
agréable à son maître, saisit un plumeau qu'il passe à 



CR.\MM\inE LlTTKRATIîE 121 

tour de bras sur le baromètre. L'instrument se brise en 
mille morceaux, et le maître accourt au bruit. « Ah! 
monsieur, dit Calino, je n'ai jamais vu votre baromètre 
aussi bas. Le maître ne put garder son sérieux « : Ca- 
lino, dit-il, je te pardonne : 



Nous n'aimons pas ces admirations outrées, fanatiques, 
qui ne veulent admettre aucune imperfection dans l'au- 
teur ou l'artiste de leur choix. Tout critique consciencieux 
doit pouvoir exprimer nettement sa pensée, sans avoir à 

se préoccuper des personnes : , telle devrait 

être la devise de tout homme qui tient une plume. 

Voici deux proverbes orientaux qui expriment la même 
idée : « Que ta bouche soit la prison de ta langue. — La 
parole est d'argent, mais le silence est d'or. » C'est encore 
plus énergique et plus éloquent que le 

Gélimer accueillit Bélisaire non-seulement avec les 
égards dus à une grande infortune, mais avec la bonté 
affectueuse de l'homme qui a souffert : 

L'obscur inventeur de la charrue aurait pu se dire à 
plus juste titre que les Alexandre et les César, qu'Homère 
et Virgile eux-mêmes : 

Les nécessités de la guerre ont des horreurs qui émeu- 
vent les cœurs les plus froids; il suffit d'avoir contemplé 
une seule fois le spectacle d'un champ de bataille pour 
sentir sa curiosité satisfaite et dire comme Athalie : 



LIVBE DE L LI.EVR. 



122 GRAMMAIRE LITTÉRAIRE 



DIX-SEPTIÈME LEÇON 

Jardins, palais, encliantements d'Armide, allusion 

à la demeure voluptueuse où renchant^resse Armide retenait le 
beau Renaud loin de l'armée des Croisés. L' Armide du Tasse 
est un souvenir de la Circé d'Homère, et le brave Renaud est 
l'Achille chrétien. 

En littérature, on fait de fréquentes allusions à cet épisode de 
la Jérusalem cUlivi^ée. 

*- J'aurais mieux fait, je crois, d'épouser Célimène. 

Vers qui termine V Irrésolu, comédie de Destouches. Dorante, 
l'irrésolu, après avoir flotté pendant cinq actes entre les deux 
sœurs, Julie et Célimène, paraît se décider enfin pour Julie; mais 
son mariage n'est pas plus tôt arrêté, qu'il finit de se caractériser 
par ce vers si vrai et si comique : 

J'aurais mieux fait, je crois, d'épouser Célimène. 

Il était impossible d'achever par un trait plus plaisant la 
peinture de ces hommes qui ne savent jamais se décider, et qui 
ne prennent enfin un parti que pour s en repentir aussitôt. C'est 
dans ce sens que les écrivains font au vers de Destouches de 
fréquentes allusions. 

'^ J'avais pourtant quelque chose là, mots qu'André 
Chénier prononça en se frappant le front, étant déjà sur la 
fatale charrette qui le conduisait à l'échafaud. 

Les allusions à ces tristes et touchantes paroles ne se font 
jamais, heureusement, dans des circonstances analogues; elles 
servent à exprimer le regret qu'on éprouve de se voir forcé, 
par un motif quelconque, de renoncer à une carrière à la- 
quelle on se sentait appelé. 

Jean s'en alla comme il était venu. 

Premier vers de l'épitaphe de La Fontaine, composée par lui- 
même, et dans laquelle l'insouciance proverbiale du Bonhomme 
se trouve en quelque sorte personnifiée : 

Jean s'en alla comme il était venu, 
Mangeant sou tonds avec son revenn. 



criAMMAini: LirrEUAiRE 123 

Croyant trésor chose peu nécessaire. 
Quant à son temps, bien sut le dispe^nser : 
Deuj parts en fit, dont il soûlait passer 
L'une à dormir et l'autre à ne rien faire. 

L'aveu naïf de La Fontaine trouve en littérature de fréquentes 
applications. C'est par ce vers que Louis-Philippe fit à la 
France un stoïqne et douloureux adieu : au moment de monter 
en voiture pour prendre le chemin de l'exil, le vieux roi serra 
la main d'un de ceux qui l'entouraient, en lui disant avec un 
sourire mélancolique : 

Jean s'en alla comme il était venu. 

Je crains Dieu,ch.erAbïier, etn'aipas d'autre crainte. 

Vers de Racine dans Athalie, acte P'', scène i'*. Abner, sincère 
Israélite bien qu'au service d'Athalie, effrayé des projets sinistres 
que la reine semble nourrir contre Joad et contre le Temple, 
vient avertir le grand-prètre, qui lui répond avec calme et 
noblesse : 

Celui qui met un frein à la fureur des flots 

Sait aussi des méchants arrêter les complots. 

Soujnis avec respect à sa volonté sainte. 

Je crains Dieu, cher Abner, et n'ai pas d'autre crainte. 

Les allusions à ce beau vers, qui respire ce que l'enthousiasme 
poétique et religieux a de plus sublime, sont en général fami- 
lières et plaisantes. 

Je crains les Grecs, même quand ils font des 
présents; en latin, Timeo Danaos et dona ferentes (^Enéide, 
livre II, V. 49), paroles que le grand-prêtre Laocoop adressé aux 
Troyens pour les dissuader de faire entrer dans leurs murs le 
cheval de bois que les Grecs avaient perfidement laissé sur le 
rivage, et dans les flancs duquel l'élite des guerriers grecs était 
cachée. 

S'emploie pour faire entendre qu'il faut se défier des propo- 
sitions, avantageuses en apparence, qui vientient de quelqu'un 
dont nous devons suspecter les intentions. 

Je laisse à penser la vie 
Que firent ces deux amis. 

Vers de la fable de La Fontaine le Rat de ville et le Rat des 
champs : 



124 GRAMMAIRE LITTÉRAIRE 

Sur un tapis de Turquie 
Le couvert se trouva mis. 
Jt laisse à })enser la vie 
Que fil ait ces deux amis. 

Se dit d'une réjouissance, entre plusieurs, d'autant plus com - 
plète et bruyante qu'en général elle a lieu aux dépens d'autrui, 
ou tout au moins d'une manière illégitime. 

Je l'ai vu, dis-je, vu, de mes propres yeux vu, 
Ce qu'on appelle vu. 

Passage de r«?'/M/e, comédie de Molière, acte V, scène m. Orgon, 
enfin éclairé sur les véritables sentiments de Tartufe, raconte à 
dame Pernelle, sa mère, que, caché sons une table, il a assisté à 
une scène qui prouve toute la noirceur de l'hypocrite. 

MADAME PERNELLE. 

On vous aura forgé cent sots contes de lui. 

ORGON. 

Je vous ai dit déjà que j'ai vu tout moi-même. 

MADAME PERNELLE. 

Tes esprits médisants la malice est eitréme. 

ORGON. 

Vous me feriez damner, ma mère! Je vous di 
Que j'ai vu de mes yeux un crime si hardi. 

MAD'.ME PERNELLE. 

Les langues ont toujours du venin à répandre, 
Et rien n'est ici-bas qui s'en puisse détendre. 

ORGON. 

C'est tenir un propos de sens bien dépourvu. 
Je Viii vu, dis-je, vu, de met propres yeux vu, 
Ce iju'on appelle tu. 

Celte répétition énergique se rappelle pour faire entendre 
qu'on est tout à fait certain d'une chose, et qu'on n'en 
parle qu'après s'en être assuré par soi-même, par ses propres 
yeux. 

J'embrasse mon rival, mais c'est pour l'étouffer. 

Vers de Racine dans Britonnicus, acte IV, scène iii. Néron a 
feint une réconciliation avec son frère Britannicus, aimé de 
Junie, pour laquelle il brtîle lui-même d'une vive passion, et 
comme Burrhus le félicite de ces nouveaux sentiments, le tyran 
révèle tout à coup sa cruauté et sa profonde hypocrisie dans ce 
vers énergique resté proverbial : 

J'embrasse moi rirai, mais c'est pour l'étouffer. 



GRAMMAIUE LITTÉRAIRE i25 

Ce beau vers sert à faire entendre qu'on ne feint de se 
réconcilier avec quelqu'un que pour mieux assurer sa propre 
vengeance. 



, Je n'ai mérité 

Ni cet excès d'iaonneur ni cette indignité. 

Vers de Racine dans sa tragédie de Britannicus, acte II, scène m. 
Néron, épris de Junie^ aimée de BritannicuSj lui déclare son in- 
tention de Tépouser en répudiant Octavie. Junie, surprise et 
affligée d'une résolution qui, brisant ses espérances, alarme sa 
délicatesse en la forçant à usurper la place d'une femme qu'elle 
estime et qu'elle chérit, répond au tyran : 

Seigneur, avec laisoii je demeure étonnée : 

Je me vois, dans le cours d'une même jourLéa, 

Comme une criminelle amenée eu ces lieux; 

Et lorsque avec frayeur je parais à vos yeux, 

Que sur mon innocence à peine je me fie, 

Vous m'offrez tout d'un coup la place d'Octavie! 

J'ose dire ponriant que je n'ai mérité 

Ni cet excès tTlioiineur ni cette indignité. 

Et pouvez-vons, seigneur, souliaiter qu'une fille 

Qui vit presque en naissant éteindre sa faiiiille, 

Qui, dans l'obscurité, nourrissant sa douleur, 

S'est fait une vertu conforme à son mallieur. 

Fasse subitement de cette nuit profonde 

Dans un rang qui l'exiiose aux yeux de tout le monde, 

Dont je n'ai pu de loin soutenir la clarté, 

Et dont une auire enfin remplit la majesté? 

Dans l'application, ces deux vers de Racine caractériseni 
admirablement les personnes ou les choses que l'on déprécie 
avec exagération, après les avoir exaltées outre mesure, et réci- 
proquement. On les eiBploie le plus souvent par plaisanterie. 

J'en appelle à Philippe à jevin, mot d'une femme 
macédonienne au roi Philippe, qui l'avait condamnée au sortir 
d'un festin où il s'était enivré. On varie quelquefois sur ce mot: 
J'en appelle à P/iilippe mieux informé, ou à César mieux 
informé. Quelle que soit la formule qu'on adopte, ces mots 
signifient qu'on n'accepte pas un arrêt, une sentence, et qu'on en 
appelle soit à une autre juridiction, soit à celui même qui a pris 
une résolution nuisible à nos intérêts, dans l'espoir que nous 
saurons mieux établir nos droits en les soumettant à une seconde 
discussion. 



126 GRAMMAIRE LITTÉRAIRE 

Je ne dis pas cela. 

Dénégation comique d'Alceste dans le Misanthrope, acte 1", 
scène ji. ^onte lui lit un sonnet sur lequel il veut avoir son sen- 
timent. Il est difficile, dans un cas semblable, de dire crûment à 
un poète que ses vers sont mauvais; d'un autre côté, Alceste se 
pique d'une franchise intraitable; il abhorre les ménagements 
et la dissimulation, de sorte qu'il se trouve presque forcé de 
faire violence à son caractère. Mais c'est de mauvaise grâce; les 
détours qu'il emploie pour atténuer sa pensée ne trompent pas 
Oronte, qui ne cesse de lui dire : Est-ce que mes vers vous 
semblent mauvais? 

Est-ce qu'à mon sonuet vous trouvez à redire ? 

et autres questions semblables, auxquelles Alceste répond trois 
fois : Je ne dis pas cela, hémistiche invariablement suivi d'un 
mais qui donne à comprendre que c'est précisément cela qu'il 
veut dire. J.-J. Rousseau, qui a dirigé une critique assez vive 
contre le Misanthrope, « lui reproche de tergiverser d'abord avec 
Oronte, et de ne pas lui dire crûment, du premier mot. que son 
sonnet ne vaut rien ; et il ne s'aperçoit pas que le détour que 
prend Alceste pour le dire sans trop manquer aux égards que se 
doivent les gens bien élevés est plus piquant cent fois que la 
vérité toute nue. Chaque fois qu'il répète: Je ne dis pas cela, il dit 
en effet tout ce qu'on peut dire déplus dur; en sorte que, malgré 
ce qu'il croit devoir aux formes, il s'abandonne à son carac- 
tère dans le temps même où il croit en faire le sacrifice. » 
(La Harpe.) 

Dans l'application, ces mots expriment toujours un sens ana- 
logup. 

J'en passe, et des meilleurs. 

Allusion à un hémistiche fameux d'Hemani, drame de M. Victor 
Hugo. 

Le roi don Carlos propose une trahison à Ruy Gomez; celui-ci 
montre successivement les portraits de ses ancêtres, qui tous 
ont été des gentilshommes remplis de bravoure et d'honneur; 
sur un geste d'impatience du roi, Ruy Gomez termine par cet 
hémistiche devenu proverbial : 

J'en passe,lel des meilleurs. 



GRAMMAIRE LITTÉRAIRE 127 

Dans l'application, ces mots sont devenus une sorte de for- 
mule au moyen de laquelle on abrège une énumération, une no- 
menclature. 



Je ne me sens point blessé, belles paroles de celui 
qui, le premier, devait faire monter la religion chrétienne sur 
le trône des Césars. Dans les premières années de son règne, 
Constantin flottait entre le catholicisme et les sectateurs 
d'Arius. Un jour, cet empereur apprit qife les Ariens, mécon- 
tents de ses hésitations, venaient de briser ses statues, et comme 
ses courtisans lui conseillaient la vengeance, il répondit en por- 
tant la main à son visage : a Je ne me sens point blessé. » 

Dans l'application, cette parole signifie qu'on méprise une 
insulte et qu'on dédaigne la vengeance. 



APPLICATIONS 

Dans les phrases suivantes, rélève remplacera les points de 
suspension par la locution convenable. 

Nos trois aigrefins se concertèrent un instant sur le 
boulevard, et ils venaient sans doute d'imaginer un 
moyen de faire bombance sans payer la carte, car ils 
entrèrent bruyamment au restaurant, où ils débutèrent 
par une truite saumonée, arrosée de Champagne frappé. 



Ceux qui nous servent ont quelquefois besoin d'être 
réprimandés. « Les domestiques, disait Montesquieu, 
ressemblent à des horloges ■ il faut les remonter de 
temps en temps pour qu'ils aillent. » Mais on doit s'ap- 
pliquer à ce que les reproches soient toujours mérités, 
et il serait fâcheux qu'un serviteur pût dire à son maître • 



Rien n'est plus mobile, plus changeant, plus capricieux 
que les préférences de la foule ; demain elle traînera aux 
gémonies celui qu'elle avait mis hier sur un piédestal, 



\iS CRAMMAIKE LlTTÉIlAlllE 

malheureuse victime de son incùustaucc, qui pourrait 
lui rt-pondre bien souvent : 



On trouve parfois dans le nom et la profession des 
individus des associations de mots singulières; exemples: 
Cassemiclie, boulanger; Gàtechair, maître d'escrime; 
Boudin, charcutier; Vincent Raisin, marchand de vin; 
Coqueluche, médecin des enfants... 



Les duels de cygnes sont terribles : la tactique princi- 
pale des deux combattants consiste à enrouler le cou de 
l'adversaire, et à le tenir enfoncé dans l'eau jusqu'à ce 
que la victime expire par aspliyxie. 



disent les cygnes, en parodiant sans s'en douter le fameux 
vers du tyran romain. 

Le préjugé a tant d'empire sur les esprits faibles, que 
si vous cherchez à désabuser par le raisonnement celui 
qui prétend avoir aperçu un fantôme, un revenant, il 
vous répondra assurément : 



DIX -HUITIÈME LEÇON 

Je pleure, liélasl sur ce pauvre Holopherne, 
Si inéch.ainraerLt rais à mort par Judith.. 

Allusion à une épigramrne mordante de Racine contre Judith, 
tragédie du poète Boyer : 

A sa Judith, Boyer, par aventure, 
Était assis près d'uu riche caissier ; 
Bien aise était, car le bon financier 



CIlAMMAlRli LIlTtUAlKt 12!) 

S'attendrissait et pleurait sans mesnie. 

• Bon gré vous sais, lui dit le vieux rimeur; 

Le beau vous touctie, et ne seriez d'humeur 

A vous saisir pour une baliverne. " 

Lors le richard, en larmoyant lui dit : 

Je pleure, hélas I sur ce jiauvre Ho opherne. 

Si méchamment mis à mort par Judith, 

Les écrivains rappellent souvent cette réponse comique du 
financier, qui distribue son intérêt d'une si étrange manière, et 
les allusions s'en font dans un sens analogue. 

Je porte tout avec moi; en latin, Omnia mecum porto, 
réponse de Bias à ceux qui, en fuyant de la ville de Priène, 
assiégée par les généraux de Cyrus, emportaient leurs objets le^ 
plus précieux, et s'étonnaient de l'insouciance du philosophe, 
qui ne faisait aucun préparatif de départ. Il donnait ainsi à 
entendre qu'il ne regardait comme biens véritables que sa sa- 
gesse et le trésor de sa pensée. 

L'application de ces mots est le plus souvent plaisante. 

Je prends mon bien partout où je le trouve, ré- 
ponse de notre grand comique Molière, à qui les envieux repro- 
chaient de s'approprier tantôt une idée, tantôt un caractère, tantôt 
une scène tout entière appartenant aux anciens ou à nos vieux 
fabliaux. En etfet, Molière feuilletait avec la plus minutieuse 
attention les livres italiens et espagnols, romans, recueils de 
bons mots, facéties, etc.; puis, quand il avait trouvé un trait 
heureux, une idée neuve, une situation comique, il s'emparait 
de ces richesses, les façonnait, les pétrissait, les frappait à. l'em- 
preinte indélébile de son originalité et de son génie, et répondait 
à ceux qui l'en blâmaient par la phrase que nous avons citée plus 
haut. Partant de cette même idée, MoUère disait encore : « 11 est 
permis en littérature de voler un auteur pourvu qu'on le tue, » 

L'application de cette phrase proverbiale est facile. 

Je suis citoyen romain; en latin, Civis sum romanus^ 
formule par laquelle un Romain rappelait, dans certaines cir- 
constances, les prérogatives attachées à Rome au titre de 
citoyen. 

Dans l'application, ces mots, qui se disent tantôt sous la 
forme latine, tantôt sous la forme française, sont l'appel à une 
inviolabilité que l'on doit à une qualité, à un privilège, dans 
quelque ordre d'idées que ce soit. 

tl. 



130 GRAMMAIRE UTTÉRAIRE 

Je suis liomme, et rien de ce qui se rapporte à 
l'humanité ne doit m'être étranger; en latin, Homo 
sum et nihil humant a me alienum puto. Beau vers du poète 
Térence qui a été comme un éclair précurseur du christia- 
nisme. 

Un écrivain a commenté en ces termes cette sublime pensée : 
« Il faut descendre jusque vers le temps où parut Jésus pour 
trouver chez les anciens quelques accents d'humanité analogues 
à son Évangile. Hormis un vers de Térence, quelques mots de 
Cicéron, quelques phrases de Sénèque, l'antiquité tout entière 
n'a rien d'où l'on puisse conclure, je ne dis pas la solidarité 
réciproque du genre humain et l'unité de l'espèce humaine, 
mais la fraternité des hommes, dans l'acception la plus vul- 
gaire. La première fois que le sentiment de l'humanité collec- 
tive s'exprima à Rome, ce fut un affranchi, un enfant de 
Carthage, enlevé à sa famille et nourri par les Romains comme 
esclave, qui le formula, et cette formule était si nouvelle qu'elle 
frappa d'étonnement tout le monde. » 

a La première fois, dit saint Augustin, qu'on entendit à 
Rome le beau vers de Térence, il s'éleva dans l'amphithéâtre un 
applaudissement universel; il ne se trouva pas un seul homme 
dans une assemblée si nombreuse, composée de Romains et 
des envoyés de toutes les nations déjà soumises ou alliées à leur 
empire, qui ne parût sensible à ce cri de la nature. » 

Le vers suivant de Mérope peut être rapproché de celui de 
"Térence : 

C'est un infortuné que le ciel me présente : 

Il suffit qu'il soit homme et qu'il soit tnalhcureux. 

Le vers de Térence se cite pour faire comprendre la part 
que l'on prend aux souffrances, aux malheurs de quelqu'un 
quand même il n'est ni notre parent, ni notre ami, ni notre 
bienfaiteur; c'est la voix seule de l'humanité qui s'élève en 
nous. 



Je suis oiseau, voyez mes ailes. 
Je suis souris, vivent les ratsl 

Vers de La Fontaine dans la fable de la Chauve-souris et les 
Deux Belettes. Une chauve-souris tombe successivement chez une 
qelette ennemie des rats et chez une autre, ennemie des oiseaux. 



CBAMMAIRE LITTÉRAIRE 131 

Grâce à sa double forme, elle s'échappe en s'écriant, dans le 
premier cas : 

Je suis oiseau, voyez mes ailes : 
Vive la gent qui fend les airs ! 

et dans le second ; 

Je suis souris; vivent les rats t 
Jupiter confonde les chats ! 

Ces deux vers sont devenus la devise de ceux qui, sans 
courage et sans dignité, affichent successivement les cou- 
leurs de tous les partis, au gré des circonstances et de leurs 
intérêts. 

Je suis venu, j'ai vu, j'ai vaincu; en latin, Vehi, 
vidi, vici, paroles par lesquelles César annonça au sénat romain 
sa victoire sur Pharnace, fils de Mithridate. Dans, l'application, 
elles caractérisent la rapidité avec laquelle un succès aété obtenu. 

Racine, qui, comme on le sait, maniait l'épigramme avec 
une malice et un esprit extraordinaires, a fait une heureuse 
application de ces trois mots du dictateur romain. Cette 
épigramme est dirigée contre Guillaume III, roi d'Angleterre, 
battu successivement à Senef, à Steinkerque et à Nerwinde : 

Si César vint, vit et vainquit, 
Guillaume vint et vit de même; 
C'est un vrai César en peut : 
Des trois îhoscs que César fit, 
Il ne man(|ue que la troisième. 

• . . . J'étais là, telle chose m'advint. 

Vers de La Fontaine dans la fable des Deux Pigeons : 

Mon voyage dépeint 

Vous sera d'un plaisir extrême. 
Je dirai : Tétais là, telle chose vi'advint : 
Vous y croirez être vous-même. 

Ce vers, dans les applications qu'on en fait, sert à exprimer 
le plaisir que l'on ressent à raconter, au retour, ses impressions 
de voyage. 

. . . Je vois bien quelque chose; 
Mais je ne sais pour quelle cause 
Je n© distingue pas très-bien. 

Voyez Dindon de la fable. 



132 GIIA.MMAIRE LlTTtRAIUK 

Je vois, je sais, je crois, je suis désabusée. 

'Vers de Corneille dans Polyeucte, acte V, scène v. 

Félix, gouverneur d'Arménie pour l'empereur Dèce, a reçu 
l'ordre de persécuter les chrétiens. Sa fille Pauline, encore 
païenne, a épousé Polyeucte, l'un d'eux. Celui-ci confesse publi- 
quement sa foi, et son beau-père, étouffant la voix du sang, 
l'envoie au supplice, Pauline alors, illuminée tout à coup par le 
sublime courage de son époux martyr, et convertie elle-même, 
s'écrie dans un langage inspiré : 

Mou époui en mourant m'a laissé ses lumières ; 

Son sang, dont tes bûiirreaiii viennent de me couvrir, 

M'a dessillé les jeux et me les vient d'ouvrir. 

Je vois, je sais, ;V crois, je suis désabusée, 

De ce bieulieureui sang tu me vois baptisée; 

Je suis cbrétieune enfin, n'esl-ce point assez dit? 

Ce vers, dans l'application, exprime le soudain envahissement 
de l'esprit par les clartés d'une lumière nouvelle. 

Jusques à quand...; en latin, Çf^ousçue ^anc/em... premier 
mots de l'apostrophe célèbre adressée par Cicéron à Gatilina, 
lorsque celui-ci se présenta dans le sénat au moment où il con- 
spirait contre la république. 

Application presque toujours plaisante. 

La discorde est au camp d'Agraraant, allusion à un 
passage du Roland furieux, poème de l'Arioste. Agramant, un 
des chefs de l'armée sarrasine, assiège Paris. En voyant les 
dangers dont il est menacé, Gbarlemagne se rend à la cathé- 
drale avec tous ses guerriers et adresse à Dieu de ferventes 
prières, que saint Miciiel, le patron de la France, porte aux pieds 
du trône de l'Eternel. L'archange reçoit aussitôt l'ordre de des- 
cendre sur la terre, d'aller trouver la Discorde, à laquelle il 
ordonne de se jeter au milieu du camp ennemi et de semer la 
division parmi les chefs. De là est venue cette phrase prover- 
biale : La discorae est au camp d' Agramant. La valeur inipe- 
iueu.se de ce personnage est également passée en proverbe, et 
l'on y fait de fréquentes ahusions. 

Laissez toute espérance, vous qui entrez! en italien 
L'.sciuie ogni speranza, voi cfCentrate; vers célèbre que Dante, 
dans sa Divine Comédie, place «nr les portes de l'enfer. 



GRAMMAIHE LUTÉUAIRK i'.'.'i 

Les écrivains font de fréquentes allusions à cette phrase, qui 
est une fidèle expi-ession du dogme de l'Église sur l'éternité des 
peines de l'enfer. Les applications ont lieu tantôt sous la forme 
italienne, tantôt sous la forme française. 

Laissez-leur prendre un pied chez vous, 
Ils en auront bientôt pris quatre. 

Vers de la fable de La Fontaine ia Lice et sa Compagne : 

Ce qu'oa donne aux méchants, tonjours ou le regrette ; 
Puur tirer d'eux ce qu'où leur piête. 
Il faut que l'on en vienne aux coups; 
Il tant plaider, il faut combattre. 
Lahsez-le'ir prendre un pied chez vous. 
Ha en unrout bientôt pria quatre. 

Dans l'application, ces vers se disent de tous ceux qui ont un 
penchant à abuser des bontés qu'on a pour eux et des services 
qu'on leur rend. 

Laitière et le pot au lait (La), titre d'une des plus 
jolies fables de La Fontaine. 

Perrette sur sa tête ayant un pot au lait, 

Bien posé sur nu coussinet. 
Prétendait arriver sans encombre à la ville. 

Chemin faisant elle suppute le prix de son lait, fait les 
plus beaux rêves de fortune, achète un cent d'œufs, élève des 
poulets, engraisse un cochon qu'elle revend à beaux béné- 
fices : 

Et qui m'eiupëcliera de mettre en noire étable. 
Vu le prix dont il est, une vache et son veau, 
Que je verrai sauter au milieu du troupeau ? 
Perrette, là-dessus, saute aussi transportée : 
Lh lait tombe; adieu, veau, vache, cochon, couvée. 

Le Pot au lait de Perrette est devenu le synonyme de l'èves 
brillants aussitôt déçus. 



Laitues de Dioclétien, mots qui rappellent la manière 
dont Dioclétien passa ses dernières années. Dégoûté du pouvoir, 
il abdiqua solennellement l'empire l'an 305, et se retira aussitôt 
après à Salone, sa patrie, où il montra autant de grandeur dans 
la simplicité de la vie privée, qu'il en avait déployé à la tète du 
gouvernement. Il ne s'occupa plus que de la culture de sor. 



1S4 GRAMMAIRE LirTÉRAlRE 

jardin, et comme on le sollicitait de ressaisir le pouvoir ; 
« Venez à Salons, répondit-il, vous y verrez si le soin que je 
prends de rnon jardin ne me rend pas plus heureux qu'un 
empire, et vous apprendrez vous-même à apprécier le bonheur 
que je goûte en cultivant mes laitues. » 

Les allusions à cet épisode se font souvent par ces simples 
mots : Dioclétien à Salone. 



APPLICATIONS 

Dans les phrases suivantes, l'élève remplacera les points de 
suspension par la locution convenable. 

Si nous avons, par malheur, laissé prendre l'empire à 
des penchants funestes, à des passions funestes, est-ce à 
dire qu'il n'existe plus de ressources pour nous, et l'ha- 
bitude, fermant la porte à tout retour, fait-elle entendre 

à nos oreilles cette parole formidable : ? Non ; 

il y a un remède assuré : c'est le repentir. 

Si l'on voulait qualifier énergiquement notre siècle, 
on l'appellerait le siècle des loteries. A peine a-t-on le 
bienheureux billet dans sa poche que les châteaux en 
Espagne s'élèvent comme par enchantement. Mais com- 
bien, quand le numéro gagnant est tiré, doivent se rap- 
peler la fable de 

Nous étions alors partagés en deux camps, les uns 
marchant sous le drapeau classique, les autres arborant 
l'étendard du romantisme. Il fallait opter. M. de Saint- 
Priest louvoya, et si adroitement, qu'il se fît des amis 
dass Genève et dans Rome. Aux uns il disait : 



il murmurait à l'oreille des autres : 



Bref, il trouva le secret de se faire prôner partout en 
ne tenant à rien. 



GRAMMAinE LITTÉllAlRE 135 

Le parasite ne croit jamais être importun; où il dîne 
bien, il prend racine et se croit toujours en famille, c'est 
surtout de ces pique-assiette que l'on peut dire : 



La mère pleurait, la fille boudait dans un coin, le père 
gesticulait et tempêtait; je restai cinq minutes sur le seuil 
de la porte : oh! oh! me dis-je à moi-même, 

Il y en a qui ne désirent arriver à la fortune que pour 
en jouir bruyamment et éclabousser leurs égaux d'autre- 
fois; ce ne sont pas ceux-là qui se contenteraient des 



C'est folie que de vouloir restreindre l'art et la poésie 
à des règles fixes, à des préceptes immuables. Le poète 
et l'artiste demandent leurs inspirations à la nature, à 
l'imagination, au caprice, à la fantaisie. Tout ce qui peut 
les charmer ou les émouvoir est de leur domaine; ils ne 
craignent pas d'être appelés plagiaires ; en un mot, ils 



DIX-NEUVIÈME LEÇON 

Lampe d'Aladin, lampe merveilleuse au moyen de la- 
quelle Aladin, héros d'un des plus jolis contes des Mille et une 
Nuits, parvint à une brillante prospérité, après avoir vaincu 
une foule d'obstacles. 

En littérature, on rappelle souvent la Lampe d'Aladin pour 
désigner le moyen, le pouvoir secret que possède un homme de 
satisfaire promptement tous ses désirs et ses caprices. 

La nature a horreur du vide, aphorisme de l'ancienne 
physique, qu'elle formulait ainsi : Natura abhorret a vacuo, et 
qu'elle avait imaginé pour rendre compte de certains phéno- 
mènes restés jusqu'alors inexpliqués. Ce rôle imaginaire de la 



13() GRAMMAinE LlTiÉnAlRE 

nature fut complètement supprimé par les expériences de Tor- 
ricelli, disciple de Galilée, sur l'ascension de l'eau dans les 
pompes. Ce physicien démontra que l'ascension d'un liquide 
dans le vide a pour cause la pression atmosphérique, et que si 
l'eau, dans un corps de pompe, ne peut s'élever à plus de trente- 
deux pieds, c'est qu'à cette hauteur la colonne d'eau et la pres- 
sion atmosphérique se font exactement équilibre. 

L'horreur de la tiaiure pour le vide a passé dans la langue, 
et les allusions que l'on y fait sont le plus souvent plaisantes. 
Ainsi, l'ivrogne et le glouton expliqueront, l'un sa soif inextin- 
guible, l'autre sa faim insatiable, eu comparant leur gosier ou 
leur estomac à dame yiature, qui a horreur du vide. 

Lance d'Achille, allusion à la lance de ce héros, la di- 
vine Pélias, qui jouissait du merveilleux privilège de guérir les 
blessures qu'elle avait faites. Dans un combat, Achille avait 
blessé Télèphe, roi de Mysie. L'oracle ayant été consulté, il ré- 
pondit que la blessure ne pouvait être cicatrisée que par la 
main qui l'avait faite. Ulysse prit de la louille de cette lance, en 
composa un emplâtre et l'envoya à Télèphe, qui fut bientôt 
guéri. 

Quelquefois, mais abusivement, on dit la lance de Télèphe, ea 
prenant sans doute l'effet pour la cause. 

Cette propriété merveilleuse, d'une chose qui blesse et guérit 
en même temps, rencontre des similitudes trop nombreuses 
pour qu'on n'y fasse pas de fréquentes allusions. 

Lance d'Argail, lance qui avait la propriété merveilleuse 
de renverser tous ceux qu'elle touchait, et qui joue un grand 
rôle dans le poème de l'Arioste. Après la mort de son premier 
possesseur, elle tomba entre les mains d'Astolphe; puis elle ap- 
partint à la valeureuse Bradamante, qu'elle rendit en quelque 
sorte invincible. 

Les poètes et les écrivains font souvent allusion à la lance 
d'Argail. 

Lanterne de Diogène, allusion à un trait satirique de la 

vie de ce célèbre cynique grec. 11 professait un si profond dédain 
pour l'humanité tout entière, qu'on le rencontra un jour en 
plein midi, dans les rues d'Athènes, une lanterne à la main, et 
répondant à ceux qui lui demandaient la raison de cette bizar- 
rerie : « Je cherche un homme. » 



GISAMMAinE LIITÉKAIRE 137 

Ce mot de Diogène a passé en proverbe, et s'emploie dans 
des circonstances faciles à deviner. 

La parole a été donnée à l'homme pour déguiser 
sa pensée, aphorisme vieux comme le monde, qu'on a attri- 
bué à M. de Taileyrand, sans doute parce qu'il convenait par- 
faitement à son caractère, qui est resté pour ainsi dire le type 
de la finesse, ou plutôt de la duplicité diplomatique. Voici dans 
quelle circonstance ce mot aurait été prononcé. Un jeune secré- 
taire d'ambassade, sur le point de se rendre à son poste, alla 
prendre congé du ministre, et crut se recommander au rusé 
diplomate en vantant sa sincérité et sa franchise. « Vous êtes 
jeune, monsieur, répondit Talleyrand; apprenez que /« p^ro/e a 
été donnée à L'homme pour dissimuler sa pensée. » 

Cette phrase est restée la devise de la duplicité et de la faus- 
seté, aussi bien dans le commerce ordinaire de la vie qu'en 
politique. 

Lasciate ogni speranza, mots italiens qui signifient : 
Laissez toute espérance. V. Laissez... 

Lauriers de Miltiade qui empèctiaient Thémis- 
tocle de dormir. Le jeune Thémistocle, qui devait rendre 
de si éclatants services à la Grèce, était agité et tout pensif de- 
puis la grande journée de Marathon; à ceux de ses amis qui 
l'interi'ogeaient sur les causes de cette mélancolie, il répondait ; 
« C'est que les lauriers de Miltiade m''empêchent de dormir. » 

Ces mots sont restés la devise d'une noble émulation, mais 
plus souvent encore de l'envie. Quelquefois aussi, ils se rappel- 
lent ironiquement ou par plaisanterie. 

Le chagrin monte en croupe, et galope avec lui. 

Vers de Boileau, dans sa V*épître, et qui n'est que la traduction 
heureuse de cet autre vers d'Horace : « Post equitem sedet atra 
cura, le noir souci s'assied derrière le cavalier. » 

Un fou rempli d'erreurs, que le trouble accompagne, 
Et malade à la ville ainsi qu'à la campagne. 
En vain monte à cheval pour tromper son ennui : 
Le chagrin monte en croupe et giilope avec lui. 

Dans sa Noire-Dame de Paris, M. V. Hugo a fait une appli- 
cation extrêmement plaisanle du vers d'Horace. Des écoliers 



i38 CHAMMAIUE I.ITTÉIUmË 

sont grimpés sur l'entablement des fenêtres du Palais-de-Justice, 
attendant avec impatience le mystère que l'on va jouer. Pour se 
désennuyer, ils lancent des quolibets aux passants. L'un d'eux, 
apercevant un bon bourgeois à cheval avec sa femme en croupe, 
s'écrie : Post equitem sedut utra cura. 

Les écrivains rappellent souvent l'alexandrin de Boileau,mais 
souvent aussi le vers du poète latin. 

Le corps d'un ennemi mort sent toujours bon, mot 
atroce de Vitellius à ses officiers, qui, visitant avec lui les 
champs de Bédriac quelque temps après la bataille de ce nom, 
se plaignaient de l'odeur infecte qu'exhalaient les cadavres. 

Les applications ont lieu dans un sens facile à saisir. 

Le crime fait la honte et non pas l'éohafaud. 

Vers de Thomas Corneille, dans .sa tragédie du Comte d'Essex, 
acte IV, scène m. Le comte, favori de la reine Elisabeth, a 
été condamné à mort pour crime de rébellion. Son intraitable 
orgueil l'empêche de se décider à un acte de soumission, qui 
lui attirerait certainement sa grâce. Le comte de Salisbury, 
son ami, vient le visiter dans sa prison et l'engage à consentir 
à cette démarche, en lui représentant l'opprobre de la mort qui 
pèsera sur sa mémoire : 

LE COMTE D'ESSEX. 

J'ai vécu glorieux, et je mourrai de même. 



SALISBURY. 

Vous moiirrcz glorieux ! Ah ciel ! pouvez-vous croire 
Qne sur uu échafaud vous sauviez votre gloire? 
Qu'il ce soit pas honteux à qui s'est vu si haat 

LE COMTE D'ESSEX. 

' Le crime fait la honte, cl non pas l'échafaud. 

Ce beau vers, qui exprime si énergiquement cette vérité que 
le supplice n'a rien d'infamant pour l'innocence, est toujours 
d'un emploi relevé. On le retrouve sous la plume de Charlotte 
Corday, écrivant à son père quelques jours avant son exécu- 
tion. 



GRAMMAIRE LITTERAIRE 139 



APPLICATIONS 

Dans les phrases siuva7ites, l'élève remplacera les points de 
suspension par la locution convenable. 

On peut dire que la critique est une véritable 

qui Tel article de journal écrasera aujourd'hui 

un livre nouveau, qui, demain, sera porté aux nues par 
un autre journal. 

Une fouine, une infernale fouine avait opéré dans ma 
basse-cour un véritable massacre des Innocents. Une 
drogue que je plaçai sur son itinéraire mit fm à ses ra- 
vages. Quelques jours après, une odeur infecte m'attira 
dans un coin du jardin avec Antonine; nous trouvâmes 
le corps de la maudite fouine en pleine putréfaction. 
Antonine se retirait avec dégoût: Laisse, laisse, ma fille, 
lui dis-je avec un sourire machiavélique, 

Quand un innocent est condamné au dernier supplice, 
il peut regretter la vie, mais il n'a pas à redouter le 
jugement de la postérité pour ses descendants; car la 
vérité finit tôt ou tard par être connue, et 



Le spleen, cette terrible maladie presque inconnue en 
France, est fort commune en Angleterre. Le malheureux 
qui en est atteint a beau recourir à tous les moyens de 
distraction, quitter son pays, entreprendre les voyages 
les plus lointains et les plus accidentés : spleen 



La solitude n'est habitable que par l'homme de génie 
qui la remplit de ses idées; aussi la justice a-t-elle com- 
pris les ressources terribles que la solitude lui donne 
pour enfanter le remords. La nature morale ressemble à 
la nature physique : elle 



140 GUAMMAIRI': LlTTliuAIRE 

Parfois le soir, à Paris, on rencontre des chifTonHiers 
qui se drapent dans leurs guenilles comme Diogène dans 
son manteau troué. A son exemple, ils sont munis d'une 

lanterne, non toutefois pour — ils se soucient 

bien d'une pareille misère — mais ppur trouver au coin 
des bornes le pain et surtout le vin de chaque jour. 

L'émulation bien entendue doit faire naître dans le 
cœur des élèves le désir de marcher de front avec les 
plus forts et même de les surpasser; mais cette rivalité 
ne doit pas dégénérer en jalousie et le maître ne saurait 
trop réprimander les au petit pied .... 

Lorsque le comte de Hornes fut condamné à être roué 
vif, en place de Grève, pour quelques exploits que n'eût 
point désavoués Fra Diavolo, les personnages les plus 
illustres représentèrent au Régent quel opprobre un tel 
genre de mort jetterait sur le corps de la noblesse tout 
entier. Le Régent leur ferma la bouche en leur citant ce 
vers : 



VINGTIEME LEÇON 

Le dieu, poursuivant sa carrière, 
Versait des torrents de lumière 
Sur ses obscurs blasphémateurs. 

Belle strophe de Lefranc de Pompignan, dans son Ode surJ.-B. 
Rousseau, mort dans le Brabant après un exil de plus de trente 

ans : 

Le Nil a vu, sur ses rivages. 
Les noirs habitants des déserts 
Insulter, par leurs cris sauvages, 
L'astre éclatant de l'univers. 
Cris impuissants ! fureurs bizarres! 
Tandis que ces monstres barbares 
Poussaient d'insolentes clameurs, 
Le dieu, poursuivant sa carricrt', 
Versait dex ti'rrei:t-<t de lumière 
Sur ses obsciTi blusphêmuleurs. 



GRAMMAinE LlTTÉRAir.E 141 

Une anecdote curieuse se rattache à cette admirable strophe. 
La Harpe la raconte ainsi : « La strophe dont il s'agit se grava 
surtout dans ma mémoire^ et j'en étais tout plein lors de mon 
premier voyage à Ferney, en 1763. Je trouvai bientôt l'occasion 
d'en parler à Voltaire sans aucun air d'affectation, à table, et en 
présence de vingt personnes. J'eus soin seulement de ne pas 
nommer l'auteur. Je me défiais un peu de l'homme, et je vou- 
lais l'avis du poète : on sait que Voltaire el Lefranc étaient en- 
nemis littéraires déclarés. 11 jeta des cris d'admiration; c'était 
sa manière quand il entendait de beaux vers : jamais il ne les 
a écoutés froidement. « Ah! mon Dieu! que cela est beau! Eh! 
» qui est-ce qui a fait cela? » Je m'amusai quelque temps à le 
faire deviner; enfin je nommai Pompignan. Ce fut comme un 
coup de théâtre; les bras lui tombèrent; tout le monde fit 
silence et fixa les yeux sur lui. « Redites-moi la strophe. » Je 
la répétai, et l'on peut s'imaginer avec quelle attention elle fut 
écoutée. « Il n'y a rien à dire; la strophe est belle. » 

Dans l'application, ces vers sont le plus magnifique emblème 
du génie, qui ne se rebute point de l'ingratitude des hommes, 
qui ne se venge des outrages, des injustices qu'on lui prodigue 
trop souvent, que par des bienfaits éclatants auxquels ses per- 
sécuteurs ont part les premiers. 

Le maître Ta dit; en latin, Magister dixit, paroles sacra- 
mentelles des scolastiques du moyen âge, lorsque, à l'exemple 
des disciples de Pythagore, ils appuyaient leur opinion sur l'au- 
torité du maître, d'Aristote. 

Dans l'application, ces mots signifient qu'on se retranche 
derrière une autorité indiscutable. 

Le masque tombe, l'homme reste, 
Et le héros s'évanouit. 

■^ers de J.-B, Rousseau, dans son Ode à la Fortune^, 

Montrez-nous, guerriers magnanimes. 
Votre vertu dans tout son jour; 
Voyons comment vos cœurs sublimes 
Du sort soutiendront le retour. 
Tant que sa faveur vous seconde, 
Vous êtes les maîtres du monde, 
Votre gloire nous éblouit; 
Mais, au moindre revers funeste. 
Le mamiue tomhe, l'homme re^te, 
El le héros s'évanouit. 



142 GRAMMAIRE LITTERAIRE 

Dans l'application, ces beaux vers caractérisent l'homme 
dont une circonstance subite met à nu les sentiments secrets. 
Quelquefois aussi ils se rappellent sur le ton de la plaisanterie, 
en apportant quelque variante dans les substantifs manque, 
homme, héros. 

Le moindre grain de mil 
Serait bien mieux, mon affaire. 

Vers tirés de la fable de La Fontaine le Coq et la Perle. C'est 
la réflexion que fait le coq en trouvant une perle sur son fu- 
mier. 

Dans l'application, ces vers sont répétés par ceux auxquels 
échoit une chose précieuse, mais dont ils ne peuvent tirer au- 
cun parti pour le moment. Les mots grain de mil sont souvent 
l'objet d'une variante : mais le moindre louis d'or, mais le 
moindre petit cadeau, etc., serait bien mieux mon aifairc. 

Le pauvre homme 1 

Exclamation des plus comiques, que fait entendre Orgon dans 
la scène v du I*'' acte du Tartufe. Orgon arrive de voyage, et il 
se fait rendre compte par Dorine, la soubrette de sa femme, 
de ce qui s'est passé pendant son absence : 

DORINE. 

M 1 iame eut avant-hier la fièvre jusqu'au soir, 
A' ce un mal de tète étrange à concevoir. 

ORGON. 

El Tai-tufe ? 

DORINE. 

Tartufe 1 il se porte à merveille. 
Gros et gras, le teint frais et la bouche vermeille» 

ORGON. 

Le pauvre homme 1 

DORINE. 

Le soir, elle eut un grand dégoût, 
î'c ne put, au souper, toucher à rien du tout, 
Tant sa douleur de tête était encor cruelle I 

ORGON. 

Et Tartufe? 

DORINE. 

Il soupa, lui tout seul, devant elle, 
Et, fort dévotement, il mangea deux perdrix. 
Avec une moitié de gigot en hachis. 

ORGON. 

Le pauvre homme I 

DORINE. 

La nuit se passa tout entière 



GRAMMAIRE LITTERAIRE 143 

Siiis qu'elle put fermer un moment la paupière; 
Des chaleurs Tempêchaieut de pouvoir sommeiller, 
Et jusqu'au jour, près d'elle, il nous fallut veiller. 

ORGÛN. 

Et Tartufe ? 

DORINE. 

Pressé d'un sommeil agréable, 
Il passa dans sa clianibre au sortir de la table, 
Et dans son lit bien chaud il se mit tout soudain. 
Où, sans trouble, il dormit jusques au lendemain. 

ORGON. 

Le pauvre homme I 

DORINE. 

A la fin, par nos raisons gagnée, 
Elle se résolut à souffrir la saignée , 
Et le soulagement suivit tout aussitôt. 

ORGON. 

Et Tartufe ? 

DORINE. 

Il reprit courage comme il faut; 
Et contre tous les maux fortifiant son âme. 
Pour réparer le sang qu'avait perdu madame, 
But à son déjeuner quatre grands coups de vin. 

ORGON. 

Le pauvre homme t 

DORINE. 

Tous deux se portent bien enfin ; 
Et je vais à madame annoncer pat avance 
La part que vous prenez à sa convalescence. 

De sérieuse qu'elle était de la part d'Orgon, cette plainte est 
devenue ironique dans l'application; elle sert à faire connpren- 
dre qu'on ne compatit pas le moins du monde à un mal que 
quelqu'un voudrait donner comme réel, et qui n'est le plus 
souvent qu'imaginaire ou de peu d'importance, surtout en par- 
lant d'un homme riche et puissant. 

Le plus âne des trois n'est pas celui qu'on pense. 

Vers de la fable de La Fontaine le Meunier, son fils et l'âne. 

J'ai lu dans quelque endroit qu'un meunier et son fils, 

L'un vieillard, l'autre enfant, non pas des plus petits. 

Mais garçon de quinze ans, si j'ai bonne mémoire. 

Allaient vendre leur âne un certain jour de foire. 

Afin qu'il fût plus frais et de meilleur débit, 

On lui lia les pieds, on vous le suspendit; 

Puis cet homme et son fils le portent comme un lustre. 

Pauvres gens ! idiots ! couple ignorant et rustre ! 

Le premier qui les vit de rire s'éclata : 

Quelle farce, dit-il, vont jouer ces gens-là? 

Le plus (lue des trois ncsl pas celui qu'on pense. 



144 GRAMMAIRE LITTÉRAIRE 

Dans rnpplicalion, le mot âne est presque toujours remplacé 
par le nom du df^faut ou de la qualité qui fait l'objet de l'allusion. 

Le reste ne vaut pas 1'h.onneur d'être nommé. 
Vers de Cinna, tragédie de Corneille, acteV, scène i''^. Auguste 
prouve à Cinna qu'il connaît sa conspiration, et il lui nomme 
ses complices : 

Tu veux ra'assassiner demain, an Capitole, 
Pendant le sacrifice, et ta main po ir signal, 
Me doit, au lieu d'encpns, donner le coup fatal. 
La moitié de tes gens doit occuper la porte, 
L'antre moitié te suivre et te prêter main-forte. 
Ai-je de bons avis, ou de mauvais soupçons? 
De tous ces mearlriers te dirai-je les noms? 
Procule, Glabrion, Virginian, Rutile, 
Marcel, Plante, Léuas, Porapone, Albin, Icile 
Maxime, qu'api es toi j'avais le plus aimé : 
Le ref.1e ne vaut yas l'honneur d'être nommé. 

Ce vers est devenu proverbe et termine, d'une manière peu 
flatteuse pour ceux que l'on omet, une énumération de person- 
nalités choisies dans quelque genre que ce soit. 



Les chants avaient cesse. 



Hémistiche de Haynouard,dans les Templiers, acteV, scène der- 
nière. I^s Templiers, accusés des crimes les plus odieux, ont 
été condamnés à périr sur le bûcher. La reine, qui s'intéresse 
à eux parce qu'elle croit à leur innocence, obtient de Philippe 
le Bel, son époux, que leur supplice soit différé, et un olficier 
part aussitôt pour en porter l'ordre, mais il arrive trop tard. 
Le connétable. Gaucher de Châtillon, fait en présence du roi et 
de la reine le récit de la mort de ces illustres victimes, du cou- 
rage qu'ils ont déployé à cet instant suprême, chantant des can- 
tiques jusque sur le bûcher, et de la double prédiction du grand 
maître concernant le pape et Philippe. Il termine par ces vers: 

Votre envoyé paraît, s'écrie... Un peuple immense. 
Proclamant avec lui volie auguste clémence. 
Au pied de l'échafaud soudain s'est élancé... 
Mais il n'était plus temps... les chants avaient cC'.sé. 

Dans l'application, ces mots s'emploient, le plus souvent 
sous une forme plaisante, pour faire entendre qu'une réunion, 
une cérémonie est terminée, et qu'on arrive trop tard pour y 
participer, ou, plus simplement, pour dire qu'une chose a cessé 
d'exister. 



GRAMMAIRE LITTÉRAIRE 145 

Les dieux aiment les nombres impairs; en latin, 
Numaro deus impare gaudet (Virgile, Eglogite VIII, vers 75). 
Ici le poète latin fait allusion aux propriétés magiques que 
l'antiquité attribuait aux nombres impairs, et surtout au nom- 
bre 3. 

L'application de ces mots est facile et presque toujours plai- 
sante. Elle a lieu absolument dans le même sens que chez les 
Latins. 

APPLICATIONS 

Dans les phrases suivantes, l'élève remplacera les points 
de suspensio7i par la locution convenable. 

« Il n'est pas de grand homme, il n'est pas de héros 
pour son valet de chambre, » a dit le vainqueur de Ro- 
croi. On serait tenté de croire que le poète a paraphrasé 
cette pensée quand il a dit : 



D'un seul coup de filet j'amenai sur la rive une carpe, 
deux brochets, plusieurs barbeaux, une douzaine de 
perches : 



On racontait devant un de nos plus riches financiers 
qu'un de ses confrères venait de se retirer des affaires 
avec cent mille livres de rente. « Ah! répliqua notre Gré- 
sus, cent fois millionnaire, 100,000 livres de rente! je le 
croyais plus à son aiso : !» 

Depuis plus de dix-huit siècles, la religion chrtS 
tienne couvre le monde de ses bienfaits. En dépit des 
attaques, des calomnies et des insultes qu'on n'a cessé de 
lui prodiguer, rien n'a pu arrêter sa marche salutaire, et 
c'est d'elle que le poète aurait dû dire : 



LIVRE DE L ELEVE. 



> 



146 GRAMMAIRE UTTÊnAlRE 

J'arrivai au château exténué de fatigue et mourant de 
faim; on me proposa une promenade en bateau ou dans 
le parc, à mon choix. Sans doute j'adore la promenade, 
mais je ne pus m'empèchcr de dire à mon hôte que, pour 
le moment, 



On sait qu'une foule de personnes, même parmi celles 
qui semblent à l'abri de la superstition, ont en horreur le 
nombre treize. Nous ne comprenons pas cette répulsion, 
car on sait également que 



Hier, je montais la rue Saiut-IUartin, perché sur l'im- 
périale d'un omnibus. Un serin, échappé de sa cage, 
avait mis tout le quartier en émoi ; il volait d'une fenêtre 
à l'autre, et plus de mille personnes rassemblées contem- 
plaient, bouche béante, cet intéressant et magnifique 
spectacle; ce qui fît dire à mon voisin : 



La véritable et seule vengeance qui soit permise au 
génie, c'est de confondre l'envie, de la réduire au silence 
par l'éclat de ses œuvres immortelles, et, comme dit le 
poète, de 



VINGT ET UNIÈME LEÇON 

Les dieux, en ont ordonné autrement; eu latin, 
Dis aliter n/^um, expression de Virgile [Énénle,li'v. II, v. 428) 
dont rien ne saurait rendre la triste mélancolie. Le poète parle 
de Riphée, le plus juste des Troyens : « II était digne d'échap- 
per à la ruine de Troie; les dieux en avaient ordonné autre- 
ment : il meurt. » 



GRAMMAUtE LP.TÉKAIRE 147 

Les allusions qu'on fait à cette expression, qui annonce une 
douloureuse résignation, sont presque toujours plaisantes, tant 
il est vrai que la plus facile des parodies est le burlesque mis à 
la place de ce qu'il y a de plus sublime et de plus touchant. 

Les Grecs payent les folies des rois; en latin, 
Quidquid délirant reges pleduntur Aciu'vi, vers d'une épître 
d'Horace, qui s'emploie presque toujours pour faire entendre que 
les peuples sont les victimes de l'ambition et des erreurs de ceux 
qui les gouvernent. 

L'esprit meut la matière ; en latin , Métis agitât 
tnolem [Enéide, liv. VI, v. 727). Dans l'application, ces mots, 
par lesquels Virgile distingue la substance spirituelle de la 
substrmce matérielle, servent à exprimer tout ce qui marque 
l'empire de l'esprit sur la matière, la suprématie de la pensée, 
de l'intelligence et du génie sur la force aveugle et brutale. 

Les restes d'une voix qui tombe et d'une ardeur 
qui s'éteint; mots d'une sublime mélancolie, par lesquels 
Bossuet termine l'admirable péroraison de son oraison funèbre 
du prince de Condé : « Au lieu de déplorer la mort des autres, 
grand prince, dorénavant je veux apprendre de vous à rendre 
la mienne sainte. Heureux si, averti par ces cheveux blancs du 
compte que je dois rendre de mon adniinistraliou, je réserve au 
troupeau que je dois nourrir de la parole de vie les restes d'une 
voix qui tombe et d'une ardeur qui s'éteint. » 

Les écrivains font souvent allusion à ces magnifiques paroles, 
qui portent l'âme à la réflexion et respirent une tristesse grave 
et touchante, la sainte frayeur du pasteur et du chrétien qui se 
sent appelé à aller bientôt rendre un double compte au tribunal 
de la justice divine. 

Les ruines du monde l'accableraient sans l'émou- 
voir ; en latin, Impavidum ferient ruinœ. C'est en ces mots 
qu'Horace (liv. HI, ode m, v. 8) caractérise l'inébranlable 
fermeté de l'homme juste , du sage , dont aucune catastrophe 
n'est capable de troubler l'inaltérable sérénité de conscience. 

Le quatrain suivant est une traduction libre de la mémo 
idée : 

Que la mer se iniitine ou que la fondre gronde, 
Que le ciel [ileuve en feu sur ce globe écroulé: 

Battu des ruines du moade, 
'a juite aura péri, mais n'aura point tremblé. 



148 GRAMMAIRE LITTÉUAIRE 

Toutefois, il ne faudrait pas croire que cette belle pensée ne 
se prête qu'aux applications sévères; on peut y faire allusion 
dans les circonstances ordinaires de la vie, et même d'une ma- 
nière plaisante. Ne serait-ce point le poète latin qui aurait inspiré 
au menuisier de Nevers, maître Adam, cette strophe bachique 
si connue : 

Le plus grand roi de la terre, 
Quand je suis dans mi repas, 
S'il me déclarait la guerre, 
Ne m'épouvanterait pas. 
A table rien ne m'étonne, 
Et je pense quand je boi, 
Si là-haut Jupiter tonne, 
C'est qu'il a grand'peur de moi. 

Le fameux baron des Adrets osa prendre le beau vers d'Horace 
pour devise. 

Les savants, les grammairiens ne sont pas 
d'accord; en latin, Grammatici certant. De tout temps les 
questions de grammaire ayant été regardées comme les plus 
sujettes à controverse, les grammairiens sont considères, à tort 
ou à raison, comme des disputeurs infatigables, et c'est en 
parlant de leurs discussions oiseuses qu'un écrivain satirique a 
dit : « Ils pèsent gravement des œufs de mouche dans des ba- 
lances de toiles d'araignée. » 

Dans l'application, ces mots se disent surtout des hommes de 
lettres, qui ne sont pas toujours d'accord dans les opinions 
qu'ils soutiennent. 

Les semblables se guérissent par les semblables; 

en latin, Similia similibus curantur, devise des homœopathos, 
qui prétendent qu'une affection doit être combattue par les re- 
mèdes mêmes qui la développeraient chez le malade s'il n'en 
était pas atteint. 

Il est facile de comprendre dans quel sens peuvent avoir lieu 
les applications. 

. . . - Le temps ne fait rien à l'affaire. 

Fin d'un vers du Muanlh-ope, comédie de Molière, acte l", 
scène ii. 

Oronte, homme de cour, veut connaître le sentiment d'Alce.-to, 
le misanthrope, sur un sonnet de sa composition, et, avant 



GRAMMAlItE i.niiaiAlUE 149 

d'en commencer la lecture, il lui dit, par précaution ora- 
toire : 

Au reste, vous saurez 
Que je n'ai demeuré qu'un quart d'heure à le faire. 

ALCESTIÎ. 

Voyons, monsieur ; le lerui-s iic [ait rien à l'affaire. 

Cette locution appartenait sans doute déjà à la langue du 
temps de Molière, et le grand écrivain n'a fait que la consacrer; 
elle signifie que le mérite d'une œuvre ne s'évalue pas d'après 
le temps, les soins, les peines qu'elle a coûtés. Rossini n'a con- 
sacré que quelques semaines à la composition de son immortel 
opéra de Guillaume Tell, tandis que certaines partitions, qui ont 
demandé des années à leurs auteurs, sont tombées dans un 
oubli mérité. 

Le trident de Neptune est le sceptre du monde. 

Vers fameux de Leaiierre, dans son petit poème intitulé le 
Commerce : _^ 

Quel tumulte! A l'éclat de ces trésors nouveaux 
Les peuples attirés sont devenus rivaux : 
Le liquide élément est le champ de la guerre; 
On court se disputer les trésors de la terre. 
Et le peuiile vainqueur, seul arbitre des mers, 
Saisit l'utile honneur d'enrichir l'univers; 
La puissance dépend de l'empire de l'onde : 
Le trident de Neptune est le sceptre du monde. 

Lemierre se plaisait à répéter partout, avec une naïve vanité, 
qu'il avait lait le plus beau vers du siècle, et il faut reconnaître, en 
effet, qu'il est admirablement frappé. Néanmoins, de mauvais 
plaisants prolitèrent de l'occasion pour affirmer que c'était un 
vers solitaire. Lemierre était cependant un poète estimable; sa 
Veuve du Malabar obtint un légitime succès. On raconte qu'en 
passant devant la célèbre statue de Voltaire, par Houdon, après 
la première représentation, il lui adressa un signe du doigt, 
en disant d'un air satisfait : « Ah! coquin, tu voudrais bien 
avoir fait ma Veuve! » Généralement, les vers de Lemierre sont 
durs, anguleux, et c'est un défaut qu'un critique a signalé dans 
l'épitaphe suivante : < 

Passant, entre en cet antre et pleure sur ce roc 

Un grand et rare auteur qui franchit la noire onde, 

Tout fier d'avoir avant tiré de son estoc 

Son vers, le vers du siècle et qu'on claque à la ronde : 

Le trid<nl de Neplwie est le tceiilre du monde. 



150 CRAMMAinE LITTÉRAIRB 

Sous une forme figurée, ce vers signifie que l'empire de la 
mer donne l'empire du monde, sens qui se reproduit invariable- 
ment dans les applications que l'on en fait. 

Lettre de Bellérophon. Eellérophon, héros mytholo- 
gique, fils d'un roi de Coriiithe et petit-fils de Sisyphe, fut 
obligé, après quelques aventures, de quitter son pays et de se 
retirer à la cour de Prœtus, roi d'Argos. Celui-ci, croyant avoir 
à reprocher à son hôte un acte de trahison, et ne voulant pas 
néanmoins violer à son égard les lois de l'hospitalité, l'envoya à 
son Leau-frère, lodatès, roi de Lycie, avec une lettre où 
était gravé en signes mystérieux l'ordre de lui donner la mort; 
mais Bellérophon sut éviter ce sort funeste. 

Ces mots, lettre de Bellérophon^ sont devenus une expression 
pittoresque pour désigner les lettres écrites contre ceux qui sont 
chargés de les porter, et qui croient qu'il s'agit d'une recom- 
mandation favorable. 



APPLICATIOÎfS 

Dans les phrases suivantes, l'élève remplacera les points de 
suspension par la locution convenable. 

Personne n'a mieux accentué que Broussais une parole 
de dédain, personne n'a mieux fait vibrer un sarcasme, 
dardé une invective. Un feu intérieur animait et colorait 
toutes ses paroles. Quand ce feu n'a plus rien eu à dévo- 
rer, Broussais a perdu toute sa force. Ses cours à la Fa- 
culté et ses leçons de phrénologie n'ont plus été que 



On ne parle partout que de vaisseaux cuirassés, de ca- 
nonnières en fonte et de chaloupes bardées de fer. Jamais 
l'Europe n'avait montré cette émulation maritime. C'est 
que chaque nation sait aujourd'hui que 



L'homme au masque de fer était-il un frère de Louis XIV, 
ou Marcbiali, ou le duc de Monmouth, ou le surinten- 
dant Fouquet? 



GRASDIAIRE LITTÉRAIRE 151 

En peinture comme en poésie, nous serons toujours 
tfès-volontiers de l'avis d'Alceste ; nous dirons et nous 

penserons hautement que Cela se peut dire d'un 

sonnet et d'un tableau avec une égale justice. Mais ce- 
pendant cet axiome, tout axiome qu'il est, se restreinl 
dans de certaines limites. 

Le sage est toujours lui, en quelque circonstance qu'il 
se trouve ; modeste dans la prospérité, il ne se laisse point 
abattre par l'adversité, par l'injustice ou l'ingratitude 
des hommes ; les hommes et les choses peuvent changer, 
lui seul ne change jamais : 

En Russie, des milliers de paysans sont occupés à pré- 
parer les chasses impériales et à prendre vivants les 
bisons, ours, sangliers, loups, renards et taureaux sau- 
vages qui doivent être tués par l'empereur. Mais de tels 
préparatifs coûtent la vie à un grand nombre de ces 
malheureux paysans : Il faut bien que 

Longtemps j'ai soupiré pour le séjour de Rome, où il me 
semblait que j'aurais pu m'occuper d'une manière à la 
fois conforme à mes études, à mes inclinations et à l'in- 
térêt général : Je me console en pensant que je 

n'ai peut-être pas été inutile ici. 

L'existence et la marche des gouvernements ne peuvent 
s'expliquer par des moyens humains, pas plus que le 
mouvement des corps par des moyens mécaniques : 



VINGT -DEUXIEME LEÇON 

Le véritable Amphitryon 

Est l'Amphitryon où l'on dîne. 

Vers de V Amphitryon de Molière, comédie imitée de Plaute. 
Tout le tissu de cette pièce repose sur les méprises qu'occasionna 



132 GRAMMAIRE LITTIÎUAIRE 

un personnage qui paraît double. A la fin, c'est Jupiter, c'est 
le deus ex machina, qui éclaircit le mystère aux yeux de tous 
les personnages de la pièce, qu'il invite en même temps à un 
festin.- Le valet du roi Amphitryon, Sosie^ qui s'est abusé pen- 
dant tout le cours de la pièce sur l'identité de son maître', termine 
par ces mots : 

Je ne me trompais pas, messieurs; ce mot termine 
Toute l'inésoliition : 
Le véritable Amphitryon 
Est t'Amphilnjoii oit l'on dîne. 

Ces deux vers, qui sont restés dans la mémoire de tous, ont 
passé en proverbe, et, dans l'application, ils servent à exprimer 
ce sentiment d'égoïsme et d'intérêt qui pousse à encenser la force 
et la puissance. 

Levez-vous et marcliez; en latin, Surge et omÔM/a, pa- 
roles tirées de l'Évangile (saint Mathieu, ch. ix). On amène à 
Jésus-Christ un paralytique afin qu'il le guérisse, et comme 
quelques docteurs de la loi s'indignent intérieurement qu'il ait 
dit à ce perclus : «Vos péchés vous sont remis,» Jésus, pénétrant 
leur pensée, répond : « Lequel est le plus aisé de dire à ce 
paralytique : Vos péchés vous sont remis, ou de lui dire : Levez- 
vous et marchez? 

« Or, afin que vous sachiez que le Fils de l'homme a sur 
la terre le pouvoir de remettre les péchés : Levez-vous, dit-il 
alors au paralytique, emportez votre lit et allez -vous -en dans 
votre maison. » 

Dans l'application, on rappelle ces paroles pour caractériser 
la force , le pouvoir capable d'arrêter la décadence d'une 
institution ou de faire revivre un ordre de choses qui a dis- 
paru. 

Levier d'Archimède, allusion à une phrase fameuse du 
grand géomètre syracusain, qui, émerveillé de la puissance 
immense du levier, disait avec une conviction enthousiaste : 
« Qu'on me donne un point d'appui, et je soulèverai le monde! » 

Dans l'application, le levier d'Archimède sert à caractériser 
le moyen qui a la puissance d'opérer de grandes choses, d'em- 
porter tous les obstacles. C'est ainsi que l'on pourrait dire que, 
dans tous les temps et chez tous les peuples, à de rares excep- 
tions près, l'or a été le levier d'Archimède. 



GRAMMAIRE tITTÉKAIRE lo3 

Le vivre et le couvert, que faut-il davantage? 

Vers de La Fontaine dans la fable le Rat qui s'est retiré du 
monde, et qui, dans l'application, exprime la satisfaction qu'on 
doit éprouver en se voyant assuré du nécessaire. 

L'homme absurde est celui qui ne cliange jamais. 

Vers Lien connu du poète Barthélémy, par lequel il prétendait 
justifier les fluctuations de ses principes politiques. Voici le pas- 
sage où il cherche à prouver que le changement est presque 
une loi de la nature, la, marque d'un esprit supérieur: 

Quoi ! dans ce tourbillon qui dévore les âges. 

Disloquant nos vertus, nos mœurs et nos usages; 

Dans cet immense crible où roulent ballottés 

Nos chartes, nos États, nos lois, nos libertés, 

Un être à cerveau faible, à caduque poitrine, 

Un atome orgueilleux fer.iit une doctrine, 

Et, la fiiant du doigt à l'éternel compas. 

Verrait changer le monde et ne changerait pas ! 

Non, le doute et l'erreiu' sont dans toute pensée ; 

Nous sommes tous, sans but et sans route tracée, 

Des aveugles assis sur le bord du chemin; 

Le crime d'aujourd'hui sera vertu demain. 

J'ai pitié de celui qui, fier de son système, 

Me dit : < Depuis trente ans, ma doctrine est la mêuie 

Je suis ce que je fus, j'aime ce que j'aimais. » 

L'homme absurde est celui qui ne change jamais ; 

Le coupable est celui qui varie à toute heure, 

Et trahit, en changeant, sa voii intérieure. 

On rappelle ce vers pour expliquer,pour justifier des change- 
ments du même genre. 

L'iiomme s'agite, et Dieu le mène, allusion à un pas- 
sage de Fénelon dans son beau sermon pour la fête de l'Epi- 
phanie : « Dieu n'accorde aux passions humaines, lors même 
qu'elles semblent décider de tout, que ce qu'il leur faut pour 
être les instruments de ses desseins. Ainsi l'homme s'agite et 
Dieu le mène. » Ce passage, dont le dernier trait rappelle la 
maxime de l'Écriture sainte : « Lé cœur de l'homme dispose sa 
voie, et Dieu conduit ses pas » {Prov. XVI, 9), est un éloauent 
commentaire du proverbe L'homme propose et Dieu dispose, qui 
a été formulé probablement par l'auteur de l'Imitation de Jésus- 
Christ, dans laquelle il se trouve, liv. I, ch. xix, § 2 : Homo 
proponit et Deus disponit. 

7. 



<54 GBAMM^'IRE LITTERAIRE 

Cette religieuse et profonde pensée de Fénelon, qu'on attribue 
quelquefois à Bossuet, mais à tort, est souvent rappelée par les 
écrivains, qui aiment à l'employer comme épiphonème. 

L'indignation fait jaillir le vers; en latin, Fucit indi- 
gnatio versu7n, hémistiche de Juvénal (Satire I, vers 79). Le 
poète, brûlant d'envie d'écrire contre la corruption des mœurs 
de son temps, débute ainsi : 

« Si nalura negat, facit indi/jnalto versum, 

« Si la nature ne m'a pas créé poète, l'indignation fera jaillir 
le vers. » 

Nos satiriques ont imité le poète latin; c'est ainsi que Régnier 
a dit : 

Et souvent la colère inspire de bons vers. 

et Boileau : 

La colère suffit et vaut un Apollon. 

Dans l'application, le vers de Juvénal signifie qu'un sentiment 
profond, violent, peut devenir une source d'inspiration. 

Lion et le mouclieron (Le), allusion à une fable dans 
laquelle La Fontaine fait ressortir le triomphe de la faiblesse 
fine et adroite, personnifiée par le moucheron, sur la force fu- 
rieuse et rugissante, représentée par le lion. 

Ces quelques mots suffisent seuls à faire comprendre dans 
quel sens doivent avoir lieu les applications. 

Lit de Procuste. Procuste était un fameux brigand de 
l'Attique, qui faisait subir à ses hôtes les plus horribles muti- 
lations. Il les étendait sur un lit de fer et leur coupait l'extré- 
mité des jambes lorsqu'elles dépassaient cette mesure, ou, 
lorsqu'elles ne l'atteignaient pas, les disloquait en les tiraillant 
avec des cordes jusqu'à ce qu'il les eût amenées à toucher l'ex- 
trémité du lit. Thésée délivra la terre de ce monstre en lui in- 
fligeant le même supplice. 

Le lit de Procuste est resté proverbial et caractérise énergi- 
quement les mutilations ou les changements qu'on fait subir à 
une institution, à un système, à un ensemble quelconque d'idées, 
de pensées, pour l'accommoder à certaines exigences plus ou 
moins tyrannioiics. Un écrivain ingénieux a su cependant em- 



GRAMMAIRE MTTIÎRAIUE {55 

ployer cette expression en bonne part : « La iiio!io:^ti'\ a-t-il dit, 
est un lit de Procuste,où les géants sont tenus de so laccourcir 
pour ne pas scandaliser la foule des nains. » 

L'œil morne et la tète baissée, 

Semblaient se conformer à sa triste pensée. 

Vers de Racine, dans le fameux récit où Théramono raconte 
à Thésée la mort de son fils Hippolyte. (''Jiéu're, acte V, 
scène vi) : 

A peine nous sortions des portes de Trczène. 
Il était sur son char; ses gardes affligés 
Imitaient son silence, autour de lui ranges. 
Il suivait tout pensif le chemin de Mycènes, 
Sa main sur les chevaux laissait flotter les renés. 
Ses superbes coursiers, qu'on voyait autrefois, 
Pleins d'une ardeur si noble, obéir à sa voix, 
L'œil morne, maintenant, et la têle baissée, 
Sembluient se conformer à sa triste pensée. 

Les écrivains font souvent allusion à ces deux vO!;;. et pres- 
que toujours d'une manière plaisante. 

Loi dure, mais c'est la loi; en latin, Du7-n lex, sed lux, 
maxime de jurisprudence trop absolue, si elle ne se tient pas 
dans la limite de cet autre adage : « Justice trop rigoureuse est 
injustice, Summum jus, summa injuria. » 

S'emploie surtout sous la forme latine, pour faire entendre 
qu'il faut admettre des adoucissements, qu'il ne faut pas porter 
trop loin ses exigences. 



APPLICATIONS 

Dans les phrases suivantes, rélève rempUtcem Us points de 
suspension par la locution convenable. 

Beaumarchais n'était pas habitué aux luttes judiciaires, 
mais la nécessité de se défendre lui inspira un chef- 
d'œuvre d'éloquence et d'esprit. On peut dire que chez 
lui 

On fait aujourd'hui les plus louables efforts pour ame- 
ner une égalité complète entre l'homme et la femme. En 



IbC f;i>.AMMAir.i; i.niÉiiAïuE 

accordant à celle-ci toutes les conditions d'éducation, de 
développement et d'initiative possibles, il n'en restera 
pas moins vrai que la prépondérance est acquise au sexe 
fort,' ce qui veut dire que l'homme sera le maître et que 
la femme obéira : 



On trouve toujours dans les sociétés que l'on fréquente 
des originaux égoïstes qui veulent que vous pensiez et 
que vous jugiez comme eux; ils ne comprennent pas 
qu'on soit d'un avis contraire, et leur opinion est un 
sur lequel ils prétendent placer la vôtre. 

Dernièrement une femme a osé entrer en lice avec le 
plus redoutable dialecticien de notre siècle, et, chose 
presque incroyable, elle l'a vaincu avec ses propres armes. 
Toute la presse était attentive à cette lutte d'un nouveau 
genre, qui rappelle si bien 



Un homme, à force d'audace et de génie, parvient à 
s'asseoir sur le plus beau trône du monde; il distribue 
des couronnes aux membres de sa famille, aspire ouver- 
tement à la réalisation d'un empire universel, et prétend 
diriger à son gré les événements. Un jour, sa puissance 
s'écroule de toutes parts, il tombe aux mains de ses plus 
cruels ennemis et va mourir sur un rocher lointain. 
Quelle éclatante justification de cette maxime du philo- 
sophe chrétien : ! 

Les partisans de l'égalité absolue ne voient pas que 

c'est l'égalité de , une égalité mathématique et 

par conséquent oppressive, car elle est contre nature; 
c'est l'égalité entre NeNvton et un idiot, entre un travail- 
leur et un débauché, entre saint Vincent de Paul et un 



La foi catholique, l'éloquence et la vertu, tel est le 
triple avec lequel saint Bernard ...... 



GRAMMAIRE LliïÈUAlUb 157 

Quand tout se transforme autour de nous, quand les 
luttes changent d'objet ou de caractère, quand les intérêts 
des partis se déplacent, quand les principes opposés, mais 
également nécessaires de l'ordre et de la liberté, sont 
tour à tour compromis, l'immutabilité est impossible, et 
c'est le cas de dire : 



Sans être absolument égoïste, le parasite n'a d'affection 
pour personne ; ses meilleurs amis ne sont pas ceux dont 
le caractère sympathise le mieux avec le sien, mais bien 
ceux qui ont la meilleure table. Pour lui 



Dès que M, Auguste Barbier eut publié ses ïambes, on 
reconnut en lui un homme que la colère avait fait tout à 
coup poète, mais poète à la façon de Juvénal, poète vrai- 
ment grand, vraiment noble, vraiment irrité. En le lisant, 
on sent que chez lui 

Jamais vers un théâtre où Paris est foulé 
On ne me vit portant un manuscrit roulé, 
De peur qu'iui semainier, assis sur sa banquette. 
Ne m'imposât du lieu la rigide étiquette. 

Ou qu'un froid comité, de mou plan, 

N'éteignit pour toujours mon dramatique élan. 

Bautuélemy. 



VINGT-TROISIÈME LEÇON 

L'ordre règne àVarsovie, phrase malheureuse échappée 
à M. Sébastiani, ministre des affaires étrangères, alors que 
de vives interpellations l'obligeaient à éclairer la Chambre sur 
l'état des affaires entre la Russie et la Pologne. A la même 
heure,' /armée russe occupait Varsovie, et l'insurrection était 
noyée dans des flots de sang. L'ordre régnait en effet dans cette 
malheureuse capitale, mais c'étaient l'ordre et le silence qui 
régnent parmi les tombeaux. 



158 GRAMMAIRE LITTÉRAIRE 

On rappelle ces mots pour faire entendre qu'une insurrec- 
tion, une émeute a été étouffée , mais après les plus sévères et 
quelquefois les plus sanglantes répressions. Ainsi l'on dirait bien: 
« Les élèves ' s, ce lycée se sont mis en pleine révolte* ils ont 
brisé les tables, les pupitres, etc., etc.; mais on a chassé les vingt 
plus turbulents, on a mis la moitié des autres à un régime 
de huit jours de retenue , et maintenant V ordre règne à Var- 
sovie. » 

Louis. ............ 

Se plaint de sa grandeur qui l'attaclie au rivage. 

Vers de Boileau dans son épitre au Roi intitulée le Passage du 
Rhin : 

La Salle, Beringhen, Nogent, d'Ambre, Cavois, 
fendent les Ilots tremblants sous un si noble poids 
Louis-, les animant du feu de son courage, 
Se plaint de sa grandeur qui l'attache au rivage. 

Ce vers célèbre se cite toujours ironiquement, et en parlant de 
quelqu'un qui craint ou qui feint de craindre de compromettre 
sa dignité, par des scrupules qui ne sont pas justifiés. 

LucuUus soupe cliez Lucullus, mots attribués à ce 
célèbre général romain, qui est encore plus connu par son luxe 
que par ses victoires. Revenu à Rome après son expédition 
contre Mithridate, et rentré dans la vie privée, il surpassa en 
magnificence les plus opulents satrapes de l'Asie. Personne n'a 
jamais porté aussi loin que lui le goût du faste et de la dé- 
pense; mais c'est surtout à table que se déployait sa somptuosité. 
Un jour qu'il était seul, on lui servit un repas modeste; il en fit 
de vifs reproches à son intendant : «Je ne croyais pas, dit celui- 
ci, que, n'ayant invité personne, vous voulussiez un repas somp- 
tueux. — Ne savais-tu pas, répondit l'orgueilleux Romain, que 
Lucullus soupait ce soir chez Lucullus ? » 

L'application de ces mots a presque toujours lieu dans un cas 
analogue, à l'orgueil près toutefois, car cette allusion ne se pro- 
duit guère que sous forme de plaisanterie. 

Lyre d'Amphion; lyre au moyen de laquelle, suivant les 
mythologues grecs, Aniphion éleva les murs de la ville de 
Thèbes. Au son de cette lyre merveilleuse, les pierres allaient 
se placer d'elles-mêmes à l'endroit qu'elles devaient occuper. 



GRAMMAIRE LITTERAIRE 159 

Boileau a rappelé cette circonstance fabuleuse, dans son Art 
poétique, en parlant de la puissance de l'harmonie : 

Anx accents dont Orphée emplit les monts de Thrace, 
Les tigres amollis dépouillaient leur audace; 
Aux accords d'Ampbion, les pierres se mouvaient 
Et sur les murs tliébains en ordre s'élevaient. 
L'barmonie en naissant produisit ces miracles. 

En littérature, on fait souvent allusion à la lyre (TAmphion 
pour caractériser poétiquement la facilité avec laquelle s'accom- 
plit un travail pénible. 

Madame se raeurtl Madame est morte! Sublime 
mouvement d'éloquence de Bossuet, dans l'oraison lunèbre de 
Henriette d'Angleterre, duchesse d'Orléans, morte soudainement 
à la fleur de l'âge : 

« Considérez, messieurs, ces grandes puissances que nous 
regardons de si bas. Pendant que nous tremblons sous leur 
main. Dieu les frappe pour nous avertir : leur élévation en est 
la cause; et il les épargne si peu, qu'il ne craint pas de les 
sacrifier à l'instruction du reste des hommes. Chrétiens, ne 
murmurez pas si Madame a été choisie pour nous donner une 
telle instruction. li n'y a rien de rude pour elle, puisque, 
comme vous le verrez dans la suite, Dieu la sauve par le 
même coup qui nous instruit. Nous devrions être assez con- 
vaincus de notre néant; mais s'il faut des coups de surprise à 
nos cœurs enchantés de l'amour du monde, celui-ci est assez 
grand et assez terrible. nuit désastreuse ! ô nuit effroyable, 
où retentit tout à coup, comme un éclat de tonnerre, cette 
étonnante nouvelle : Madame se meurt! IXkDA.yiK est mortel » 

« Cet éloge funèbre, dit Voltaire, eut le plus grand et le plus 
rare des succès, celui de faire verser des larmes à la cour. 
Bossuet fut obligé de s'arrêter après ces paroles : nuit désas- 
treuse! etc. L'auditoire éclata en sanglots, et la voix de l'orateur 
fut interrompue par les soupirs et par les pleurs. » 

Ces mots, qui montrent avec une énergie si éloquente le pas- 
sage subit de la vie à la mort, se disent, dans l'application, des 
personnes, et principalement des choses. 

Ma foi, s'il m'en souvient, il ne m'en souvient guère. 

Vers du Geôlier de soi-même, comédie de Th. Corneille. Jodelet 
a été fait prisonnier, couvert des armes et du costume de Fré- 



160 GHAMMAIIIE LITTERAIRE 

déric, prince de Sicile; Octave, roi de Naples, le prenant pour 
Frédéric lui-même, lui dit : 

Seigneur, il vous souvient qu'un jour, sans mon secours, 

Un cruel sanglier eût terminé vos jours; 

11 vous souvient de plus que le roi votre père... 

JODELET. 

Ma foi, s'il m'en souvient, il ne m'en souvient guère. 

Ce vers si plaisant, qui a passé dans la langue, a en quelque 
sorte son histoire. A une représentation de Coriolan, tragédie 
oubliée de l'abbé Abeille, deux actrices étant en scène, l'une 
disait à l'autre : 

Vous souvient-il, ma sœur, du feu roi notre père 

Et comme celle-ci cherchait sa réponse, un plaisant du parterre 
repartit par le vers de la comédie : 

ilafoi, s'il m'en souvient, il ne m'en souvient guère. 

Le poète Olivier en a fait un usage plus piquant encore dans 
cette épitaphe épigrammatique : 

Ci-gît un auteur peu fêté , 
Qui crut aller tout droit à l'immortalité; 
Mais sa gloire et son corps n'ont qu'une même bière 

Et quand Abeille on nommera. 

Dame postérité dira : 
Ma foi, s'il m'en souvient, il m m'en souvient guère. 

11 est facile de comprendre dans quelles circonstances peuvent 
avoir lieu les applications. 



Mais attendons la fin. 

Hémistiche de la fable de La Fontaine le Chêne et le Roseau. 
Celui-ci répond au chêne, qui s'apitoie orgueilleusement sur sa 
faiblesse : 

Les vents me sont moins qu'à vous redoutables; 
Je plie et ne romps pas. Vous avez jusqu'ici, 

Contre leurs coups épouvantables, 

Bésisté sans courber le dos; 
Mais attendons la fin 

Dans l'application, ces mois signifient qu'il est imprudent de 
compter sur une constante prospérité tant qu'on n'a pas mené 
à terme une entreprise. 



CR.VMMAllïE LlTTtRAmE iCl^ 

Mais où sont les neiges d'antan? 

Refrain du poète Villon dans sa charmante ballade des Dames 
du tcnip<s jadis. Le poète, qui, au moment où il écrivit, ne se sen- 
tait pas la conscience bien nette, était préoccupé de l'idée de la 
mort. 11 se plaît donc à faire défiler devant nous le cortège des 
beautés illustres, des reines puissantes, des héroïnes, et il se 
demande : Oiî sont-elles? — Mais oii sont les neiges d'antan? 
Bien des poètes avant Villon avaient employé cette forme vive et 
énergique : Où est Arthus? Où est Hector de Troie? Où est 
Hélène? Où est la beauté de Jason, d'Absalon?... Saint Bernard 
s'était aussi servi de cette forme interrogative : Où est le noble 
Salomon? Où est Samson l'invincible? Où est l'aimable Jona- 
thas? Puis appliquant la même forme aux païens, il ajoutait: Où 
est César? Où est LucuUus? Où est Cicéron? Mais ce qui dis- 
tinguera toujours notre vieux poète, c'est la gentillesse et l'origi- 
nalité de ce refrain, si bien approprié à la beauté fugitive qui 
s'écoule en quelques heures : Mais où sont les neiges d'antan? 
Nous ne résistons pas au plaisir de citer une strophe de cette 
délicieuse ballade : 

La royne, blaiiebe comme un lys, 
Qui chantoit à voix de sireine ; 
Bertlie au grand pied, Biettris, AUiz, 
Hareaibduges qui tint le Mayne, 
Et Jehanue, la bonne Lorraine, 
Que Angloys bruslèreut à Rouen, 
Où sont-ils. Vierge souveraine?... 
Mais où sont les neiges d'antan ? 

Ce vers, qui exprime si gracieusement un mélancolique retour 
vers le passé, est, de la part des écrivains, l'objet de fréquentes 
allusions. 

Mais voici bien une autre fête. 

Vers de La Fontaine dans sa charmante fable h Chat et le vieux 

rat. 

Un second Rodilard, l'Alexandre des chats, 
L'Attila, le fléau des rats, 

avait employé toutes les ruses de son sac, et les souris n'osaient 
plus sortir de leur trou. Un dernier stratagème lui restait : 

Le galant fait le mort, et, du haut d'un plancher. 
Se pend la tète en bas : la bète scélérate 
A (le certains cordons se tenait par la patte. 



162 GP.AJ!M>.:UE LITTÉRAIRE 

Le peuple des souris croit que c'est châtiment, 

Qu'il a fait un larcin de rôt ou de fromage, 
Égi'atigné quelqu'un, causé quelque dommage, 
Entin, qu'on a pendu le mauvais garnement. 

Toutes, dis-je, unanimement, 
Se promettent de rire à son enterrement, 
Mettent le nez à l'air, montrent un peu la tète, 

Puis rentrent dans leurs nids à rats, 

Puis, ressortant, font quatre pas, 

Puis enfin se mettent en quête. 

Mais voici bien une autre fête : 
Le pendu ressuscite. 

Ces mots ont passé en proverbe, et se citent pour exprimei 
qu'une chose change tout à coup de face et dans un sens tou- 
jours désavantageux. 

Maître Jacques, personnage de /'i4i;ore, de Molière. Maître 
Jacques est tout à la fois le cocher et le cuisinier d'Harpagon; 
il trône successivement à l'écurie et à la cuisine. C'est ce qu'un 
jeu de scène fait sentir d'une manière comique : 

HARPAGON. 

Or ça, maître Jacques, je vous ai gardé pour le dernier. 

MAÎTRE JACQUES. 

Est-ce à votre cocher, monsieur, ou bien à votre cuisinier que 
vous voulez parler? car je suis l'un et l'autre. 

HARPAGON. 

C'est à tous les deux. 

MAÎTRE JACQUES. 

Mais à qui le premier? 

HARPAGON. 

Au cuisinier. 

MAÎTRE JACQUES. 

Attendez donc, s'il vous plaît. 

(llaitre Jacques ôte sa casaque de cocher et paraît vêtu en cuisinier.) 

Le nom de Maître Jacques a passé dans la langue pour désigner, 
et toujours avec une intention ironique, celui qui cultive à la fois 
les genres les plus divers. 

Malgré Minerve ; en latin. Invita Minerva, Horace {Art 
poétique, vers 385). Rimer malgré Minerve, se dit d'un auteur 
sans talent, sans inspiration, qui s'obstine à vouloir écrire quand 
même; mais ce sens se généralise dans l'application, et se dit 
de toute sorte d'impuissance. 



GRAMMAIRE LITTÉRAIRE 163 

Manchettes de Buffon; allusion à la mise recherchée du 
célèbre naturaliste en écrivant ses pages immortelles. Buffon, le 
plus grand naturaliste et l'un des plus grands écrivains qu'ait 
eus la France, a dit dans son discours de réception à l'Académie : 
« Le style, c'est l'homme même. » Cet aphorisme s'applique 
merveilleusement à cet homme célèbre. En efTet, son caractère, 
ses habitudes; et jusqu'à son physique, ressemblent à son style. Ses 
manières étaient brillantes, ses goûts fastueux, sa mise magni- 
fique, son port noble, sa démarche fière. Rien n'égale la beauté 
de ses images, l'ampleur de ses périodes, Tharmonie et la pompe 
de ses expressions. Ces brillantes qualités paraissent quelquefois 
se rapprocher de l'enflure et de l'exagération ; aussi la critique 
en a-t-elle fait souvent un reproche à l'écrivain. C'est à Buffon 
que Voltaire faisait allusion dans ce vers : 

Dans un style ampoulé parlez-nous de physique. 

Une autre fois, comme on parlait devant lui de V Histoire 
naturelle de M. de Buffon : « Pas si naturelle, v répondit-il 
finement. D'Alembert, qui partageait à l'égard du grand natu- 
raliste le peu de sympathie de Voltaire, disait un jour à Rivarol: 
« Ne me parlez pas de votre Bufïon, de ce comte de Tuffière, qui, 
au lieu de nommer simplement le cheval, dit : « La plus noble 
conquête que l'homme ait jamais faite est celle de ce fier et 
fougueux animal^ etc. — r Oui, répondit maUgnement Rivarol, 
c'est comme ce sot de J. -B. Rousseau, qui s'avise de dire : 

Des bords sacrés où naît l'Aurore 
Aui bords enflammés du couchant 



au lieu de dire tout simplement : de l'est à l'ouest. » 

Tout cela a été résumé par ces mots : les manchettes de Buffon, 
qui ont passé en proverbe pour caractériser l'affectation du style, 
des manières ou de la personne. 



APPLICATIONS 

Dans les phrases suivantes, l'élève remplacera les points de 
suspension par la locutioii convenable. 

Aujourd'hui, il n'y a que les poètes de premier ordre 
qui aient chance d'être lus; le positivisme dans les idées 
a tué la poésie. On peut faire son oraison funèbre et dire ; 



164 GRAMMAIRE UTTÉRAIRE 

Vous souvient-il de ce voyage imaginaire que nous 
fîmes dans la lune, étant sur les bancs du collège? Nous 

naviguions à pleines voiles dans le pays des rêves Eh 

quoi! il ne vous eu serait resté aucun souvenir? 



J'avais été prévenu de sa ladrerie, mais, en vérité, je 
ne m'attendais pas à partager un si maigre festin, un 
véritable repas de rat des champs. « Excusez-moi, me dit 
mon amphitryon, je croyais dîner seul, et ici, quand 

, ce n'est pas tout à fait comme chez le fameux 

gastronome romain. » 



Midas change en or tout ce qu'il touche : il détache 
une branche de chêne verdoyante, et c'est un rameau 
d'or; il cueille une pomme, et l'on dirait un fruit sorti 
du jardin des Hespérides; il touche les portes de son 
palais, et l'or rayonne sur les panneaux resplendissants; 

c'était un enchantement : Midas se fait servir 

à dîner, et tous les mets se métamorphosent en lingots 
d'or à mesure qu'il y porte les doigts. Mourant de faim 
et de soif, il commence alors à maudire le souhait qu'il 
a formé. 

En général, les écrivains, quand ils composent leurs 
ouvrages, n'aiment pas à s'assujettir à la roideur d'un 
costume officiel ou de cérémonie; ils préfèrent une mise 
négligée qui leur laisse la pleine liberté de leurs allures 
et de leurs mouvements; il leur semble qu'une tenue 
imposante effaroucherait l'inspiration. Il n'en est pas 
un de nos jours qui consentirait, en se mettant à son 
bureau, à revêtir 



Mon oncle refusa obstinément de prendre place avec 
nous dans la barque ; il préféra rester sur le bord de la 
rivière et contempler de là nos prouesses nautiques; non 
pas que , mais il était doué ou plutôt affligé 



GRASnWAlRE littéraibe 165 

d'un tel embonpoint qu'il craignait de faire sombrer 
notre frêle embarcation. 

Il y a certains de nos journaux où tel rédacteur mul- 
tiple est tour à tour, et suivant les besoins du numéro 
du jour, romancier, feuilletoniste, auteur dramatique, 
critique, poète même au besoin : en un mot, un véritable 
littéraire. 

Maintenant je suis heureux, nul homme vivant ne l'est 
davantage, et peut-être aucun n'est aussi content. Ne 

venez point me dire : ; le mal qui peut m'ar- 

river demain ne m'ôtera jamais le bonheur d'aujour- 
d'hui. 

C'est merveille que de voir avec quelle rapidité le vieux 
Paris disparaît pour faire place au nouveau. De toutes 
parts les murs surgissent, les maisons s'élèvent. Où se 
trouvaient des ruines il y a quelques semaines, se dressent 
aujourd'hui de véritables palais. Il semble que tout 
s'exécute par la vertu mystérieuse de la 

Quand on est consulté par un prétendu poète sur le 
mérite de ses vers, il est toujours assez difficile de lui 
faire entendre qu'il a tort de 

Qu'un homme qui n'a pas vu Paris depuis quinze ans 
y revienne aujourd'hui et se transporte d'un pied léger 
dans la Cité, pour mieux y respirer l'air de la vieille 
Lutècc : Bon Dieu ! s'écricra-t-il en se frottant les yeux, 
quel magicien a donc, d'un coup de baguette, emporté la 
rue d'Arcole, d'héroïque mémoire, et la rue de Gonstan- 
tine, aux souvenirs non moins épiques, et la rue de la 
Licorne et la rue des Marmousets, de tournure et d'aspect 
un peu plus antiques ? 



166 GRAMMAIBR LITTÉRAIRE 



VINGT -QUATRIÈME LEÇON 

Manteau d'Antisthène (Le), allusion à un mot de 
Socrate à ce philosophe , qui affectait le mépris des conve- 
nances sociales et des choses extérieures. Il portait des vête- 
ments troués, ce qui fournit un jour à Socrate l'occasion de lui 
dire : « Antisthène 1 j' aperçois ton orgueil à travers les trous 
de ton manteau. » 

Les orgueilleux qui affichent l'humilité ne sont pas rares, et 
le mot de Socrate trouvera toujours son application. 

Marchande d'herbes d'Athènes (La).Théophraste, né 
dans l'île de Lesbos, mais qui habitait Athènes depuis longtemps, 
s'étant arrêté un jour sur une place de la ville pour acheter 
quelques provisions auprès d'une marchande d'herbes, celle-ci 
reconnut à son accent qu'il était étranger. Théophraste, qui 
croyait posséder parfaitement le langage attique^ fut très-étonné 
de cette remarque. 

Cette prétention, assez naturelle cependant chez le philosophe 
grec, était aussi celle d'un certain Gascon, qui l'établissait péremp- 
toirement de la manière suivante : « Je défie lou plus malin 
de deviner à mon assent que j'ai vu les eaux de la Garonne. » 

La Marchande d'herbes d'Athènes est restée proverbiale, et 
l'on y fait de fréquentes allusions. 

Marche ! Marche ! Allusion à l'un des plus beaux passages 
d'un sermon de Bossuet pour le jour de Pâques : « La vie hu- 
maine est semblable à un chemin dont l'issue est un précipice 
affreux. On nous en avertit dès le premier pas; mais la loi est 
portée, il faut avancer toujours. Je voudrais retourner en 
arrière : Marche! Marche! un poids invincible, une force irré- 
sistible nous entraînent; il faut sans cesse avancer vers le pré- 
cipice. Mille travers, mille peines nous fatiguentet nous inquiètent 
dans la route. Encore si je pouvais éviter ce précipice affreux ! 
Non, non ; il faut marcher, il faut courir : telle est la rapidité des 
années. On se console pourtant, parce que de temps en temps 
on rencontre des objets qui nous divertissent, des eaux cou- 
rantes, des fleurs qui passent. On voudrait s'arrêter : Marche! 
marche! Et cependant on voit tomber derrière soi tout ce qu'on 
avait passé : fracas effroyable ! inévitable ruine I On se console 



GRAMMAIRE LITTÉRAIRE 167 

parce qu'on emporte quelques fleurs, cueillies en passant, qu'on 
voit se faner entre ses mains du matin au soir, et quelques fruits 
qu'on perd en les goûtant: enchantement! illusion! Toujours 
entraîné, tu approches du gouffre affreux; déjà tout commence 
à s'effacer-, les jardins moins fleuris, les fleurs moins brillantes, 
leurs couleurs moins vives, les prairies moins riantes, les eaux 
moins claires : tout se ternit, tout s'elface. L'ombre de la mort 
se présente : on commence à sentir l'approche du gouffre 
fatal. Mais il faut aller sur le bord. Encore un pas : déjà 
l'horreur trouble les sens, la tète tourne, les yeux s'égarent. 
Il faut marcher; on voudrait retourner en arrière; plus de 
moyens : tout est tombé, tout est évanoui, tout est échappé! » 
Jamais on n'avait donné une image plus frappante de la rapi- 
dité de la vie humaine. Dans l'application, ce mot s'emploie 
pour exprimer une rapidité d'événements, par laquelle on est en- 
traîné, dans quelque ordre d'idées que ce soit. 

Massue d'Hercule (La) ; allusion au lourd et terrible 
instrument au moyen duquel ce héros délivra la terre des mons- 
tres qui l'infectaient, et accomplit ses glorieux travaux. 

Dans l'application, ces mots désignent un moyen irrésistible et 
violent d'arriver à ses fins. 

Médecin Tant-pis et le médecin Tant-mieux (Le), 
allusion à une fable où La Fontaine met en présence deux mé- 
decins qui, suivant l'usage, sont d'un avis diamétralement 
opposé. 

Dans l'application, on désigne par ces deux mots ce travers 
particulier à certaines gens qui voient les choses ou tout en blanc 
ou tout en noir. C'est, à u,n certain point de vue, le pessimisme 
et l'optimisme en présence. 

Mèmequandl'oiseaumarclie onsentqu'iladesailes. w 
Vers de Lemierre dans son poème des Fastes, chant I" : 

Si la trace des dieux fut, dit-on, roconiine 
Aux parfums qu'apiès eux ils bissaient dans la nue, 
Que dans mes vers ainsi cliaqi.ie trait apern: 
Se sente du trépied où je l'aurai conçu , 
Que le plus humble objet brille encor d'étincelles; 
Même quand l'oheau marche, on sent, qu'il a des ailes. 

Delille, dans sa réponse au discours de réceplion de Lemierre 
a r.'.cadéinie française, lit une application très-lîne et très-flat- 



i68 GRAMMAIRE LITTERAIRE 

teuse de ce vers au poète, obligé d'être prosateur en cette cir- 
constance, en lui disant : 

Même quand l'oiseau marche, on sent qu'il a des ailes. 

Lemierre n'est qu'un poète du second ordre; mais il en est 
peu, même parmi ceux du premier, qui aient des vers aussi 
bien frappés. Malheureusement, ils ne se comptent que par 
unités. L'alexandrin qui nous occupe exprime merveilleusement 
"cette vérité, que, chez l'homme supérieur, la plus simple pensée 
porte toujours le cachet de son génie, l'empreinte de sa puis- 
sante originalité. 

Mes pareils à deux fois ne se font pas connaître, 
Et pour leurs coups d'essaiveulent des coups de maître 

Vers tirés de la fameuse scène de la provocation, dans le Cid, 
tragédie de Corneille, acte II, scène it. Rodrigue (le Cid), qui n'a 
pas encore porté les armes, provoque à un combat mortel le 
comte de Gormas, un des plus vaillants guerriers de l'Espagne, 
lequel a outragé don Diègue, père de Rodrigue : 

RODRIGUE. 

A moi, comte, deux mois. 

LE COMTE. 

Parle. 

RODRIGUE. 

Ote-moi d'un doute. 
Comiais-tu bien don Diègiio ? 

LE COMTE. 

Oui. 

RODRIGUE. 

Parlons bas; écoute. 
Saistii que ce vieillard fut la même vertu, 
La vaillance et l'honneur de son temps? îe sais-tu 7 

LE COMTE. 

Peut-être. 

BODRIGDE. 

Celte ardeur que dans les yeux je porte, 
Sais-tu que c'est son sang? le sais-tu? 

LE COMTE. 

Que m'importe? 

RODRIGUE. 

A quatre pas d'ici je te le fais savoir, 

LE COMTE. 

Jeune présomptueux. 

RODRIGUE. 

Parle sans t'émonvoir. 
Je suis jeune, il est vrai , mais aux âmes bien nilrs 
La valeur n'attend pas le nombre des années. 



GRAMMAIRE LITTÉnAIUE 169 

LE COMTE. 

Te mesurer à moi ! Qui t'a rendu si vain, 
Toi qu'on n'a jamais vu les armes à la main? 

RODRIGOE. 

Mes parcili à deux fois ne .vf font pas connaître. 

Et pour liurs coups d'essai veulent aes coups de maître. 

Dans l'application, ces vers caractérisent une personne ou 
une chose qui se révèle subitement par un coup d'éclat. 



Meunier Sans-Souci (Le). Voyez II y a des juges à 
Berlin. 

Meunier, son Fils et l'Ane (Le), titre d'une des plus 
jolies fables de La Fontaine, où il montre, par une succession 
d'incidents aussi plaisants que pittoresques, l'impossibilité de 
suivre les conseils, presque toujours contradictoires, que chacun 
se plaît à donner. De là, comme conclusion, ces mots passés en 
proverbe : On ne peut contenter tout le monde et son père. 

Les allusions rappellent tantôt la fable elle-même, tantôt les 
mots que nous venons de citer. 

Midas changeant en or tout ce qu'il touche. 

Bacchus étant venu en Phrygie, suivi de sa cohorte accou- 
tumée, le vieux Silène, qui l'accompai^fnait, s'arrêta vers une 
fontaine où Midas avait fait verser du vin pour l'attirer. Le 
bonhomme en était friand; il y resta longtemps, et s'endormit 
auprès de la source en attendant que la soif lui revînt. Les pâtres 
de Phrygie, l'ayant trouvé ivre et chancelant, le couronnèrent 
de fleurs et le conduisirent au palais de Midas; ce prince, ravi 
d'avoir en sa puissance le ministre fidèle des mystères de Bac- 
chus, lui fait un accueil magnifique, et le ramène aux champs 
de Lydie après dix jours de réjouissances et de festius. Le dieu, 
charmé de revoir son père nourricier, et reconnaissant de l'hos- 
pitalité qu'il a reçue à la cour phrygienne, permet à Midas de 
former un souhait qu'à l'avance il s'engage à exaucer. « Que 
tout ce que je touche, s'écrie Midas, ^e change en or à l'instant 
même. » Bacchus accomplit son souhait, et lui fait ce don funeste 
en regrettant qu'il n'ait pas mieux choisi. Le roi, qui se croit au 
comble de la félicité, se retire joyeux du pouvoir qu'il vient d'ob- 
tenir. Osant à peine croire à une faveur si singulière, il veut en 
faire l'essai : une branche de chêne pendait verdoyante au-dessus 
de sa tête; il la cueille, et c'est un rameau d'or; il coupe quel- 

UVRE DE l'élève. 8 



i70 GUAMIIAIUE LlTTÉRAiRE 

ques épis, qui deviennent à l'instant même la plus précieuse de 
toutes les moissons; il détache une pomme, et l'on croirait un 
fruit sorti du jardin des Hespérides; il touche les portes de son 
palais, et l'or rayonne sur les panneaux resplendissants; il plonge 
sa main dans l'eau, et l'or coule sous ses doigts en filets jaunes 
et limpides. C'était un enchantement, et Midas pouvait à peine 
contenir les transports de sa joie. Cependant ses domestiques 
dressent devant lui une table chargée de viandes et de fruits. 
Mais voici bien une autre fête : le prodige continue, et tous les 
mets se changent en or à mesure qu'il y porte les doigts; il 
touche aux dons de Cérès, et c'est un lingot qu'il essaye de broyer 
sous sa dent; il porte une orange à ses lèvres, et le fruit déli- 
cieux n'est plus qu'un métal froid, sans saveur et sans goût; 
il mêle à une eau pure les doux présents de Bacchus, et c'est un 
or liquide qui coule dans sa bouche. Elïrayé de ce malheur 
étrange, rict.e et pauvre tout à la fois, il commence à maudire 
le souhait qu'il a formé. Alors, levant au ciel ses mains encore 
toutes chargées de l'or qu'elles ont touché, il supplie le dieu de 
le délivrer d'une faveur aussi funeste. Les dieux sont indulgents : 
Bacchus pardonne à Midas une faute qu'il avoue, et lui com- 
mande d'aller se laver dans le Pactole. La brillante prérogative 
du roi passa aux eaux du fleuve, et, maintenant encore, le Pac- 
tole est célèbre par les paillettes d'or qu'il roule. 

Cette ingénieuse allégorie de Midas changeant en or tout ce 
qu'il touche devrait être exclusivement celle du travail; mais 
elle s'applique aussi à ces hommes pour qui tout est matière 
à succès, qui semblent apporter avec eux la prospérité dans 
toutes les entreprises auxquelles ils prennent part. 

Minerve sortant tout armée du cerveau de Ju- 
piter. Selon la Fable, le maître des dieux, éprouvant un grand 
mal de tête, fit venir Vulcain, qui la lui fendit d'un coup de 
hache; Minerve en sortit aussitôt, la lance à la main, couverte 
de son casque et de son bouclier. Les poètes ont voulu faire 
ainsi de Minerve l'emblème de la sagesse, de la raison et du 
génie. J.-B. Rousseau fait allusion à cette naissance de Minerve 
dans ces vers qu'il adresse à sa muse ; 

Viens à ma timide verve. 
Que le froid repos énerve, 
Kedcnuer iia feu nouveau; 
Et délivre ma Minerve 
Des prisonsde mon cerveau. 



GRAMMAIRE LITTÉRATRE 171 

Dans l'application, cette figure ne s'emploie guère que d'une 
manière négative, pour montrer que le progrès est lent à se 
former, que la civilisation, la science, les arts, etc., ne sont que 
le produit d'un long enfantement. Souvent aussi cette 'ocution 
désigne un produit spontané, une chose née de toutes pièces. 



APPLICATIONS 

Dans les phi'ases suivantes, l'élève remplacera les points de 
suspension par la locution convenable. 

Lorsque M"® Ém. de Girardin se cacha modestement 
sous le nom de vicomte de Launay dans ses charmantes 
causeries hebdomadaires de la Presse, tous ceux qui con- 
naissaient son esprit fin et délicat eurent bientôt soulevé 
le voile dont la dixième muse cherchait à s'envelopper. 

Même quand une femme écrit, elle a beau vouloir ca- 
cher son sexe, on sent facilement son cœur, qui se trahit 
presque à chaque ligne, et, malgré tous les soins qu'elle 
prend pour donner à son style la vigueur nécessaire, le 
lecteur ne s'y laisse pas prendre; car 



La passion des trésors est nuisible à la société; elle 
gêne la circulation. L'avare est pauvre sur ses monceaux 

d'or; semblable à , il et meurt de faim 

au milieu de ses richesses. 

Le chemin de fer est inflexible comme le destin; il va 
tout droit devant lui sans jamais reculer. 11 franchit les 
vallées, il perce les montagnes; ou dirait qu'il obéit à 

cette voix toute-puissante de l'orateur chrétien : 1 

! 

Lorsqu'on se lance dans une entreprise importante, 
les conseils éclairés sont toujours nécessaires. Mais que 
faire quand ces conseils se contredisent réciproquement'' 
N'est-ce pas ici une application de la fable ? 



172 Gn.AViMAinF. LiTirnAinE 

Rien n'est plus amusant que la lecture des journaux 
d'opinions opposées; ce qu'un nouvelliste voit en noir, 

l'autre le voit en rose ; là c'est le nouvelliste , ici 

le nouvelliste 

Combien Bérangern'a-t-il pas perdu de plaisirs secrets 
et d'inspirations, s'il n'a pu lire en leur langue Virgile, 
Horace et Homère! Dans ses plus belles chansons (nous 
réservons la licence, bien entendu), il y a le goût, il y a 
la vie; mais il y manque je ne sais quel accent du pays 

grec ou du pays latin. La lui aurait dit : « Tu es 

un Gaulois venu avec Brennus. » 



La volonté, le travail, mais un travail assidu et sans 
relâche, telle est la qui brise tous les obsta- 
cles. 

Personne mieux que Bossuet n'a possédé ce don de 
profonde et intime union entre sa pensée et sa parole, 
cette faculté merveilleuse qui fait de la diction et du style 
une partie intégrante, essentielle de l'idée même. En le 
lisant avec attention, on reconnaît partout que sa phrase 
a jailli en un seul bloc de sa pensée, comme 

Rien de plus plaisant que les discours de réception à 
l'Académie ; le nouvel élu, après avoir sonné à toutes les 
portes, com.me on sait, après avoir fait à huis clos l'éta- 
lage de ses titres au fauteuil, se reconnaît ensuite publi- 
quement indigne de l'honneur qu'on lui fait: ! 

est-on tenté de lui crier, avec Socrate, 

L'enjouement s'étend à toutes sortes de sujets; il em- 
bellit la morale, il adoucit le reproche, il rend la louange 
plus flatteuse, il sait égayer jusqu'à la tristesse : c'est le 
de la fable, qui 

Victor Hugo avait à peine dix-huit ans lorsqu'il com- 
posa cette magnifique ode, Moise sur le Nil, qui fut cou- 



GRAMMAIRE LlTTEiiAlRE 173 

ronnée par l'Académie des Jeux floraux de Toulouse. Si 
la modestie ne le lui eût interdit, il aurait pu prendre pour 
épigraphe ces deux vers du grand poète tragique : 



Quoi que fasse un chef d'administration, il ne parvien- 
dra jamais, fût-il cent fois plus juste qu'Aristide, à éviter 
la critique des uns et les récriminations des autres. 
La Fontaine l'a dit en grand moraliste : 



VINGT- CINQUIÈME LEÇON 

Moelle des lions (La), allusion à l'éducation d'Achille, à 
la manière forte et virile dont ce héros iiit élevé parle centaure 
Chiron. Voyez Éducation d'Achille. 

Dans l'application, la moelle des lions caractérise ces éduca- 
tions fortes qui développent les grands talents et les mâles ca- 
ractères. 

Moi, c'est moi qui l'ai fait! en latin, Jie, me, adsum qui 
feci! exclamation tirée du célèbre épisode de Nisus et Euryale 
(Virgile, Enéide, liv. IX, v. 427). Nisus et Euryale, jeunes 
guerriers troyens, unis par l'amitié la plus tendre, compagnons 
de périls et de gloire, veulent tenter ensemble quelque chose 
d'héroïque. Ils pénètrent pendant la nuit dans le camp des Ru- 
tules, massacrent un grand nombre de guerriers ensevelis dans 
le sommeil de l'ivresse, et s'apprêtent à revenir sur leurs pas. 
Mais le jour parait, et un chef rutule, Volscens, à la tète de 
trois cents cavaliers, surprend Euryale. Nisus, caché dan? 
l'ombre, lance deux flèches qui percent deux Rutules; mais, à la 
vue de Volscens levant son épée sur Euryale, il s'élance de sa 
retraite en criant : « Me voilà, c'est moi qui ai tout fait : Me, 
me, adsum qui feci; tournez vos armes contre moi! » Déjà le 
fer a tranché les jours d'Euryale; Nisus se précipite au milieu 
des ennemis, il ne cherche que Volscens, le tue, et, percé lui- 
même de mille traits, va tomber et mourir sur le corps de son 
ami. 



174 GRAMMAIRE LITTÉRAIRE 

On fait entendre cette exclamation pour exprimer d'une ma- 
nière vive et énergique, en bonne ou ea mauvaise part, qu'on 
est l'auteur d'une chose attribuée à un autre. 



Moi, moi, dis-je, et c'est assez... 

Allusion à un passage de Corneille dans sa tragédie de Médée, 
acte \" , scène v. Médée, sur le point d'être abandonnée par le 
volage Jason, épris d'un nouvel amour pour la fille de Créon, 
roi de Corinthe, fait part de ses sentiments de colère et de ses 
projets de vengeance à Nérine, sa confidente. Celle-ci rappelle à 
Médée l'abandon où elle se trouve et lui conseille la prudence : 

Que sert ce grand coiiragft où l'on est sans pouvoir? 

MÉDÉE. 

Il trouve toujours lieu de se faire valoir. 

NÉRINE. 

Forcez l'aveuglement dont vous êtes séduite, 
Pour voir en quel état le sort vous a réduite. 
Votre pays vous hait, votre époui est sans {oi; 
Dans un si grand revers que vous reste-t-il? 

MÉDÉE. 

Moi, 
Moi, dis-je, et c'est assez 

La valeur littéraire de ce moi a été contestée, et surtout la 
répétition qui forme l'hémistiche suivant : Moi, dis-je, et c'est 
assez. Voici à ce sujet le sentiment de La Harpe : « Des gens 
difficiles ont prétendu que ce dernier hémistiche affaiblissait la 
beauté du moi. C'est se tromper étrangement : bien loin de di- 
minuer le sublime, il l'achève; car le premier moi pouvait 
n'être qu'un élan d'audace désespérée, mais le second est de ré- 
flexion; elle y a pensé, et elle insiste : moi, dis-je, et c'est assez. 
Le premier étonne, le second fait trembler quand on songe que 
c'est Médée qui le prononce. » 

Dans l'application, le moi fameux de Médée est resté prover- 
bial pour exprimer la confiance absolue que l'on conserve dans 
ses propres forces au milieu d'un grand danger. 

Moïse mourant en vue de la terre promise. Moïse^ 
pour avoir douté de la pa,role du Seigneur au rocher d'Horeb, 
fut condamné à ne pas pénétrer dans la terre promise. Il mou- 
rut en effet sur le mont Nébo, du haut duquel il put apercevoir 
le pays de Chanaan. 

Rien n'est plus frappant, plus dramatique, que cette situation 
d'un homme qui contemple de loin, avec douleur et ravissement 



GRAMMAIRE LITTÉRAIRE 175 

le but qui a été l'objet des aspirations de toute sa vie, et qu'il 
ne lui est pas donné d'atteindre. Moïse résume ici l'histoire de 
l'humanité tout entière, de chaque homme qui descend dans la 
tombe laissant denière kù une œuvre inachevée-, aussi n'est-il 
aucun épisode de la Bible qui se i)réte à de plus nombreuses 
applications que ce souvenir de Moïse expirant sur le somme 
iu Nébo, et embrassant la terre promise d'un dernier regard. 
Dans ses Feuilles d'automne, M. Victor Hugo préfère l'espé- 
rance, qui entretient l'illusion, à la possession elle-même, qui 
souvent la détruit, et Moïse mourant sur le Nébo lui semble plus 
heureux qu'au milieu de la terre de Ghanaan : 

Restons où nous voyons. Pourquoi vouloir descendre. 
Et toucher ce qu'on rêve, et marcher dans la cendre? 
Que ferons-nous après? Où descendre? où courir? 
Pins de but à chercher! plus d'espoir qui séduise I 
De la terre donnée à la terre promise. 
Nul retour; et Moïse a Lien fait de mourir. 

Dans l'application, la terre promise représente les vœux, les 
aspirations, les illusions, les espérances de tout homme qui 
poursuit un but: mourir en vue de In terre promise, c'est des- 
cendre dans la tombe au moment oïl l'on voit tous ses rêves sur 
le point de se réaliser. 

Mon petit ruisseau de la rue du Bac, allusion à un 
mot de madame de Stacl, qui, au milieu des splendeurs de sa 
réside"ce de Coppet, répondait à ceux qui lui faisaient valoir le 
plaisir qu'elle devait goûter à considérer les beautés pittoresques 
de la Suisse : « U n'y a pas pour moi de rivière qui vaille mon 
petit ruisseau de la rue du Bac. » 

Le petit ruisseau de la rue du Bac, comme le Simoïs tant de 
fois regretté par Andromaque à la cour de Pyrrhus, est resté 
une expression proverbiale pour exprimer poétiquement et éner- 
giquement le regret que laisse dans le cœur la patrie absente. 



Mon siège est fait, allusion à un mot de l'abbé Vertot. 
Le célèbre abbé, ayant été chargé de composer l'histoire de 
l'ordre de Malte, écrivit à un chevalier pour lui demander des 
renseignements précis sur le fameux siège de Rhodes. Les ren- 
seignements s'étant fait attendre, Vertot n'en continua pas 
moins son travail, qui était fini lorsque les docum3nts arri- 
vèrent. La conscience de l'écrivain nesetrouva^uUementgénée 



176 GRAMMAIRE LITTÉRAIRE 

par les divergences qui pouvaient exister entre son récit et la 
vérité, et il répondit à son correspondant : « J'en suis fâché, 
mais mon siège est fait. » 

Ce mot est demeuré proverbial pour faire entendre qu'on per- 
siste dans une idée, dans une résolution, malgré des renseigne- 
ments, des conseils tardifs, dont on ne peut plus ou dont on ne 
veut pas profiter. 



Monsieur le premier président ne veut pas qu'on 
le joue, phrase équivoque adressée par Molière au parterre de 
la Comédie-Française quand, sur le point de représenter 7ar- 
tufe, on reçut du premier président de Lamoignon un ordre 
portant défense de jouer la pièce : « Messieurs, dit Molière aux 
spectateurs, nous comptions vous donner le Tartufe, mais Mon- 
sieur le premier président ne veut pas qu'on le joue. » L'inter- 
prétation de cette phrase a soulevé des difficultés. Molière a-t-il 
voulu lancer un trait mordant contre le premier président, en 
s'abritant derrière une équivoque? Quelques critiques l'entendent 
ainsi. M. Génin est d'un avis contraire, et ses raisons semblent 
assez concluantes. Molière aurait-il voulu outrager publiquement 
le premier magistrat du royaume, l'illustre et vertueux Lamoi- 
gnon, qui honorait de son intimité Boileau, ami de Molière, 
comme chacun le sait? Gela est peu vraisemblable. D'ailleurs, 
celte histoire est beaucoup plus vieille que l'auteur de Tartufe, 
car le même mot est attribué à Lope ou à Calderon, au sujet 
d'une comédie intitulée l'alcade : L'alcade ne veut pas qu'on le 
joue. 

D'un autre côté,Mohère se sentait fort de l'appui de Louis XIV 
lui-même; il sollicitait depuis une année l'autorisation de faire 
représenter son chef-d'œuvre; le grand jour arrive enfin, et 
voilà que tout à coup Lamoignon oppose son veto. On comprend 
alors que le mot s'échappe des lèvres frémissantes de l'auteur. 
Nous croyons donc que le doute est permis dans cette circon- 
stance. 

Quoi qu'il en soit, l^lorian a fait de ce mot une application 
charmante, où le doute, cette fois, est tout à fait impossible. 
Un jour qu'on devait jouer le Bon Père chez le duc de Pen- 
thièvre, à l'occasion de sa lète, le prince s'y opposa par dévo- 
tion. Florian dit alors à la compagnie : « Nous espérions vous 
donner aujourd'hui la comédie du Bon Père, mais M. h duc de 
Pciiihiivie ne veut pas qu'on le joue. » 



GRAMMAIRE LITTÉRAIRE 177 

Monsieur Prud.hom.ine, type de la nullité maq-istrale et 
satisfaite de soi. La création en est due à Henri Monnier; la 
collaboration du public l'a enrichi de plus d'un trait. L'existence 
officielle de Monsieur Prud/iomme date de vingt-cinq ans. Au- 
paravant il était, sans nul doute, mais seulement à l'état de 
chaos, attendant son créateur : le limon dont Henri Monnier 
forma le premier Prudhomme fut un employé de ministère qui 
lui tomba un jour sous la main, chez un feuilletoniste célèbre 
logé dans une i;:i.iir,on entre cour et jardin. L'employé arriva et 
dit gravement : « Vous habitez un Eden, monsieur, un véritable 
Éden. » — Ce mot fut le fiât lux d'Henri Monnier. 

Monsieur Prudhomme se rencontre un peu partout, mais 
particulièrement dans la petite bourgeoisie. Son signalement 
git tout entier dans la solennité banale de son langage. Exem- 
ples : — L'horizon politique se rembrunit; — Un pareil fait 
n'a pas besoin de commentaire ; — On ne remplace pas une 
mère; — La plus franche cordialité n'a cessé de régner pendant 
le banquet; — Le plus beau fleuron de sa couronne; — Otez 
Vhomme de la société, vous l'isolez; — Le char de l'Etat ra som- 
brer surun volcan; — L'ambition perd l'homme; si Napol(!on P' 
avait voulu rester simple officier d'artillerie, il se serait marié, 
aurait eu beaucoup d'enfants, et vivrait peut-être encore tran- 
quille; — C'est mon opinion, et je la partage; — Ce sabre est 
le plus beau jour de ma vie; etc. 

En littérature, et surtout dans la conversation, on donne la 
qualification de Monsieur Prudhomme à tout individu qui se 
présente avec ce caractère, et l'espèce n'en est pas rare. 



Montagne de Maliomet, allusion à un épisode plus ou 
moins authentique de la vie du fondateur de la religion musul- 
mane. De nombreux passages de l'Alcoran prouvent qu'il ne 
s'attribuait point le don de faire des miracles, bien que des cha- 
pitres entiers soient consacrés au récit de ses prétendues révéla- 
tions. Toutefois, voici un trait de sa vie qui montre que ce 
n'étaient ni la bonne volonté ni la foi qui lui manquaient; mais 
cette foi, c'est ici le cas de le dire, n'allait pas jusqu'à transpor- 
ter les montagnes. Ayant assemblé un jour un grand concours 
de peuple, il se plaça en face d'une montagne. H veut la faire 
avancer vers lui, il l'appelle, mais elle reste immobile. « Eh 
bien, montagne, s'écria-t-il alors, puisque tu ne veux pas venir 
à Mahomet, Mahomet ira à toi. » Tout le peuple le suivit, et le 



178 GRAMMAIRE LITTÉRAIRE 

ton majestueux et inspiré dont il prononça ces paroles fit une 
telle impression sur ces esprits prévenus et crédules, qu'il lui 
tint lieu de prodige. 



Montagne qui enfante une souris (La), allusion à uue 
fable de La Fontaine, qui n'est que le développement de ce vers 
d'Horace {Art poétique, v. 139) : 

Parlurient mcn'ts, nascetur ridiculus mus. 

Une montagne en mal d'enfant 
Jetait une clameur si baute. 
Que chacun, au bruit accourant. 
Crut qu'elle accoucherait sans faute 
D'une cité plus grosse que Paris : 
Elle accoucha d'une souris. 

Ces mots sont à l'adresse des personnes ou des choses dont 
les promesses pompeuses ou les brillantes apparences n'abou- 
tissent qu'à un résultat ridicule. 

Monter au Capitole. Dans l'ancienne Rome, les généraux 
vainqueurs montaient en triomphe au Capitole, sur un char 
splendide, au milieu des acclamations de tout le peuple, et y of- 
fraient des sacrifices aux dieux; puis tout le peuple les recon- 
duisait à leur demeure avec des flambeaux et en poussant des 
cris de joie. 

Dans l'application, ces mots sont presque toujours plaisants, 
et s'adressent ironiquement à ceux qui font sonner haut une 
action dans laquelle il n'y a rien que d'ordinaire. 



APPLICATIONS 

Dans les phrases suivantes, l'élève remplacera les points de 
suspension par la locution convenable. 

Quand les bavards, j'entends ceux qui aiment à s'écou- 
ter parler, se prennent à raconter une nouvelle, ils ont 
soin de préparer la chose par un exorde pompeux et gros 
de promesses; mais, dès qu'ils en sont arrivés à la péi^o- 
raison, ceux des auditeurs qiri ont du sens se regardent 
et semblent se dire entre eux : 



GRAMMAIRE LITTÉRAIHE 179 

Une réhabilitation historique est presque impossible ; 
les écrivains les plus habiles en sont pour leurs phrases. 
Insouciante ou paresseuse, l'opinion ne veut pas changer; 
elle préfère dire comme un historien trùs-connu : J'en 
suis fâchée, mais 

Que votre fils ait constamment sous les yeux Homère, 
Démosthène, Platon, Xénophon, Gicéron, Virgile, Horace, 
Tacite, Pascal, Bossuet, Fénoloa; les grands philosophes, 
les grands poètes, les grands historiens, les grands ora- 
teurs, les grands moralistes : telle est la dont 

il faut nourrir son esprit. 

Combien de chercheurs ardents, d'inventeurs infati- 
gables, meurent épuisés de travail et souvent de misère, 
au moment même où ils allaient enfin recevoir le prix 
de leurs longs efforts ! Comme Moïse, ils rendent le der- 
nier soupir 

C'était un homme à cravate blanche et empesée, à la 
démarche grave, presque solennelle, portant haute et 
droite sa tête ornée d'une paire de besicles vertes, ne 
s'exprimant que par aphorismes, la bouche pleine de 
phrases creuses et sonores. A première vue, on le recon- 
naissait pour un membre de la famille de 

Le prospectus ne doute de rien, il promet monts et 
merveilles. On le croit sur parole, et la crédulité ne tarde 
pas à s'apercevoir que la 

Voilà cinq ans que tu me promets de venir passer 
quelques semaines avec moi, promesse que tu me réitères 
régulièrement tous les deux ou trois mois, mais dont 
je ne veux plus me payer, car il me tarde de serrer la 
main à un vieil ami. Je vois bien qu'il faudra m'arracher 
à mes occupations, et dire comme Mahomet : 

Au milieu de nos plus splendides expositions, une dou- 
loureuse réflexion se présente parfois à l'esprit; toutes 
ces merveilles de l'industrie font ressortir plus vive- 



180 GRAMMAIRE LITTÉRAIRE 

ment encore ce mensonge cruel du fabricant qui n'a pas 
fabriqué, de l'inventeur qui n'a pas inventé. Gomme on 
serait heureux de rencontrer derrière ces riches produc- 
iions l'ouvrier intelligent à qui elles doivent l'existence, 
et qui aurait souvent le droit de s'écrier : 

Le monde est plein de gens qui s'exagèrent leurs 
moindres prouesses, et qui, lorsqu'ils viennent de racon- 
ter quoique acte qui leur est personnel, regardent tous 
les auditeurs d'un air radieux et semblent leur dire : 



Défiez-vous des gens qui ont toujours les promesses à 
la bouche; ce sont généralement ceux qui tiennent le 
moins : la dit le sage en les écoutant. 



VINGT-SIXIÈME LEÇON 

Montrez-moi patte blanche. 

Vers tiré de la fable de La Fontaine le Loup, la Chèvre d h 
Chevreau, .i^ >■ ■ '■•:' 
La chèvre, allant paître l'herbe nouvelle, 

Ferma sa porte au loquet, 
Pi'on sans dire à sou biquet : 
Gardez-vous, sur votre vie. 
D'ouvrir que l'on ne vous die, 
Pour enseigne et mot du guet : 
Foin du loup et de sa race! 

Un loup qui passait par là entendit le mot d'ordre, s'appro- 
dia de la porte, 

Et, d'une voix papelarde. 
Il demande qu'on ouvre, en disant : Foin du loup! 

Et croyant entrer tout d'un coup. 
Le biquet soupe onueux pai- la fente regarde : 
Mnntrez-moi patte blanche, ou je n'ouvrirai point, 
S'écria-t-il d'abord. Patte blanche est un point 
Chez les loups, comme on sait, raiement en usage. 
Celui-ci, tort surpris d'entendre ce langage. 
Comme il était venu s'en retourna chez soi. 



GUAMMAIP-E LITTÉHAIRE 181 

Dans rapplication, ces mots s'adressent à ceux dont on soup- 
çonne les intentions hypocrites, et vis-à-vis desquels deux sûre- 
tés valent mieux qu'une. 

Mort frappe d'un pied, indifférent (La)...; en latin, 
œquo puisât pede..., vers par lequel l'épicurien Horace invite 
son ami Sestius à jouir de l'heure présente : « La vie est courte, 
lui dit-il, et la mort frappe d'un pied indifférent à la chaumière 
du pauvre et au palais des rois. » 

Les écrivains font de fréquentes applications de ce précepte 
du poète latin, pour exprimer que la seule véritable égalité qui 
existe parmi les hommes est régalitc devant la mort. 

Mouctie du coch.e (La), allusion à la fable de La Fontaine 
le Coche et la Mouche : 

Dans un chemin montant, sablonneux, malaisé, 
Et de tous les côtés an soleil exposé, 

Six forts clievanx tiraient nu coche, 
ïerames, moine, vieillards, tout était descendu : 
L'attelage suait, soufflait, était rendu. 
Une mouche survient, et des chevaux s'approche. 
Prétend les animer par sou bourdonnement, 
Pique l'un, pique l'autre, et pense à tout moment 

Qu'elle fait aller la machine ; 
S'assied sur le timon, sur le nez du cocher. 

Aussitôt que le char chemine. 

Et qu'elle voit les gens marcher, 
Elle s'en attribue uniquement la gluiie. 

Dans l'application, ces mots : Faire la mouche du coche, si- 
gnifient faire l'empressé, le nécessaire, et s'attribuer le succès 
des choses auxquelles on a le moins contribué. 

Moutons de Panurge (Les), allusion à un des passages 
les plus comiques du Pantagruel de Rabelais. 

Panurge, le joyeux compagnon de Pantagruel, est, comme on 
sait, un des enfants de l'imagination capricieuse de Rabelais. 
Pendant le voyage de Pantagruel au pays des Lanternes, Pa- 
nurge se prit, en mer, de querelle avec le marchand Uinde- 
nault, qui l'avait gravement injurié. Pour se venger et jouer à 
Dindenault un tour de sa façon, il lui acheta un de ses mou- 
tons, qu'il précipita dans la mer. L'exemple et les bêlements de 
celui-ci entraînèrent tous ses compagnons, qui sautèrent l'un 
après l'autre et à la file. Le marchand lui-même fut entraîné 



182 GRAMMAIRE LITTÉRAIRE 

par le dernier, qu'il s'efforçait de retenir, et se noya avec son 
troupeau, complétant ainsi le tableau saisissant de l'extravagance 
iniitative de la foule. Panurge, armé d'un aviron, les empê- 
chait de remonter sur le navire, « les preschoit éloquentement, 
leur remonstrant par lieux de rhélorique les misères de ce motide, 
affirmant plus heureux estre les trespassés que les vivants en ceste 
vallée de misère. » 

Dans l'application, ces mots Moutons de Panurge désignent 
ceux qui s'empressent de faire une chose par esprit d'imitation. 

Mulet cliargé d'or de Philippe, allusion à un mot do 
Philippe, roi de Macédoine, qui disait ne pas connaître de for- 
teresse imprenable quand un mulet chargé d'or pouvait y 
monter. 

Le Mulet de Philippe revient souvent sous la plume ou dans 
la conversation, quand on veut exprimer avec énergie la puis- 
sance irrésistible de l'or. 

Navire Argo (Le). A son retour du voyage en Colchique, 
le navire Argo fut consacré à Neptune et à Minerve, puis con- 
servé comme une relique; on l'entretenait soigneusement ; mais 
il arriva qu'a force de réparations successives, il ne resta pas 
une seule pièce du navire primitif, ce qui n'affaiblit en rien la 
vénération dont Argo était l'objet. 

Ces mots. C'est le navire Aryo, en parlant d'une chose répu- 
tée toujours la même, quoiqu'elle ait subi une transformation 
complète, étaient déjà passés en proverbe chez les Grecs. Chez 
nous, c'est le couteau de saint Hubert, dont on avait renouvelé 
tantôt la lame et tantôt le manche, qui a recueilli cet héritage. 

Ne jetez pas des perles devant les pourceaux; en 

latin, Nolite miitere margaritas ante porcos. 

Dans l'application, ces paroles, tirées de l'Évangile, signifient 
qu'il ne faut pas parler devant un ignorant de choses qu'il ne 
comprend pas. 

Ne touchez pas à la hache, exclamation de Charles 1*'^ 
quand il monta sur l'échafaud et qu'il aperçut quelqu'un qui 
s'approchait de l'instrument fatal. 

On rappelle ce mot, par exagération, à propos d'un objet plus 
ou moins sacré, pour signifier qu'il ne faut pas y porter la main. 

Les Espagnols disent dans le même sens : Ne touchez pus à lu 



GRAMMAIRE LITTÉRAIRE 1S3 

reine, par suite d'une étiquette outrée qui défendait^ sous peine 
de mort, de toucher même le pied de la reine, alors qu'elle au- 
rait couru un grand danger, comme l'histoire en offre plusieurs 
exemples. 

Niobé et ses enfants. Niobé, fille de Tantale, roi de 
Lydie, épousa Amphion, roi de Thèbes, et en eut quatorze en- 
fants, sept filles et sept garçons. Fière de cette nombreuse pos- 
térité; elle méprisait Latone, qui n'avait eu que deux enfants, 
Apollon et Diane, et allait jusqu'à s'opposer au culte qu'on 
rendait à cette déesse, prétendant qu'elle-même méritait à bien 
plus juste titre d'avoir des autels. Apollon et Diane, pour ven- 
ger leur mère offensée, tuèrent à coups de flèche tous les en- 
fants de Niobé, qui resta immobile, muette de douleur, et fut 
changée en rocher par Jupiter. 

Voici comment Ovide a dépeint la métamorphose de Niobé : 

Au milieu de leurs corps étendus et sanglants, 

Veuve de son époui, veuve de ses enfants, 

Par le mal endurcie, elle n'est plus sensible ; 

Ses longs ciievenï épars n'ont plus rien de llexible, 

On a vu se roidir et ses pieds et ses bras ; 

Son œil sans mouvement regarde et ne voit pas ; 

Son sang s'est refroidi, son coloris s'efface, 

Sa lèvre est pâle et morte et sa langue se glace : 

Rien ne vit plus en elle ; au dedans, au deliors, 

Un froid mortel en marbre a durci tout son corps. 

(Tiaduct. de Desaintange.) 

La statuaire s'est plu à représenter le massacre des enfants de 
Niobé et le désespoir de celle-ci; le groupe le plus célèbre est 
dû à Praxitèle, si l'on s'en rapporte à cette inscription placée 
par un poète grec sur la statue de Niobé : 

Les immortels de mon vivant me changèrent eu marbre ; 
Le ciseau de Praxitèle m'a rendue à la vie. 

Niobé, c'est la Rachel païenne, qui ne veut pas être consolée 
parce que ses enfants ne sont plus. Il est facile de saisir dans 
quel sens doivent se produire les allusions. 

Noble oisiveté; en latin, Otium cum dignitate, expres- 
sion de Cicéron à la louange des lettres, qui procurent à l'homme 
d'État retiré des affaires un noble emploi de ses loisirs. 

Dans l'application, ces mots se disent d'une inaction qui n'est 
qu'apparente, et surtout de l'inaction d'un homme politique 
«ni fait servir ses loisirs ù cultiver les lettres. 



184 GRAMMAIRE LITTÉRAiRE 

Noces de Gamactie, allusion à un épisode du célèbre ro- 
man de Don Quichotte. Le chevalier de la Manche, accompagné 
de son fidèle Sancho, arrive dans unvilla,Q:e où un riche paysan, 
nommé Gamache, célèbre son mariage. Ces noces, par la des- 
cription qu'en fait Cervantes, peuvent soutenir la comparaison 
avec le diner de Gargantua. « Le premier objet qui s'offre aux 
yeux de Sancho, c'est un bœuf tout entier embroché au moven 
d'un orme : le bois destiné pour le rôtir forme une petite mon- 
tagne; autour du feu sont rangées six marmites, qui n'ont pas 
été coulées dans le moule ordinaire : ce sont plutôt six demi- 
cuves, dont chacune peut contenir tout l'étal d'une boucherie; 
elles engloutissent des moutons tout entiers, qui disparaissent 
comme si c'étaient des pigeons. Les lièvres dépouillés, les poules 
plumées, pendent sans nombre aux branches des arbres, avant 
d'aller s'ensevelir dans ces marmites.... Sancho compta plus de 
soixante outres pleines d'un vin généreux. De grands monceaux 
de pain, blanc comme la neige, sont empilés comme des amas 
de blé dans les aires; les fromages entassés forment comme un 
mur de briques ; deux chaudières d'huile, plus grandes que 
celles d'un teinturier, servent à frire les pâtisseries qu'on retire 
avec deux grandes pelles pour les porter dans une autre chau 
dière pleine de miel préparé.... Dans le large ventre du bœuf, 
on a mis douze petits cochons de lait pour lui donner du goût 
et le rendre plus tendre.... En un mot, l'appareil de cette noce 
rustique offre une si grande abondance, qu'elle suffirait à nourrir 
une armée. » 

Les Noces de Gamache ont passé en proverbe pour désigner 
un festin pantagruélique, un repas où l'abondance dégénère 
pour ainsi dire en confusion. 

Nourri dans le sérail, j'en connais les détours. 

Vers de Racine dans Bajazet, acte IV, scène vu. Le vizir Aco- 
mat, sur le point d'accomplir une révolution pendant l'dbsenco 
du sultan Amurat, s'adresse à son confident : 

D'amis et de soldats une troupe hardie 
Aux portes du palais attend notre sortie ; 
La sultane, d'ailleurs, se fie i mes discours; 
I^ourri dans l-"- sérail, j'en connais les détours; 
Je sais de Bajazet l'ordinaire demeure ; 
Ne tardons plus, uiaiclions; et s'il taut que je meure, 
Mourons : moi, cher Osmin, connue un vizir, et toi 
Gomme le favori d'un homme tel que moi. 



GRASIMAIRE LITTÉBAIRE 183 

Dans l'application, ce vers signifie qu'une longue habitude 
nous donne la profonde connaissance d'une chose compliquée, 
composée d'une multitude de détails, comme la chicane, la po- 
litique, l'administration, etc. 

Nous avons ch.angé tout cela, mots tirés de la scène 
si plaisante du Méds'in malgré lui, où Sganarelle donne une 
théorie toute nouvelle de l'intérieur du corps humain : « Or, ces 
vapeurs dont je vous parle venant à passer du côté droit, où 
est le cœur, au côté gauche, où est le foie.... » Le bonhomme 
Géronte est ébloui de cette magnifique tirade; et il ne lui reste 
qu'un petit scrupule, qu'il soumet timidement à Sganarelle : 
« On ne peut pas mieux raisonner, sans doute. Il n'y a qu'une 
seule chose qui m'a choqué : c'est l'endroit du foie et du cœur. 
Il me semble que vous les placez autrement qu'ils ne sont; que 
le cœur est du côté gauche, et le loie du côté droit. 

SGANARELLE. 

« Oui, cela était autrefois ainsi; mais nou^ avons changé tout 
cela, et nous faisons maintenant la médecine d'une manière 
toule nouvelle. » 

Dans l'application, ces mots : Nous avons changé tout cela, 
se disent ironiquement d'une réforme opérée contrairement à la 
logique, au bon sens, à la morale, etc. 



APPLICATIONS 

Dam Us phrases suiuantes, Vélève remplacera les points de 
suspension par la locution convenable. 

Le jeune clerc avait suivi tous les méandres du code 
de procédure, et quand une discussion s'élevait en sa 
présence sur quelque point de droit, il fermait la bouche 
à ses adversaires par cet épiphoaème : 

Une dame, en s'habillant, faisait sauter l'un après 
l'autre tous les boutons de sa robe ; aucun n'offrait la 
moindre résistance, et le dernier suivit le même chemin 
que le premier. « Voilà qui est singulier, dit plaisamment 

la dame ; assurément ce sont les » M. de Bièvre 

n'aurait pas dit mieux. 



186 GRAMMAIRE LITTÉRAIRE 

Je regrette sincèrement que l'homme ne ressemble 

pas au : on pourrait ainsi renouveler tantôt les 

jambes, tantôt l'estomac, tantôt les poumons,-voire même 
la tête, et cela n'empêcherait pas de rester toujours iden- 
tique à soi-même. Mais je crains de ne pas vivre assez 
pour voir se réaliser ce progrès-là. 



Les auteurs de pièces sifflées s'en prennent toujours 
au mauvais goût du public, incapable, disent-ils alors, 
d'apprécier les mets savoureux qu'on lui sert, et ils se 
consolent avec le proverbe : 



Le mariage était autrefois une affaire de goût, d'hu- 
meur, d'inclination, de sentiment : aujourd'hui 

ce n'est plus qu'une question d'argent; nous ne nous 
sommes pas contentés de placer le cœur à droite, nous 
l'avons supprimé tout à fait, comme une chose inutile et 
souvent gênante. 

n y a toujours un côté du caractère de l'homme et de 
la femme auquel il faut bien prendre garde de s'attaquer; 
c'est un goût favori, un petit défaut que l'on reconnaît, 

mais dont on ne veut se corriger à aucun prix I 

dit-on en Angleterre; ne touchez pas, pourrait-on dire 
dans tous les pays, au faible de qui que ce soit. 



L'ancien ministre renonça définitivement aux affaires 
et à la politique, n'ambitionnant plus rien, disait-il, que 
la de l'orateur romain; il ne se fit plus en- 
tendre à la Chambre qu'à de rares intervalles, librement 
et à ses heures. 



Les consciences vénales ont été malheureusement trop 
fréquentes dans tous les temps. Combien d'hommes que 
l'on pourrait comparer à ces forteresses qui ne résistaient 
pas au 1 



GRAMMAIRE LITTÉRAIRE 187 

L'ancienne aristocratie, l'aristocratie de race, avait de 
belles mains; celle qui surgit sur les débris de l'ancienne 
se contente d'avoir do beaux gants, qui servent à cacher 
des mains vulgaires. On pourrait lui dire : 



La statistique a constaté que, dans les temps ordinaires, 
la mortalité est plus considérable chez les classes pauvres ; 
mais quand une épidémie se déclare, la balance se réta- 
blit, et la le riche et le pauvre, le maître et le 

serviteur, l'enfant et le vieillard. 

Rome! ô cité de l'âme! les orphelins du cœur doivent 
retourner vers toi, mère solitaire d'empires expirés. La 

des nations, la voilà debout! Mère sans enfants, 

reine découronnée, muette dans ses douleurs, ses mains 
flétries tiennent une urne vide, dont les siècles ont dispersé 
au loin la cendre sacrée. 

Il fut un temps oii le bien et le mal, le juste et l'in- 
juste, la vertu et le crime, étaient séparés par des bar- 
rières infranchissables ; , comme dit Molière : 

la vénalité, entre autres, a subi les plus curieuses méta- 
morphoses. 



VINGT -SEPTIÈME LEÇON 

Nous avons un accusé qui a-voue ; en latin, Habe- 
mus confitentem reum; phrase célèbre de Cicéron dans le dis- 
cours pour Ligarius. Ligarius avait porté les armes en Afrique 
contre César, qui l'avait exilé. Cependant les frères de Liga- 
rius, soutenus par Cicéron et plusieurs sénateurs, se livraient 
à d'activés démarches pour obtenir son rappel. C'est alors que 
son ennemi personnel, un certain Tubéron, qui connaissait 
les sentiments secrets de César, se fit publiquement l'accusa- 
teur de Ligarius devant les tribunaux : le dictateur s'était ré- 
servé le jugement. Cicéron défendit Ligarius. César s'était pro- 



188 GRAMMAIRE LITTÉRAIRE 

mis d'être inflexible, et il se rendit au tribunal, tenant à la 
main des tablettes où était signée d'avance la condamnation 
de l'accusé. Toutefois, il se faisait un plaisir d'écouter Cicéron, 
qu'il n'avait pas entendu depuis plusieurs années; mais, sûr de 
sa haine, il était en garde contre les séductions de l'éloquence 
de l'immortel orateur. Il avait même dit ironiquement à ses 
amis, en se rendant au tribunal : « Ne faisons pas à Cicéron le 
chagrin de ne point aller entendre sa harangue. » Cicéron était 
dans le secret de tous ces détails, et il savait que le juge ne 
l'écouterait qu'avec la maligne curiosité d'un auditeur prévenu, 
qui comptait sur une défense éloquente sans doute, mais inutile. 
L'orateur entre tout d'abord en matière, et sans entreprendre ni 
de justifier Ligarius, ni de contester les faits, il avoue tout, il 
reconnaît Ligarius coupable, il déclare qu'il n'attend rien de la 
justice et qu'il ne compte que sur la clémence du juge. Se tour- 
nant alors vers l'accusateur, il lui dit : « Habas igitur, Tubero, 
quod est accusatori maxime optanduni , confitentem reum. — 
Ainsi, Tubéron, vous avez ce qui est le plus à désirer pour un 
accusateur, un accusé qui avoue. » Cicéron continue alors son 
discours, et à la fin de cette fameuse péroraison, à laquelle on ne 
trouve à comparer que celle de l'oraison funèbre du prince de 
Condé, César, profondément ému, s'aperçut que la condamna- 
tion de Ligarius s'était échappée de ses mains frémissantes. 

Ces mots : Noms avo)is un accusé qui avoue, s'emploient pour 
faire entendre, ou plutôt pour affirmer qu'une personne accusée 
d'un méfait quelconque s'en rend hautement responsable, ou se 
trahit malgré elle par quelque révélation involontaire. 

Nous ne pouvons; en latin, Non possumut, réponse de 
saint Pierre et de saint Jean au prince des prêtres, qui voulait 
leur interdire le droit de prêcher l'Évangile. 

Ces mots, dans la bouche du représentant d'une autorité quel- 
conque, mais surtout de l'autorité ecclésiastique, expriment une 
impossibilité, un refus sur lequel on ne peut revenir. Ils sont 
employés principalement dans les questions qui touchent au spi- 
fiiueU 



Nous sommes tous d'Athènes en ce point. 

Vers de la fable de La Fontaine, le Pouvoir des Fables, dans 
laquelle, après avoir fait ressortir la frivolité athénienne, qui 



CnAMMMRE I.n TER AIRE 189 

s'arrête à des contes d'enfants plutôt qu'aux paroles sérieuses 
d'un orateur, il se fait Athénien lui-même et s'écrie naïvement : 

Nous sommes Ions d'Athènc en ce point, et moi-même. 
Au moment où je fais coUe moralité, 

Si Peau d'âne m'était conté, 

J'y prendrais un plaisir extrême. 

Dans l'application, ce vers est un aveu par lequel on ne se 
reconnaît pas exempt de la légèreté de ceux qui, en littérature, 
en politique, dans les beaux-arts, négligent le sérieux pour s'at- 
tacher à des bagatelles qui leur plaisent. 

Nul n'aura de l'esprit, hors nous et nos amis. 

Vers de Molière, dans les Fummes savantes, acte IIî, scèno ir, 
Anuande, Béhso et Philaminte, en compar^nie do Trissoiin, 
forment le plan d'une académie au moyen de laquelle elles se 
proposent de faire sortir la femme de l'infériorité littéraire, philo- 
sophique et scientifique dans laquelle l'homme la tient depuis 
trop longtemps; où elles seront les oracles du bel esprit et les 
distributrices des réputations : 

Platon s'est an projet simplement arrêté. 

Quand de sa République il a fait le traité ; 

Mais à l'effet entier je veux pousser l'idée 

Que j'ai sur le papier en prose accommodée ; 

Car enfin je me sens un étrange dépit 

Du tort que l'on nous fait du côié de l'esprit; 

Et je veux nous venger, toutes tant que nous sommes, 

Pft cette iudipne classe où nous rangent les hommes, 

De horner nos talents à des futiiilés, 

E*. nous fermer la porte aux sublimes clartés. 



Ali MANDE. 

Nous serons, par nos lois, les juges des ouvrnges; 
Par nos lois, prose et vers, tout nous sera soumis : 
A'«/ n'aura île Vesprit, Iwrs noui et nos amis. 
No'is chercherons partout à trouver à redire, 
Et ne verrons que nous qui sachent bien écrire. 

Ce vers, qui fait ressortir si énergiquement l'exclusivisme 
ridicule des coteries littéraires, méritait de rester proverbial et 
de devenir une des perles de notre langage figuré. Le mot esprit 
est souvent l'objet d'une variante amenée par les circonstances. 

O Athéniens, qu'il en coûte pour être loué de 
vous! exclamation d'Alexandre, qui, du l'ond de l'Asie, avait 
les regards fixés sur la Grèce, et surtout sur Athènes, qui était 



190 GRAMMAIRE LITTÉRAIRE 

à celte époque la métropole du monde civilisé. Le conquérant se 
préparait à passer TRydaspe, dont Porus, à la tête d'une armée 
formidable, allait lui disputer le passage. Le fleuve était large 
et profond, et ses flots, se brisant avec fracas, montraient çà et 
hà des rochers menaçants. Alexandre trompa l'attention de l'en- 
nemi par une fausse attaque, et, profitant d'une nuit d'orage, 
brava des périls inouïs pour passer le fleuve. Ce fut dans cette 
circonstance, dit Racine, qu'il s'écria : « Athéniens! combien 
il en coûte pour être loué de vous! » 

Dans l'application, cette phrase revêt un sens le plus souvent 
particulier, qui se rapporte aux Parisiens, à Paris, cette moderne 
Athènes. 

CSuf de Christoplie Colomb, allusion à une démonstra- 
tion ingénieuse à laquelle eut recours Chr. Colomb pour réduire 
ses détracteurs au silence. Comme on diixutait un jour devant 
lui, à la table d'un grand d'Espagne, le mérite de sa découverte, 
sous prétexte qu'elle ne présentait aucune difficulté et qu'il n'a- 
vait fallu qu'y penser, il prit un œuf, et, s'adressant aux con- 
vives : « Qui de vous, messieurs, leur dit-il, se sent capable de 
faire tenir cet œuf debout sur une de ses extrémités? » Chacun 
essaye, mais personne ne réussit. Colomb prend alors l'œuf, le 
frappe légèrement sur son assiette, et l'œuf reste en équilibre. 
Et tous de s'écrier : « Ce n'était pas difficile. — Sans doute, 
répliqua Colomb avec un sourire ironique, mais il fallait y 
penser. » 

L'œuf de Colomb a passé en proverbe, et il y est faK allusion 
à propos d'une chose qu'on n'avait pas pu exécuter et qu'on 
trouve facile après coup; souvent aussi l'allusion consiste en ces 
seuls mots : // fallait y penser. 

Oh! le plaisant projet d'un poète ignorant, 
Qui, de tant de h.éros, va choisir Childebrandl 

Passage de Boileau, dans le IIP chant de son Art poétique. Ici 
Boileau fait allusion à un poète aujourd'hui inconnu, Carel de 
Sainte- Garde, auteur des Sarrasins chassés de France, poème 
dont Childebrand est le héros. 

Dans l'application, ces vers se disent, surtout en littérature, 
ïi propos d'un choix malencontreux lorsqu'il était facile de trou- 
ver mieux. La personne ou la chose dont il s'agit prend sou- 
vent la place de Childebrand : « L'Académie vient de couronner 



GUAMMAtP.E MTITRAIRE 191 

Gnzidii , roman vertueux de M. X. Marinier. Concevez-vous 
l'Académie, qui, ayant sous la main une foule d'œuvres déli- 
cates, consciencieuses ou fortes. 

Parmi tant de héros va choisir Gazida ? • 



Oies du Capitule (Les), allusion aux oies, animaux sacrés 
que les Romains conservaient dans la forteresse du Capitole, et 
qui éveillèrent les assiégés par leurs cris au moment où les Gau- 
lois, pendant la nuit, escaladaient les remparts. Ce fait histo- 
rique se prête surtout aux allusions plaisantes; en voici un 
exemple : 

Un jour, à la Convention, Gensonné manifestait avec énergie 
le mépris que lui inspiraient les Montagnards; il déployait le 
taljleau des excès dont ils s'étaient souillés. Alors une voix fit 
entendre ces mots : « Ils ont pourtant sauvé la patrie ! — Oui, 
répond Gensonné, comme les oies ont sauvé le Capitole. » 



Oiseau rare sur la terre; en \?ii\n,Rara avis in terris, 
"/lyperbole de Juvénal, qui, dans l'application, se dit de toute 
chose utile, précieuse ou simplement remarquable, mais d'une 
rareté extrême. 



O la campagne I en latin, ubi campi! exclamation de 
Virgile (Georg. liv. II, v. 485). « campagnes fortunées 
qu'arrose le Sperchius, montagnes du Taygète, foulées eu ca- 
dence par les vierges de Sparte, fraîches vallées de rHémus,qui 
me transportera sur vos rives et me couvrira de l'ombre épaisse 
de vos bois? » 

L'épitre de Boileau à Lamoignon sur les plaisirs des champs 
est souvent citée comme un modèle. La campagne sans doute a 
du charme pour Boileau, mais elle ne le touche pas aussi pro- 
fondément qu'Horace et Virgile, qu'il a imités : 

fortuné séjour! ô champs aimés des dieui! 
Que pour jamais, foulant vos prés délicieux, 
Ne puis-je ici fiier Dia course vagabonde, 
Et, connu de vous seuls, oublier tout le monde! 

Combien ces vers sont moins touchants que ceux de Virgile! 
Il n'y avait alors que le bon La Fontaine assez épris des champs 



192 GRAMMAIRE LITTÉRAIRE 

pour parler de la solitude avec une émotion ^ui rappelle Horace 
et Virgile : 

Solitude, où je trouve une douceur secrète. 
Lieux que j'aimai toujours, ne pourrai-je jamais, 
Loin du monde et du bruit, goûter l'ombre et le frais! 
Oh ! qui m'arrêtera sous vos sombres asiles 1 

[Le Songe d'un habitant du Mogol.) 
L'application est des plus évidentes. 



On dit, et sans horreur je ne puis le redire... 

Vers de Racine dans Iphigénie, acte IV, scène vi. Achille, instruit 
par Clytemnestre qu'Agamemnon, pour obéir à roracie, va im- 
moler sa fille, aimée du héros, qui se croit certain de l'épouser 
bientôt, se présente à Agamemnon et provoque des éclaircisse- 
ments : 

Un bruit assez étrange est venu jusqu'à moi. 

Seigneur; je l'ai jugé trop peu digue de foi : 

On dil, et sans horreur je ne puis le redire, 

Qu'aujourd'iiiii par votre ordre Ipliigénie empire; 

Que vous-même, étouffant tout sentiment humain. 

Vous l'allez à Calchas livrer de voire main. 

Dans l'application, ce vers s'emploie, et toujours sur le ton 
de la plaisanterie, pour exprimer une circonstance, un événement 
qui blesse ou renverse les idées reçues. 



On ne s'attendait guère 

A voir Ulysse en cette affaire. 

Vers de la fable de La Fontaine la Tortue et les deux Canards. 
Deux canards proposent à une tortue de la transporter à travers 
les airs : 

Nous vous voiturerons, par l'air, en Amérique ; 

Vous verrez mainte république, 
Maint royaume, maint peuple, et vous profiterez 
Des différentes mœurs que vous remarquerez. 
Ulysse eu lit autant: on ne s'ultendaii guère 

A voir Ulysse en cette affaire. 

Dans l'application, très-fréquente, que l'on fait de ces vers 
pour exprimer plaisamment la surprise que doit causer l'appa- 
rition d'un nom inattendu, le mot Ulysse est toujours remplacé 
par celui qui est l'objet de l'allusion. Mais alors il faut que le 
mot qui remplace Ulysse se prête à un vers de huit syllabes. 



GRAMMAIRE LITTÉRAIRE 193 

On reconnaît le lion à la griffe; en latin, Ex ungue 
leonem. On reconnaît le lion à la profondeur des blessures faites 
par sa griffe puissante; on reconnaît à certaines traces particu- 
lières laissées dans leurs créations diverses parle poète, Tar- 
tiste, l'homme de génie. Telle est la signification allégorique du 
proverbe latin. 

En français, nous disons plus volontiers la griffe du lion; c'est 
plus bref et plus énergique que la traduction littérale de la locu- 
tion latine. 



APPLICATIONS 

Dans les phrases suivantes, l'élève remplacera les points de 
suspension par la locution convenable. 

Le peuple qui se rapproche le plus des concitoyens de 
Périclès, c'est certainement le Français, et surtout le 
Parisien. Les moindres bagatelles occasionnent à Paris 
des rassemblements considérables. Un petit chat qui se 
noie, un pot de fleurs qui tombe d'un troisième étage, 
cela suffit pour accumuler deux ou trois mille personnes. 
C'est ici le cas de dire avec La Fontaine : 



. Aujourd'hui, dit M. Toussenel, un de nos plus spiri- 
tuels écrivains, presque tous les fossés de nos citadelles 
du Nord sont gardés par des cygnes. On y voit aussi des 
canons et des soldats de la ligne; mais j'aimerais mieux 
des cygnes tout seuls, les cygnes étant les meilleurs 
gardiens de forteresses et de propriétés que je connaisse. 
Ils sont infiniment supérieurs aux 



Il y a des auteurs qui, ne sachant pas rester dans leur 
sujet, vous parlent sans cesse de choses n'ayant aucun 
rapport avec leur titre. A chaque page, on est tenté de 
dire avec La Fontaine : 



LIVRE DE L KI.EVE. 



194 GRAMMAIRE LITTÉRAIRE 

Paris est aujourd'hui la capitale du monde, c'est 
l'Athènes des temps modernes; c'est sur les rives de la 
Seine que toute réputation acquise à l'étranger doit 
venir chercher sa consécration, et, aujourd'hui, l'excla- 
mation qu'Alexandre poussait du fond de l'Asie devrait 
revêtir cette nouvelle forme : Pai'isiens ! 



Combien a-t-on vu d'inventeurs méconnus, dont le 
génie s'est fait jour par des découvertes faciles en appa- 
rence! L'idée une fois éclose, on la jugeait si simple que 
chacun s'étonnait naïvement de ne l'avoir point trouvée. 
C'est l'éternelle histoire de 



L'écolier, le prisonnier, l'employé attaché à la glèbe du 
bureau, s'écrient aux premiers rayons du soleil, aux pre- 
miers chants de l'alouette : ! 



Depuis une vingtaine d'années, M. Charles Emmanuel 
lutte avec l'Académie des sciences pour lui faire admettre 
un principe, une loi astronomique. Mais, à l'Académie, 
les astronomes tiennent le haut du pavé, et il n'y a pas de 
danger qu'ils consentent à modifier cette règle suprême : 



Les mémoires de M. Charles Emmanuel sont tous éli- 
minés. 



VINGT -HUITIÈME LEÇON 

Oph.élie morte en cueillant des fleurs. Ophélie est 
.in iiersonnage à'Hamtet, tragédie de Shakspeare, et l'une des 
plus délicieuses créations de ce poète, qui a peint les caractères 
do femmes avec tant de charme et de délicatesse. Ophélie aime 
Hamlet d'un amour pur et naïf, et lorsque Hamlet a tué le vieux 
iourtisan Polonius, père d'Ophélie, croyant percer de son épée 



GRAMMAIRE LITTÉRAIRE 19o 

le meurtrier de son propre père et le ravisseur de sa couronne, 
l'infortunée jeune fille devient folle de désespoir. Uien de plus 
touchant que cette folie mélancolique et douce; rien de plus dé- 
chirant que le tableau de cette victime de la piété filiale, chan- 
tant, insouciante de la mort, au milieu des eaux qui vont l'en- 
gloutir. V II y a, au bord du ruisseau, un saule dont le cristal 
de l'eau réfléchit le feuillage blanchâtre; elle en cueillait une 
branche, pour en faire des guirlandes avec des renoncules, des 
marguerites, et ces fleurs rougeâtres que les jeunes filles appel- 
lent des doigts de mort. Comme elle grimpait pour attacher aux 
rameaux pendants sa guirlande de fleurs, une maudite branche 
se rompt; alors elle et son trophée tombent dans le triste ruis- 
seau ; ses vêtements s'enflent et s'étalent, ils la soutiennent un 
moment sur la surface, telle qu'une fée des eaux; pendant ce 
temps, elle chantait des morceaux de vieilles ballades, sans 
avoir le sentiment de son péril, ou comme une créature native 
de cet élément qu'elle habite. Mais cela ne pouvait durer long- 
temps; ses vêtements appesantis et trempés d'eau ont fait passer 
la malheureuse de ses douces chansons dans la vase et dans la 
mort. » 

11 ne faut pas chercher dans Shakspeare les longs récits, les . 
tirades à effet; il met tout en action; mais aucun tragique ne 
l'a égalé dans la science de tirer de la nature les situations les 
plus neuves, les plus saisissantes, d'aller droit au cœur du spec- 
tateur, par un mot profond ou la simplicité pathétique d'à ne 
peinture. 

Lorsqu'on fait allusion à la malheureuse Ophélie, c'est pres- 
que toujours en rappelant les circonstances dramatiques et tou- 
chantes de sa mort. 

Eh bien, le croira- t-on? le triste épisode d'Ophélie, morte en 
cueillant des fleurs, peut se prêter à des allusions plaisantes; 
mais il faut tout l'esprit de M. Toussenel pour opérer de ces mi- 
racles : « Cambronne, le fameux loup de la vallée de Gluny, 
avait écharpé successivement dix meutes de saintongeois et de 
griffons de Vendée, recrutés et équipés à grands frais. Sa tac- 
tique consistait à attendre de pied ferme l'ennemi dans son fort, 
puis à se jeter sur les assaillants les plus impétueux et à leur 
briser une patte d'un coup de dent. La fin de ce héros fut digne 
de sa vie; il se noya dans la Saône, non pas, comme Ophélie, 
en cueillant des fleurs sur la rive, mais en essayant de lutter 
de vitesse avec un bateau à vapeur dont la roue lui cassa les 
•îcins, » 



496 GRAMMAinE LITTÉRAIRE 

Oi^eille de Denys, nom donné à une cachette souterraine 
que Dcnys le Tyran avait fait pratiquer au centre des fameuses 
Carrières de Syracuse, et qui était disposée de telle sorte que la 
moindre parole prononcée dans les latomies allait se répercutant 
à l'extrémité de cette sorte de tympan. 

On comprend facilement dans quels cas les allusions peuvent 
avoir lieu. 

Oreiller de Montaigne, allusion à un mot de Montaigne: 
« Le doute est un bon oreiller, » — « Pour être juste envers Mon- 
taigne, dit M. Henri Martin, on doit se hâter d'ajouter que, si 
*.outes les croyances systématiques sont ébranlées chez lui, il est 
bien loin de rompre avec les instincts de la conscience : son 
doute est plein de candeur; son esprit et son cœur restent droits 
et humains; l'amour du bon, du beau, du vrai surtout, subsiste 
BQ lui parmi tant do ruines, et le sentiment sauve en partie ce 
qu'a perdu la théorie. » 

Dans l'application, Voreiller de Montaigne n'est pas le doute 
systématique, mais celui qui provient de la paresse et de l'in- 
souciance. 

Oreilles de Midas, allusion à la mésaventure de Midas, 
qui, ayant préféré la flûte ou syrinx de Pan à la lyre d'Apol- 
lon, fut affublé par ce dieu d'une magnifique paire d'oreilles 
d'àne. 

Voici, à ce propos, un quatrain que Voltaire adressa au cé- 
lèbre compositeur Grétry, au sujet de son opéra le Jugement de 
Midas, qui avait été successivement sifflé à la cour et applaudi 
à Paris : 

La cour a dénigré tes chants. 

Dont Paris a dit des merveilles. 

Grétry, les oreilles des grands 

Sont soiivent de grandes oreilles. 

On rappelle les oreilles de Midas quand on veut caractériser 
le mauvais goût et l'ignorance. Pour les autres allusions, voyez 
Midas.... 

Où j'ai pris une grande part; en latin. Quorum pan 
magna fui, paroles qu'Énée adresse à Didon, qui le prie de lui 
raconter les derniers événements qui signalèrent la chute de 
Troie. (Virgile, Enéide, liv. II, v. 6.) 

V Vous m'ordonnez, ô reine! de renouveler une effroyable 



Gr.AMMAIRE LITTÉRAIRE 197 

douleur ; vous voulez que je vous raconte comment les Grecs 
détruisirent l'opulence et le triste royaume de Troie; événements 
lamentables dont j'ai été le témoin, et auxquels je n'ai eu que 
trop de part. » 

Ces mots s'emploient pour rappeler des circonstances où l'on 
a joué un rôle quelconque, mais le plus souvent pénible et dou- 
loureux. 

Oreilles du lièvre (Les), allusion à une fable de La Fon- 
taine. 

Le lion, qui a été blessé par un animal cornu, bannit de ses 
États 

Tonte bête portant des cornes à son front. 



Un lièvre, apercevant l'onibre de ses oreilles, 

Craignit que quelque inquisiteur 
N'allât interpréter à cornes leur longueur, 
Ne les soutînt en tout à des cornes pareilles. 
€ Adieu, voisin grillon, dit-il ; je pars d'ici : 
Mes oreilles, enfin, seraient cornes aussi; 
Et, quand je les aurais plus courtes qu'une autruche, 
Je craindrais même encor. • Le grillon repartit ; 
« Cornes, cela ! vous me prenez pour cruclie ! 

Ce sont oreilles que Dieu fît. 

— On les fera passer pour cornes, 
Dit l'animal craintif, et cornes de licornes. 
J'aurai beau protester, mon dire et mes raisons 

Iront aui Petites-Maisons. • 

Dans l'application, ces mots, les oreilles du lièvre, expriment 
les précautions qu'on est obligé de prendre quelquefois pour ne 
pas porter ombrage à une autorité soupçonneuse. 

Ote-toi de mon soleil, réponse de Diogène à Alexaadre, 
qui était allé le visiter dans son tonneau. Alexandre, admirant 
l'esprit et le dédain du philosophe pour les choses de la vie, lui 
offrit les faveurs dont il comblait tous ceux qu'il traînait à sa 
suite, et l'invita à formuler une demande, qui serait aussitôt sa- 
tisfaite. Pour toute réponse, Diogène étendit la main et dit tran- 
quillement : « Ote-toi de mon soleil, » comme s'il eut voulu 
dire : « Ne me retire pas les biens de la nature, je méprise 
ceux de la fortune. » 

Ces mots s'emploient pour marquer le désintéressement et le 
détachement des choses de la vie, et, le plus souvent, le dédain, 
souvent affecté, des distinctions sociales ou des plaisirs faetices 
du monde. 



198 GRAMMAIRE LITTÉRAIRE 

Oublier d'éclairer sa lanterne, allusion à la fable de 
Florian^ le Singe qui montre la lanterne magique. 
Dans cette fable, le singe. 

Un jour qu'au cabaret soa maître était resté, 

rassembla les animaux pour leur faire voir la lanterne ma- 
gique : 

Messieurs, vous voyez le soleil. 

Ses rayons et toute sa gloire; 
Voici présentement la lune, et puis l'histoire 

d'Adam, d'Eve et des animaux... 

Voyez, messieurs, comme ils sont beaux! 

Voyez la naissance du monde ; 

Voyez.... » 

Les autres avaient beau s'écarquiller les yeux, ils ne voyaient 
rien du tout : 

// n'avait oublié qu'un point, 
C'était d'éclairer sa lanterne. 

Dans l'application, la lanterne magique du singe est une al- 
lusion à ceux qui, dans un raisonnement, une démonstration, 
l'exposé d'une doctrine, disent de fort belles choses, mais ou- 
blient d'être clairs. 

Les vers suivants, prononcés par le dindon : 

Je vois bien quelque chose, 
Mais je ne sais pour quelle cause 
Je ne distingue pas très-bien, 

sont également passés en proverbe. Voyez ces mots. 

Où la vertu va-t-elle se nich.erl réflexion de Molière 
en voyant un mendiant, auquel il avait fait l'aumône sur la 
route de Saint-Germain, accourir pour lui rendre une pièce d'or 
qui lui avait été donnée par mégarde. 

Dans l'application, le mot vertu varie suivant les circon- 
stances : Où la vanité, où la finesse, etc., va-t-elle se ni- 
cher? 

Pan est mort (Le grand). Pan, du grec pan, tout, per- 
sonnifiait chez les païens toutes les forces vives de la nature, eJ 
était regardé comme le principe et le symbole de toute fécondité. 
C'est donc sur lui que repose en quelque sorte toute la mytholo- 
gie antique , en lui que se résument les divinités qui présidaient 



GRAMMAIRE LITTÉRAIRE 199 

aux eaux, aux vents, aux forêts, aux fontaines, etc., etc. Le 
grand Pan est mort signifie donc, à proprement dire : le monde 
ancien n'existe plus, il est menacé par l'éclosion d'un monde 
nouveau. Plutarque est le premier qui ait révélé ce mythe. 
11 rapporte que, sous le règne de Tibère, quelques années 
après l'apparition du christianisme, un certain pilote, nommé 
Thamas, qui naviguait dans la Méditerranée, entendit ces mots 
retentir au milieu de la nuit : Le grand Pan est mort! Puis de 
tous côtés s'élevèrent des plaintes et des gémissements, comme 
si la nature entière se fût désolée et mise en deuil. 

Dans l'application, ces mots : Le grand Pan est mort, carac- 
térisent la chute d'institutions qui avaient été jusque-là fortes et 
puissantes. Les allusions, on le comprend, n'ont lieu que dans 
le style élevé. 

Paraissez, Navarrois, Maures et Castillans. 

Vers de Corneille dans le Cid, 

Rodrigue, apprenant de la bouche même de Chimène qu'elle 
n'a point cessé de l'aimer, bien qu'il ait tué en duel le père de 
son amante, laisse échapper ce cri de joie et de triomphe : 

Est-il quelque ennemi cpi'à préseut je ne dompte? 
Paraissez, Navarrois, Maures et Castillans, 
Et tout ce que l'Espagne a nourri de vaillants; 
Unissez-vous ensemble, et faites une armée 
Pour combattre une main de la sorte animée ; 
Joignez tous vos efforts contre un espoir si doui. 
Pour en venir à bout, c'est trop peu que da vous ! 

Dans l'application, ce vers exprime la bravade et le défi. 



Par répée et par la ctiarrue ; en latin, Ense et aratro, 
devise du citoyen qui sert son pays en temps de guerre par son 
épée, et en temps de paix par la charrue, c'est-à-dire par les 
travaux de l'agriculture. C'était celle qu'avait adoptée le maré- 
chal Bugeaud. 

Les allusions ont toujours lieu dans un sens identique. 



Part du lion (La), allusion à la fable de La Fontaine, la 
G/'.nisse, la Chèvre et la Brebis en société avec le Lion. Les qua- 
tre animaux mettent en commun le gain et le dommage, l'si 



200 GRAMMAIRE LITTÉRAIRE 

cerf est pris dans les lacs de la chèvre, et, quand il s'agit de 
partager cette proie, 

Le lion par ses ongles compta, 
Et dit : Nous sommes quatre à partager la proie. 
Puis en autant de parts le cerf il dépeça; 
Prit pour lui la première en qualité de sire. 
« Elle doit être à moi, dit-il; et la raison, 

C'est que je m'appelle lion : 

A cela l'on n'a rien à dire. 
La seconde, par droit, me doit échoir encor : 
Ce droit, vuus le savez, c'est le droit du plus fort. 
Comme le plus vaillant, je préieads la troisième. 
Si quelqu'une de vous touciie à la quatrième, 

Je l'étranglerai tout d'abord, o 

Dans l'application, on appelle part du lion le lot que s'arroge 
]e plus exigeant et presque toujours le plus fort. On dit aussi 
(fens le même sens : Parce que je m'appelle lion, ce qui signi- 
fie : parce que je suis le plus lort. 



APPLICATIONS 

Dans les phrases suivantei, Vélèue remplacera les points de 
suspension par la locution convenable. 

L'esprit révolutionnaire, c'est l'orgueil, l'ambition, 
l'avarice et la sensualité, qui veulent se satisfaire dans 
l'exploitation de la chose publique. Ils demandent leur 
place et leur part dans la fortune commune, qu'ils 
finissent toujours, s'ils réussissent, par confisquer à leur 

profit. Il leur faut la place la plus haute et la ; 

et, pour trouver l'une et l'autre, ils remuent, agitent, 
bouleversent l'ordre établi. (L'abbé Bautain.) 

Autrefois le peuple, quand il était victime d'une injus- 
tice, avait coutume de dire: «Si le roi le savait! » Et alors 
le peuple avait raison. C'est que, malheureusement, 

si le cabinet des princes est une , il ne s'y 

répercute très-souvent que des louanges menteuses; les 
gémissements en sont bannis. 



GRAMMAIBE LITTÉRAIRE 201 

Rien, peut-être, dans le domaine de la critique, "n'est 
plus difficile qu'une appréiciation juste de la valeur d'un 
opéra;. Est-il indispensable qu'un écrivain soit lui-même 
un musicien habile? C'est là une question que nous ne 
nous permettrons pas de décider. Mais, pour en revenir à 
la première partie de notre phrase, nous pouvons affir- 
mer que si nos grands compositeurs avaient le pouvoir 
de se venger à la façon des dieux, plus d'un critique 
musical se promènerait sur nos boulevards affublé 
d' 

Le récit des faits dont le narrateur peut dire : 

perd en impartialité ce qu'il gagne sous le rapport de 
la couleur dramatique. 

Il y a bientôt un siècle, quand le vieux monde féodal 
craqua sur ses fondements, ce cri sinistre dut retentir à 
un grand nombre d'oreilles effrayées : I 



Tout le monde connaît cette charmante libellule que 
sa taille allongée, son agilité, l'admirable élégance de 
ses formes, la variété et l'éclat de ses couleurs, ont 
fait nommer demoiselle, et que Linné, qui savait si bien 
appliquer les noms aux choses, a nommée libellula virgo, 
libellula puella, libellule vierge, libellule jeune fille. Elle 
habite toujours le voisinage des eaux pendant l'été, et 
passe des journées entières à se jouer au milieu de 
plantes aquatiques. Quelques-unes, étourdies par ce va- 
et-vient perpétuel, tombent tout à coup au fond du préci- 
pice , et, comme , elles 

Combien de gens se dispensent de la peine de réfléchir, 
même quand il s'agit des questions les plus graves, et 
posent insoucieusement leur tête sur ! 

Dans les guerres que Rome entreprenait avec ses alliés, 
c'était toujours elle qui en retirait le plus d'avantages, 

et cela sans autre raison que celle-ci : 

'J. 



202 GRAMMAIRE LITTÉRAIRE 

Toute la Grèce était assemblée pour décerner à Hélène 
le prix de la beauté. Une petite paysanne, jeune, fraîche 
et jolie,'^ne voulait pas se rendre à cette assemblée,''pour 
n'avoir point à subir une comparaison , désavantageuse 
pour elle, avec la fille de Léda. N'est-ce pas ici le cas de 
dire : ? 



VINGT-NEUVIÈME LEÇON 

Passez-moi la rhubarbe, jô "^oiis passerai le séné, 

locution formulée d'après les éléments qu'en a fournis Molière 
dans r Amour mé(hdn, acte III, scène i. 

Plusieurs médecins, appelés en consultation pour la maladie 
d'une jeune fille, sont d'avis contraires; l'un prescrit l'émé- 
tique, et l'autre la saignée, deux systèmes différents de médica- 
tion : 

M. THOMÈS. 

Monsieur, nous avons raisonné sur la maladie de votre fille, 
et mon avis, à moi, est que cela procède d'une grande chaleur 
de sang; ainsi je conclus à la saigner le plus tôt que vous 
pourrez. 

M. DESFONANDRÉS. 

Et moi, je dis que sa maladie est une pourriture d'humeurs 
causée par une trop grande réplétion; ainsi je conclus à lui 
donner de l'émétique. 

M. THOMÈS. 

Je soutiens que l'émétique la tuera. 

M. DESFONANDRÉS. 

Et moi, que la saignée la fera mourir. 

Les médecins, après s'être injuriés, finissent par trouver un 
compromis, que le docteur Desfonandrès formule en ces termes : 
« Qu'il me passe mon émétique pour la malade dont il s'agit, 
et je lui passerai tout ce qu'il voudra. » 

Ce proverbe de l'émétique et de la saignée ne tarda pas à 
être détrôné ; la rhubarbe fut substituée à l'émétique et le séné 
remplaça la saignée : Passez-moi la rhubarbe, je vous passerai 
le séné. Mais la nouvelle formule est évidemment moins heu- 
reuse que l'ancienne, car, la rhubarbe et le séné étant l'un et 



GRAMMAIRE LITTÉRAIRE 203 

l'autre des purgatifs, le contraste n'existe plus, et le proverbe 
perd de sa justesse et de son originalité. 

Dans l'application, cette phrase se dit de gens qui s'épargnent 
des reproches ou des critiques en se taisant des concessions réci- 
proques, et dont l'un semble dire à l'autre : Passez-moi. mes 
sottises, et je vous passerai les vôtres, 

Patrocle couvert des armes d'Achille. A la suite 
d'une dispute avec Agamemnon, Achille resta pendant près de 
dix ans dans une inaction fatale à la cause des Grecs, qui 
essuyèrent des défaites multipliées. Un jour, néanmoins, il per- 
mit à son ami Patrocle de se revêtir de ses armes; mais l'im- 
prudent n'était pas de taille à porter cette armure redoutable, 
forgée uniquement pour Achille, et il fut tué par Hector, 

Les allusions à cet épisode ont trait à quelqu'un qui se charge 
d'un travail au-dessus de ses forces. 

Pavé de l'ours (Le), allusion à un passage de la fable de . 

La Fontaine, fOurs et l'Amateur des jardins. Un campagnard se Jtig 
lie d'amitié avec un ours, qui se charge d'écarter les mouches 
pendant le sommeil de son ami. 

Un jour que le vieillard dormait d'un profond somme, 
Sur le bout de son nez une allant se placer, 
Mit l'ours au désespoir; il eut beau la chasser, 
t Je l'attraperai lien, dit-il; et voici comme. » 
Aussitôt fait que dit : le fidèle émoucheur 
Vous empoigne un pavé, le lance avec roideur, 
Casse la tète à l'homme en écrasant la mouche ; 
Et, non moins bon archer que mauvais raisonneur, 
Roide mort étendu sur la place il le couche. 

Rien n'est si dangereux qu'un ignorant ami j 
Mieux vaudrait un sage ennemi. 

Le Pavé de l'ours a passé en proverbe pour désigner l'acte 
irréfléchi d'une amitié aveugle et sans jugement. 

Paysan du Danube (Le), allusion à un apologue célèbre 

de La Fontaine, dans lequel le fabuliste, sortant du ton ordinaire 

de la fable, flétrit éloquemment la corruption romaine, devant 

le sénat assemblé, par l'organe d'un paysan venu des bords du 

Danube. 

Voici 

Le personnage en raccourci : 
Son menton nourrissait une barbe touffue; 
Toute sa personne velue 



204 GRAMMAIRE LITTÉRAIRE 

Représentait un onrs, mais nn ours mal léché, 
Sous un sourcil épais il avait l'œil caché, 
Le regard de travers, nez tortu, grosse lèvre, 

Portait sayon de poil de chèvre 

Et ceinture de joues marins. 

Ce portrait est un chef-d'œuvre. 

Le Paysan du Danube a passé en proverbe pour désigner un 
homme d'un extérieur grossier et d'une franchise brutale, quel- 
quefois aussi un homme dont la rusticité n'est qu'apparente, et 
à laquelle il se mêle de la finesse et du calcul. Ces mots deviennent 
alors synonymes de faux bonhomme. 

Paysan ennuyé d'entendre appeler Aristide le 
Juste. A Athènes, Aristide, qui représentait l'élément aristo- 
cratique, était constamment en lutte avec Thémistocle, beaucoup 
plus populaire; lutte qui se termina par l'ostracisme du premier. 
Dans la cité hellénique, la sentence d'exil devait être prononcée 
par tous les citoyens. Un habitant de la campagne étant venu à 
Athènes pour donner son vote, s'adressa à Aristide sans le con- 
naître. Celui-ci demanda au paysan si Aristide l'avait person- 
nellement offensé : « Non, répondit le rustre, mais^e suis las de 
l'entendre toujours nommer le Juste. » 

Dans l'application, ces mots exprimeijt l'ombrage que projette 
toujours autour d'elle une supériorité incontestée. Les Orientaux 
expriment cette idée avec une grande éloquence : « Les tours 
élevées sont celles qui font le plus d'ombre. » 

Peau du Lion (La), allusion à la fable de La Fontaine, /'J ne 
vêtu de la peau du lion : 

De la peau du lion l'âne s'étant vêtu 
Etait craint partout à la ronde; 
Et, bien qu'animal sans vertu, 
Il faisait trembler tout le monde. 

Cette expression : la peau du Lion, sert à qualifier ceux qui 
cherchent à recouvrir leur faiblesse, leur lâcheté, d'un appareil 
menaçant. C'est le synonyme de capitaine Fracasse : beaucoup 
de bruit, beaucoup d'apparence, mais peu d'effet. 

Pélion sur Ossa, allusion à un épisode de la guerre que 
les Titans firent à Jupiter, et pendant laquelle ces géants entas- 
sèrent montagne sur montagne, Pélion sur Ossa, pour escalader 
le ciel. 



GRAMMAIRE LITTÉRAinE 205 

Dans l'application, ces mots se rappellent surtout à propos de 
discussions où l'on accumule preuves sur preuves, raisonnements 
sur raisonnements; mais presque toujours avec une idée de con- 
fusion, de désordre, etc. 

Pèse Annibal; en latin, Expende Annilalem (Juvénal, 
satire x). Réflexion philosophique qui répond au Vanité des 
Vanités de V Ecclésiaste , et qui, dans l'application, exprime 
l'inanité des grandeurs humaines. 

Dans son ode A la Colonne, M. Victor Hugo a paraphrasé 
éloquemment le mot du poète latin ; 

Et toi, colonne, un jour, descendu sous ta basa. 
Le pèlerin pensif, contemplant en extase 

Ce débris surlmmain. 
Serait venu peser, à genoux sur la pierre, 
Ce qu'un Naiioléon peut laisser de poussière 

Dans le creux de la main. 

Phénix renaissant de ses cendres, allusion à un oi- 
seau fabuleux qui était le seul individu de son espèce. 11 habi- 
tait les déserts de l'Arabie, et vivait environ cinq cents ans; 
suivant quelques mvthologues, son existence se prolongeait bien 
au delà de ce terme. Les Égyptiens le représentaient de la gran- 
deur d'un aigle, avec une belle huppe sur la tête, les plumes du 
cou dorées, les autres pourprées, la queue blanche, mêlée de 
plumes incarnates, et des yeux étincelants comme des étoiles. 
Lorsqu'il sentait sa fin approcher, il se construisait un nid avec 
de petites branches enduites de gommes aromatiques, l'exposait 
aux rayons du soleil et s'y consumait. De la moelle de ses os 
naissait un ver d'où se formait un autre phénix. Le premier 
soin de celui-ci était de transporter à Héliopolis, dans le tem- 
ple du Soleil, la dépouille précieuse de laquelle il était né. Aussi 
les Égyptiens avaient-ils fait une divinité de cet oiseau mer- 
veilleux. 

Sur les anciens monuments, le phénix est le symbole ordi- 
naire de l'éternité; chez les modernes, il figure la résurrection. 
11 est peu de mythes qui se prêtent à une plus grande variété 
d'allusions que celui-là; il sert à caractériser une personne, une 
chose qui occupe une place tout à fait hors lignedans son genre; 
mais cette image poétique s'offre surtout à l'imagination des 
écrivains pour exprimer qu'une institution, un ordre de choses 
quelconque, sur le point de périr, semble reprendre tout à coup 
de nouvelles forces et renaître à la vie. 



206 GRAMMAIRE LITTÉRAIRE 

Pli de rose du Sybarite. On connaît la réputation de 
mollesse des habitants de Sybaris. Un d'eux se plaignit un jour, 
en se levant, d'avoir passé toute une nuit sans dormir, parce 
que, parmi les feuilles de rose dont son lit était semé, il y en 
avait une qui s'était pliée en deux. 

Cette anecdote, que nous croyons apocryphe à cause de son 
évidente exagération, peint admirablement ces petits riens qui 
semblent insignifiants, et qui suffisent cependant quelquefois 
pour empêcher de goûter un bonheur complet. 

Plus durable que l'airain; en latin, j^re perennius. 
Horace, avec la confiance que donne le génie, a dit en parlant 
de ses vers : « J'ai achevé un monument plus durable que l'ai- 
rain, Exegi monumentum œre perennius, » 

Ces mots d'Horace se citent tantôt en latin, tantôt en français, 
pour exprimer l'inébranlable solidité d'une chose, dans quelque 
ordre d'idées que ce soit. 

Poésie est coinine une peinture (La); en latin, Ut 
piciura poesis, Horace {Art poét., v. 361). Horace met en relief 
les qualités brillantes du style poétique. La prose dit simplement 
les choses, la poésie les anime et les rend en quelque sorte 
vivantes. Notre La Fontaine est plein de ces tableaux peints à la 
plume. Nous n'en donnerons qu'un exemple entre mille : 

.... Raton avec sa patte. 

D'une manière délicate, 
Écarte un peu la cendre, et retire les doigts; 

Puis les reporte à plusieurs fois; 
Tire un marron, puis deui, et puis trois en escroque. 
( Le Singe et le Chat.) 

l\ est facile de comprendre dans quelles circonstances peut 
s'appliquer le mot d'Horace. 



APPLICATIONS 

Dans les phrases suivayifes, l'élève remplacera les points de 
suspension par la locution convenable. 

La fanfaronnade est moins le défaut général de cer- 
tains peuples que le vice particulier des individus; on 

ce sens, il est injuste de l'aire de l'apanage 

exclusif des habitants de la Garonne. 



GRAMMAIRE LITTÉRAIRE 207 

Les systèmes de l'allopathie et de l'homœopathie sont 
restés jusqu'ici des frères ennemis, et il est probable que 
cette guerre n'est pas près de finir. Le jour est loin encore 
où, se faisant de mutuelles concessions, Etéocle dira à 
Polynice : mes globules, ta saignée. 

Certes, il serait fâcheux que la science parlât un lan- 
gage toujours fleuri , mais il ne l'est pas moins de donner 
un air rébarbatif aux vérités que l'on enseigne. Un savant 

ne doit être ni un , ni un élégant du grand 

monde ; il ne doit tremper sa plume ni dans le vinaigre 
ni dans les essences. 



Quel tableau pourrait, mieux que ces vers de La Fon- 
taine, nous faire voir ces souris qui 

Mettent le nez à l'air, montrent un peu la tète, 
Puis rentrent dans leurs nids à rats, 
Puis ressortant font quatre pas. 
Puis enfin se mettent en quête? 



C'est ici surtout que l'on peut dire 



Si vous avez trouvé des défauts dans Virgile, j'ai osé 
relever bien des bévues dans Descartes. Il est vrai que je 
n'ai pas parlé en mon propre et privé nom : je me suis 
mis sous le bouclier de Newton. Je suis tout au 
plus (Voltaire.) 

Louis XI crut avoir décapité la féodalité dans- la per- 
sonne de quelques grands vassaux, qui portaient ombrage 

à la couronne. Mais la féodalité, comme le . . . ., ; 

elle s'épanouissait encore triomphante à l'ombre de ses 
donjons, dans quelques provinces reculées. 

L'aspect de la plus légère souffrance altère le bonheur 
d'une personne sensible; c'est pour elle comme le 

C'était un homme de haute taille, toujours vêtu avec 
négligence. La brusquerie de ses manières, la hardiesse 



20S GRAMMAiriE LITTÉRAIRE 

militaire de ses paroles, sa physionomie singulière et 
presque sauvage, l'avaient fait surnommer dans le monde 
le 



Dans certaines circonstances, les compliments exigent 
beaucoup de tact, de mesure et de délicatesse; l'absence 
de ces qualités fait souvent que ce qu'on a voulu donner 
comme une amabilité devient le 



TRENTIÈME LEÇON 

Pœtus, cela ne fait pas de raal, cela n'est pas 
douloureux; en latin, Pœte, non dolet. Gécina Pœtus, per- 
sonnage consulaire, se trouva engagé dans la révolte malheu- 
reuse de Scribonianus contre l'empereur Claude. Arria, femme 
de Pœtus, n'ayant aucun espoir de sauver son mari, et voyant 
qu'il n'avait pas le courage de se donner la mort, prit un poi- 
gnard, se l'enfonça dans le sein, et, le retirant, elle le lui pré- 
senta en disant froidement: li Pœte, non dolet;)» Pœtus, ce n'est 
pas douloureux. Pœtus se donna la mort à l'exemple de sa femme. 

Dans les applications, ce mot est un encouragement adressé 
à quelqu'un qui hésite à prendre une résolution décisive. Se dit 
aussi par plaisanterie : Nos deux amis étaient à table, l'un voyant 
qiie l'autre hésitait à vider son verre, lui dit plaisamment en por- 
tant le sien à ses lèvres: ((Pœtus, cela ne fait pas de mal.» 

Poinine de discorde. La Discorde, divinité allégorique, 
fille de la Nuit et sœur de Némésis, des Parques et de la Mort 
fut chassée du ciel par Jupiter, parce qu'elle semait la division 
entre les habitants de l'Olympe. Quelque temps après, irritée de 
n'avoir reçu aucune invitation aux noces de Thétis et de Pelée, 
où se trouvaient tous les autres dieux et déesses, elle jeta sur 
la table du festin une pomme d'or sur laquelle étaient écrits 
ces mots : A la plus belle. Vénus, Minerve et Junon se dispu- 
tèrent aussitôt cette pomme fatale, et choisirent pour arbitre le 
berger Paris, qui l'adjugea à Vénus. 

Celte expression, pomme de discorde, sert à caractériser ce 
qui peut devenir une cause de querelle, de dispute, entre des 
personnes jusqu'alors fort unies. 



GKAM.MAIUE LITTliUAÏRE 209 

Pomme de Ne-wton, allusion ,\ la circonstance, futile en 
apparence, qui mit le grand astronome sur la trace des lois de 
l'attraction universelle. 

Depuis longtemps, Newton étudiait profondément la théorie 
de Kepler sur les lois qui président aux mouvements des pla- 
nètes, et, sans doute, des lueurs avaient déj:\ traversé ce cer- 
veau puissant, quand une circonstance des plus vulgaires vint le 
dégager tout à coup des obscurités qui l'enveloppaient encore. La 
peste régnait à Londres; Newton se retira dans son domaine de 
Woolstrop, où il put s'abandonner sans distractions à ce bon- 
heur de la méditation qui était tout pour lui. Un jour que, livré 
à ses pensées, il était assis sous un pommier, une po>?iwe tomba 
à ses pieds. Ce petit incident le jeta dans de profondes réflexions 
sur la nature de cette singulière puissance qui sollicite les corps 
vers le centre de la terre, et les y précipite avec une vitesse ac- 
célérée. Aussitôt un éclair illumina son esprit. Pourquoi, se de- 
manda-t-il, ce pouvoir de l'attraction ne s'étendraitil pas jus- 
qu'à la lune? Et alors quelle est la force qui retient celle-ci dans 
son orbite autour de la terre...? Puis il étendit cette interroga- 
tion jusqu'aux planètes, qui se meuvent autour du soleil. New- 
ton était sur la voie de la grande découverte que ses calculs 
devaient bientôt déterminer rigoureusement. 

On rappelle la pomme de Newtoti pour faire entendre que 
d'importants résultats sont dus quelquefois h, des causes en 
apparence insignifiantes, ou môme tout à fait étrangères. 



Porter la paix ou la guerre dans les plis de son 
manteau. Les Carthaginois s'étaient emparés de Sagonte, al- 
liée des Romains. Une ambassade romaine se rendit à Carthage 
pour demander une solennelle réparation. La discussion se pro- 
longeait. Alors Fabius, chef de l'ambassade, relevant un pan de 
sa toge : « Je porte ici la paix ou la guerre, dit-il fièrement, 
choisissez! — La guerre! s'écria Ilannon d'une voix aussi hau- 
taine que Fabius. — Eh bien, vous l'aurez, o reprit le Romain 
en secouant le pan de sa toge sur l'assemblée carthaginoise. 

L'orgueilleux mouvement de Fabius est souvent rappelé en 
littérature. 



Pot de terre et le pot de fer (Le), titre d'une f::ble où 
La Fontaine fait ressortir le danger que le faible court en s'al- 



210 GBAMMAIRE LITTÉRAIRE 

liant avec le fort ou en luttant contre lui. Le pot de fer propose 
un voyage au pot de terre, qui accepte imprudemment. 

Mes gens s'en vont à trois pieds 

Clopin dopant comme ils peuvent, 

L'un contre l'autre jetés, 

Au moindre hoquet qu'ils treuvent. 
Le pot de terre en souffre ; il n'eut pas fait cent pas, 
Que par soû compagnon il fut mis en éclats, 

Sans qu'il eût lieu de se plaindre. 



Poule aux œufs d'or (La), titre d'une fable de La Fon- 
taine : 

L'avarice perd tout en ■voulant tout gagner ; 

Je ne veux, pour le témoigner. 
Que celui dont la poule, à ce que dit la fable, 

Pondait tous les jours un œuf d'or. 
Il crut que dans son corps elle avait un trésor; 
Il la tua, l'ouvrit, et la trouva semblable 
A celles dont les œufs ne lui rapportaient rien, 
S'étant lui-même ôté le plus beau de son bien. 

Dans l'application, la poule aux œufs cVor est une source de 
richesses et de bénéfices. Tuer la poule aux œufs d'or, c'est tarir 
cette source dans l'espoir de réaliser d'un seul coup ces mêmes 
bénéfices. 



Pourceau du troupeau d'Epicure; en latin, Epicuri 
de grege porcum (Horace, liv. F'', épître iv, vers 16). 

C'est ainsi que le voluptueux ami de Mécène ne craint pas 
de s'appeler, moins pour se ravaler au niveau des brutes que 
pour renchérir ironiquement sur le langage des stoïciens, dont 
l'austérité excédait le juste milieu où se retranchait la philoso- 
phie du poète épicurien. 

Quoi qu'il en soit, ce mot est resté, à cause de son énergie 
pittoresque, pour désigner les hommes ensevelis dans la ma- 
tière et dans les jouissances grossières des sens. 

Pour l'amour du grec..., allusion à un passage célèbre 
des Femmes savantes de Molière. Dans cette comédie, Trissotin 
présente Vadius à sa pédante société : 

11 a des vieux auteurs la pleine intelligence, 

Et sait du grec, madame, autant qu'homme de France. 

PHILAMINTE, à BéUse. 

Du grec, ah ciel! du grec ! 11 sait du grec, ma sœur! 



GRAMMAIRE LITTÉRAIRE 2il 

BÉLiSE, à Armande. 
Ah! ma nièce, du grec! 

ARMANDE. 

Du grec! quelle douceiir! 

PHILAMINTE. 

Quoi ! monsieur sait du grec ? Ah ! permettez, de grâce, 
Que pour l'amour du grec, monsieur, on vous embrasse. 
(Vadiui embrasse aussi Bélise et Armande.) 
HENRIETTE, à Vadius qui veut au^si Vembrasser. 
Eicusez-moi, mousieur, je n'entends pas le grec. 

Dans l'application, ces mots : Pour l'amour du grec, sont 
toujours cités d'une manière plaisante. 

Pour l'usage du Dauphin; en latin, Ad usum Belphini, 
nom donné aux éditions des auteurs latins exécutées par ordre 
de Louis XIV pour l'usage du Dauphin, son fils. Les poètes latins 
subirent de nombreuses mutilations, elles passages qui n'étaient 
pas d'une chasteté rigoureuse furent expurgés de leurs œuvres. 

Dans le style familier, on désigne par ces mots tout livre 
épuré, et, dans un sens plus général, toute phrase, tout discours 
arrangé pour les besoins de la cause, accommodé aux vues d'un 
parti. 

Pour réparer des ans l'irréparable outrage. 

Vers de Racine dans le fameux songe à'Athalie, acte II, se. v : 

ATHALIE. 

C'était pendant l'horreur d'une profonde nuit; 
Ma mère Jézabel devant moi s'est montrée, 
Comme au jour de sa mort pompeusement parée ; 
Ses malheurs n'avaient point abattu sa fierté ; 
Même elle avait encor cet éclat emprunté 
Dont elle eut soin de peindre et d'orner son visage, 
Pour réparer des aiis l'irréparable outi âge. 

Dans l'application, ce vers désigne presque toujours, sur le 
ton de l'épigramme, les soins que l'on prend pour dissimuler 
sur sa personne le ravage des années. Il s'adresse surtout aux 
coquettes surannées. 

Pour sa maison; en latin, Pro donio sua, titre d'une des 
harangues de Cicéron, plaidant contre Clodius pour la revendi- 
cation de sa maison, que celui-ci lui avait ravie. 

Les emplois qu'on fait de cette locution ont toujours lieu pour 
faire entendre que ceux dont on parle montrent un zèle qui tient 
à ce qu'ils défendent leur propre cause. 



212 GRAMMAIRE LITTÉRAIRE 

Prendre le Pirée pour un homme, allusion tirée de 
la fable de La Fontaine le Singe et le dauphin. Un dauphin, 
croyant sauver un naufragé, prend un singe sur son dos. Le 
dauphin lui demande : 

Êtes-vous d'Athènes la grande? 

— Oui, dit l'autre; oa m'y connaît fort; 
S'il TOUS y survient quelque affaire, 
Employez-moi ; car mes parents 

y tiennent tous les premiers rangs ; 
Un mien cousin est Juge-maire. » 
Le dauphin dit: « Bien grand merci! 
Et le Pirée a part aussi 
A l'honneur de votre présence? 
Vous le voyez souvent, je pense ? 

— Tous les jours : il est mon ami, 
C'est une vieille connaissance. • 
Notre magot prit, pour ce coup, 

Le nom d'un port pour un nom d'homme. 
De telles gens il est beaucoup 
( Qui prendraient Vaugirard pour Rome, 

Et qui, caquetant au plus dru, 
Parlent de tout, et n'ont rien vu. 

Dans l'application, ces mots prendre le Pirée pour un homme, 
expriment d'une manière plaisante la confusion grossière de 
choses qui n'ont entre elles aucun rapport. 



APPLICATIONS 

Dans les phrases suivantes, l'élève remplacera les points 
de suspension par la locution convenable. 

L'intérêt personnel opère des miracles : on a vu des 
hommes refuser l'assistance d'un avocat, plaider eux- 
mêmes , et sortir vainqueurs de la lutte après 

une plaidoirie qui avait étonné les juges et les assis- 
tants. 



Le jeune homme doit se défier de ces prétendus amis 
qui cherchent à l'entraîner dans le désordre et qui, pour 
l'étourdir sur les suites funestes du vice, prêchent 
d'exemple et lui disent : . . . . 



GRAMMAIRE LITTÉBAIRE 213 

Les chants retentissaient clans la cathédrale de Pise, 
l'encens fumait, l'orgue lançait des torrents d'harmonie, 
tous les assistants étaient plongés dans le recueillement. 
L'un d'eux fut tout à coup distrait par les oscillations 
d'une lampe , et cette circonstance vulgaire fut pour lui 
la , nous voulons dire le petit incident qui de- 
vait être le germe d'une grande découverte. 

Les guerres les plus acharnées, les plus terribles, 
naissent quelquefois d'un différend qui ne paraissait pas, 
au premier aspect, devoir faire verser une goutte de sang. 

Le plus modeste diplomate, qui traite d'une difficulté 

insignifiante, n'en porte pas moins de son habit 

brodé. 

Quand un vieillard défend le principe d'autorité, comme 
son expérience et son âge l'y autorisent, on peut dire qu'il 
plaide ..... 

Le jardin royal d'Athènes est fort riche et fort beau; 
il n'est ouvert qu'à certaines heures de la journée, mais 
je parlais grec aux sentinelles, et, , on me lais- 
sait entrer. 



TRENTE ET UNIÈME LEÇON 

Prends et lis ; en latin. Toile et lege, mots qui décidèrent 
de la conversion de saint Augustin, ainsi qu'il le raconte lui- 
même dans ses Confessions. Agité par les remords, lié par l'ha- 
bitude, entraîné par la crainte, subjugué par la passion, il veut 
et ne veut pas. Un jour enfin, livré aux plus violentes agitations, 
il avait fui la compagnie de quelques amis fidèles pour aller 
chercher, sous un bosquet de son jardin, la solitude et le calme 
qui manquaient à son cœur; il invoquait, bien que confusément, 
le secours du ciel; tout à coup il croit entendre sortir, comme 
d'une maison voisine, une voix qui lui disait : Toile et lege. 
Prends et Us. Surpris, se demandant de quel endroit est partie 



214 GRAMMAIRE LITTÉRAIRE 

cette voix, et surtout quelle lecture lui était indiquée, il court 
retrouver Alype, son ami : un livre était placé sous ses yeux, 
c'étaient les Épîtres de saint Paul; Augustin l'ouvre au hasard 
et tombe sur ce passage de l'apôtre : Ne passez pas votre vie 
dans les festins et les plaisirs de la table..., mais revêtez-vous 
de votre Seigneur Jésus-Christ, et gardez-vous de satisfaire les 
désirs déréglés de la chair, Augustin n'eut pas besoin d'en lire 
davantage; un rayon de lumière avait dissipé les ténèbres de 
son intelligence, et embrasé son cœur d'une flamme toute cé- 
leste. 



Prends un siège, Cinna.... 

Hémistiche d'un vers de Corneille dans Cinna, acte V, scène i. 
Auguste, instruit de tous les détails de la conspiration tramée 
contre lui, en fait venir le chef et lui dit : 

Prends un siège, Cinna, prends, et sur toute chose 
Observe exactement la loi que je t'impose : 
Prête, sans me troubler, l'oreille à mes discours ; 
D'aucun mot, d'aucun cri n'eu interromps le cours, 
Tiens ta langue captive, et si ee grand silence 
A ton émotion fait quelque violence, 
Tu pourras me répondre après tout à loisir : 
Sur ce point seulement contente mon désir. 

Dans l'application, cet hémistiche se rappelle toujours avec 

une dignité et une emphase comiques. 



Qu'allait-il faire dans cette galère ? un des mots les 
plus comiques de Molière, dans les Fourberies de Scapin. Scapin, 
voulant soutirer de l'argent du vieux Géronte, lui apprend que 
son fils Léandre est retenu dans une galère turque, d'où il ne 
peut sortir qu'en donnant cinq cents écus, qu'il le prie de lui 
envoyer. Géronte s'écrie jusqu'à six fois, avec un dépit des plus 
visibles : Qu' allait-il faire dans cette galère? 

Cette scène, que tout le monde connaît, est imitée de celle du 
Pédant joué, de Cyrano de Bergerac, où le principal personnage, 
placé dans la même situation que Géronte, et obligé de compter 
cent pistoles pour le rachat de son fils, dit aussi plusieurs fois : 
Que diable aller faire dans la galère d'un Turc! Mais l'imitation 
est bien supérieure à l'original, et si l'esprit de Cyrano a trouvé 
le refrain auquel reviennent toujours les deux avares, " c'est le 
génie de Molière qui l'a rendu comique et en a fait une phrase 



GRAMMAIRE LITTÉRAIRE 215 

type qu'on n'oubliera jamais, et qui se dit au sujet de quelqu'un 
sottement embarqué dans une mauvaise affaire'. C'est là surtout 
que notre grand Molière avait le droit de dire : « Je prends mon 
bien partout oïl je le trouve. » 

Quand Auguste avait bu, la Pologne était ivre. 

Vers de Frédéric II dans une épître à son frère : 

Lorsque Auguste buvait la Pologne était ivre ; 
Lorsque le grand Louis brûlait d'un tendre amour, 
Paris devint Cytiière, et tout suivit la cour; 
Quand il se fit dévot, ardent à la prière, 
Le lâche courtisan marmotta son bréviaire. 

Les écrivains ont varié sur l'interprétation qu'il fallait donner 
à ce vers : est-ce une maxime égoïste à la Sganarelle, ou ex- 
prime-t-il la communauté de sentiments qui existait entre 
Auguste et ses sujets? La citation suivante de Voltaire, où le 
vers de Frédéric est rappelé, ne laisse aucun doute à cet égard : 

Plus votre rang vous élève en ce monde, 

Plus il faut que chez vous le vrai mérite abonde. 
C'est lui que l'on estime, et vous devez savoir 
Que l'exemple est surtout votre premier devoir. 
L'exemple d'un grand prince impose et se fait suivre : 
Qua7id Auguste avait bu, la Pologne était ivre. 

Ce n'est donc qu'une paraphrase du fameux vers latin : 

Régis ad exemplar totus componitur orbis, 

Vunivers entier 'prend exemple sur le prince, et c'est dans un 
sens analogue que les applications doivent être faites. 

Quand aura-t-il tout vu? 

Hémistiche d'un vers des Plaideurs, de Racine, acte III, scène m. 
Racine tourne en ridicule le travers des avocats de son temps, 
qui se plaisaient à employer de grands mots et à rappeler les 
plus remarquables événements de l'histoire à propos de choses 
vulgaires et triviales. Petit-Jean, plaidant au sujet d'un chapon, 
dit, en estropiant les mots qu'on lui souffle : 

Messieurs, quand je regarde avec exactitude 
L'inconstance du monde et sa vicissitude ; 
Lorsque je vois, parmi tant d'hommes différents, 
Pas une étoile fixe et tant d'astres errants ; 
Quand je vois les Césars, quand je vois leur fortune; 



210 GUAMMAIRE LITTÉRAIRE 

Quand je vois le soleil et quand je vois la lune ; 
Quand je vois les États des Babyboniens (Babyloniens) 
Transférés des Serpents [Persans) aui Nacédoniens [Macédoniens); 
Quand je vois les Lorrains [Romains), de l'état dépotique [despotique) 
Passer au démocrite [démocratique), et puis au monarchique; 

Quand je vois le Japon 

l'intimé. 

Quand aura-t-il tout vu? 

Cette exclamation, si comique et si naturelle, s'applique aux 
énumérations remplies de longueurs inutiles, de détails insigni- 
fiants et fastidieux. 

Quand on prend du galon, on n'en saurait trop 
prendre. Locution qui s'applique toujours ironiquement à 
celui qui se vante, qui s'attribue plus d'avantages qu'il n'en a 
réellement. C'est une sorte d'approbation sous laquelle se cache 
un grain de moquerie. On assigne généralement pour origine à 
ce proverbe l'habitude qu'avaient les gentilshommes de porter 
des galons, des nœuds de ruban, soit comme parure, soit comme 
signe de distinction et de noblesse. Les dames en portaient sur 
la robe, et les hommes à l'épaule. Il est facile de comprendre 
que souvent on en usait plus que de raison, et que l'abus de 
cette mode, en faisant la fortune du proverbe, a conduit à faire 
de celui-ci de fréquentes applications. Ces sortes de nœuds s'ap- 
pelaient aussi galants, de l'espagnol galan, qui venait lui-même 
de gala, habit de fête. 

Quand Jupiter veut perdre un homme, il lui ôte 
la raison; en latin, Quos vult perdere Jupiter dementat. 

Racine a éloquemment reproduit cette pensée dans l'impré- 
cation de Joad au premier acte d'Aihalie : 

Daigne, daigne, mon Dieu, sur Mathan et sur elle 
Répandre cet esprit d'imprudence et d'erreur, 
De la chute des rois funeste avant-coureur. 

Quand sur une personne on prétend se régler, 
C'est par les beaux côtés qu'il lui faut ressembler. 

Vers des Femmes savantes, de Molière, acte F', scène t. 

Des deux jeunes sœurs, Armande et Henriette, celle-ci ne 
partage point les goûts de science et de philosophie de sa mère, 
de sa tante et de sa sœur, à qui elle dit ironiquement : 

Nous saurons toutes deux imiter notre mère : 
Vous, du coté de l'âme et des nobles désirs; 



GRAMMAIRE LITTÉRAIRE 2i7 

Moi, Au côté des sens et des grossiers plaisirs; 
Vous, aux productions d'esprit et de lumière; 
Moi, dans celles, ma sœur, qui sont de la matière. 

ARMANDE. 

Quand nir une personne on pr. tend se régler, 
C'est ];ar les beaux côtes qu'il lui faut r efsemhler ; 
Et ce n'est point du tout la prendre pour modèle. 
Ma sœur, que de tousser et de cracher comme elle. 

Ces vers si bien frappés reviennent souvent sous la plume des 
écrivains, et servent à faire entendre qu'il ne suffit pas d'imiter 
les petits défauts, les petits travers, les manières d'une personne 
remarquable, pour s'attribuer le même mérite et croire qu'on a 
droit à la même considération. 



Quart d'heure de Rabelais, allusion à un trait de la vie 
de l'auteur de Pantagruel , un jour qu'il se trouvait dans une 
auberge de Lyon fort embarrassé pour payer sa dépense. Tout 
le monde connaît la tin de cette aventure, et le stratagème auquel 
Rabelais recourut pour se faire conduire à Paris aux frais du 
gouvernement. Mais on ne voit pas là clairement de quelle ma- 
nière le proverbe serait sorti de ce petit événement. N'est-il pas 
plus probable que cette locution, si populaire dans notre langue, 
est une sorte de résumé de toute la vie de Rabelais? Ce qui carac- 
térisait le célèbre curé de Meudon n'était ni l'esprit d'ordre ni 
l'opulence; V. manquait souvent d'argent, et il a dû se trouver 
plus d'une fois dans l'embarras; plus d'une fois, il a dû passer 
un mauvais quart d'heure. Il ne serait donc pas étonnant que 
cet état de gêne, qu'il eut soin de constater lui-même dans son 
testament : « Je n'ai rien, je dois beaucoup, je donne le reste aux 
pauvres, » filt devenu proverbial et eût donné naissance à cette 
locution pittoresque. 

Dans l'application, on appelle quart d' heure de Rabelais le mo- 
ment quelquefois désagréable où il faut payer son écot, délier les 
cordons de la bourse, et en général tout moment fâcheux. Le 
quart d'heure de Rabelais est connu de tout le monde, même des 
personnes les moins lettrées. Voici cependant une exception. Un 
banquier avait invité plusieurs personnes à dîner. L'une d'elles, 
qui arrivait en retard, s'excusait de son mieux : « Bah! bah! 
s'écria l'amphitryon, plus aimable qu'érudit, est-ce qu'il n'y 
a pas le quart d'heure de Rabelais? n Notre financier confon- 
dait avec le quart d'heure de grâce accordé à tout retarda- 
taire. 

LIVItE DE L'ÉL£V£a 10 



218 GRAMMAIRE LITTÉRAIRE 

Que j'en ai vu raourir, de jeunes filles! 

Premier vers des Fantômes, un des morceaux les plus touchants 
des Orientales, de M. Victor Hugo : 

Hélas l que j'en ni ru mourir, déjeunes filles ! 
C'est le destiu. Il faut une proie an trépas, 
Il faut que rbeibe tombe au tranchant des faucilles; 
Il faut que dans le bal les folâtres quadrilles 
Fouleut des roses sous leurs pas. 



Que fan ai vu mourir ! — L'une était rose et bbnche ; 
L'autre semblait ouïr de célestes accords; 
L'autre, faible, appuyait d'un bras son front qui penche, 
Et, comme en s'envolant l'oiseau courbe la branche. 
Son âme avait brisé son corps. 

Dans l'application, ce vers se dit de toute personne ou de 
toute chose dont on déplore la fin prématurée. 



Que les armes le cèdent à la toge; en latin, Cédant 
arma togœ. Ces mots de Cicéron, faisant lui-même l'apologie 
de son consulat, signifient que le pouvoir militaire, représenté 
par l'épée, doit faire place au pouvoir civil, représenté par la 
toge. A Rome, la toge était l'habit du citoyen, et la phrase émise 
par Cicéron signifierait chez nous : Que l'épée le cède à l'habit 
bourgeois. 



Quelquefois le divinHomère lui-même sommeille; 

en latin, Quandoque bonus dormitat Homerus (Horace, Art poé- 
tique, V. 359); c'est-à-dire que le plus grand poète de l'antiquité 
offre lui-même des passages où son style est moins brillant, moins 
vigoureux, moins élevé, moins poétique : Homère semble alors 
se reposer. 

S'emploie pour faire entendre que l'homme de génie n'est pas 
toujours égal à lui-même, que des parties faibles se font remar- 
quer dans un ouvrage, à côté de beautés sublimes, enfin que 
l'aigle ne soutient pas toujours la hauteur de son vol, et que 
parfois il abandonne les cimes pour raser la terre. 



■t j<r^^j> - 



GRAMMAIISE LITTÉRAIRE 219 



APPLICATIONS 

Dans les phrases suivantes, Vélève remplacera les points de 

suspension par la locution convenable. 

De nos jours encore, le moindre rapin se croit obligé 
de porter une barbe inculte, une chevelure désordonnée 
et un long chapeau pointu à larges bords. C'est ainsi, en 
effet, que s'habillaient les romantiques en 1830; mais, 
en copiant les excentricités de cette école sans en avoir 
le talent, le rapin se met dans le cas de s'entendre dire : 



Un homme désœuvré et fatigué de tout se plaignait à 
un de ses amis de trouver le temps très-long. «Je connais 
un remède, répondit l'ami : tu trouves que les aiguilles 
du cadran ne marchent pas assez vite ; eh bien, fais un 
billet à ordre, et, tu peux m'en croire, tu ne trouveras 
pas que ce sera trop long à venir. 

Racine est toujours égal à lui-même, il sait cacher la 
faiblesse d'une situation sous la magie du style; jamais 
on ne peut dire de lui : .... . 

La plus grande faute de Charles le Téméraire et celle 
qui précipita sa per':; fut son expédition contre les 
Suisses, nation pauvre, mais héroïque. Son orgueil l'avait 
seul poussé à entreprendre cette guerre insensée :..... 

Terme à payer! voilà trois mots qui résonnent toujours 
désagréablement à l'oreille du locataire nécessiteux; ces 
mots sont synonymes de .... . 

Hélas ! ! Et pourtant ils étaient riches de santé 

et de force, en pleine possession de tous les dons que le 
ciel leur avait départis, et paraissaient avoir encore de- 
vant eux de longues années. 



220 GRAMMAIRE LITTÉRAIRE 

Un homme, par ambition ou étourclcrie, se lance dans 
une aventure dangereuse, se jette follement à travers 
un monde qu'il ne connaît pas, et oîi il court le risque 
de perdre son crédit, sa fortune ou sa vie. .r Tant pis pour 
lui, se contentera-t-on de dire : ? 



TRENTE -DEUXIÈME LEÇON 

Quelques crimestouj ours précèdentles grandscrim.es 

Vers de la Phèdre de Racine, acte IV, scène n. Hippolyte, ac- 
cusé d'un crime afTreux par son père, s'en défend en répon- 
dant : 

Examinez ma vie et songez qui je suis. 

Quelques crimes tmijonrs précèdent les grands crimes; 

Quiconque a pu francliir les bornes légitimes 

Peut violer enfin les droits les plus sacrés : 

Ainsi que la vertu, le crime a ses degrés. 

On cite souvent ce beau vers pour faire comprendre que, de 
vertueux qu'on était auparavant, on ne devient pas en un seul 
jour un homme capable de tout, un criminel endurci. 

Queue du chien d'Alcibiade, allusion à une action bi- 
zarre d'Alcibiade, qui mit un jour en émoi tous les frivoles 
Athéniens : il avait fait couper la queue à un superbe chien qu'il 
possédait. A ceux qui lui demandaient la raison de cette muti- 
lation, Alcibiade répondait : « Tant que les Athéniens s'occupe- 
ront de mon chien, ils ne diront rien de pire sur mon compte. » 

Aujourd'hui, couper la queue du chien d'Alcibiade, ou, sim- 
plement, la queue de son chien, c'est se livrer à une excentricité 
dans le but d'attirer sur soi l'attention ou de la détourner vers 
un objet de peu d'importance, tandis que l'on s'occupe en secret 
d'affaires très-sérieuses. 

Qui depuis.... 
Voyez Et ce même Sénèque.... 

Qui méprise Cotin n'estime point son roi, 
Et n'a, selon Cotin, ni Dieu, ni foi, ni loi. 

Vers de la neuvième satire de Boileau. Le poète prend le 



GRAMMAIRE LITTERAIRE 221 

ton de l'ironie pour mieux accabler les méchants auteurs : 

Puisque vous le vonlez, je vais changer de style. 
Je le déclare donc : Quiiiaiilt est un Virgile; 
Pradon comme un soleil en nos ans a paru ; 
Pelletier écrit mieux qu'Ablaucourt ni Patru; 
Cotin, à ses sermons traînant tonte la terre. 
Fend les flots d'auditeurs pour aller à sa chaire; 
Sofal est le phénix des esprits relevés; 
Perrin... Bon, mon esprit! Courage! poursuivez! 
JFais ne voyez-vous pas que leur troupe en furia 
Va prendre encor ces vers pour une raillerie? 
Et Iticu sait aussitôt que d'auteurs en courroux, 
Que de rimeurs blessés s'en vont fondre sur vous! 
Vous les verrez bientôt, féconds en impostures. 
Amasser contre vous des volumes d'injures. 
Traiter eu vos écrits chaque vers d'attentat 
Et d'un mot innocent faire un crime d'Etat. 
Vous aurez beau vanter le roi dans vos ouvrages, 
Et de ce nom sacré sanctifier vos pages : 
Qui mi-prise Colin ncxlime point sou roi, 
El n'a, selon Cotin, ni Dieu, ni foi, ni loi. 

Dans l'application, ces vers si mordants sont dirigés contre 
ceux qui ont la sotte prétention de mettre leur nullité à l'ombre 
d'un nom ou d'une chose généralement respectée. 

Qui nous délivrera des Grecs et des Romains? 

Vers célèbre qui sert de début à l'unique élégie de Berchoux. 

Le poète s'élève avec une verve des plus comiques contre la 
tyrannie que la langue et l'histoire des Grecs et des Latins exer- 
çaient sur la littérature de cette époque : 

Qui nous ddivrera des Grecs et des Romains ? 

Du sein de leurs tombeaux ces peuples inhumains 

Feront assurément le malheur de ma vie. 

Mes amis, écoutez mon discours, je vous prie. 

A peine je fus né qu'un maudit rudiment 

Poursuivit mon enfance avec acharnement; 

La langue des Césars faisait tout mon supplice : 

Hélas ! je préférais celle de ma nourrice, 

El je me vis fessé pendant dix ans et plus, 

Grâces à Gicéron, Tite, Cornélius, 

Tous Romains enterrés depuis maintes années, 

Dont je maudissais fort les œuvres surannées. 

Dans l'application, ce vers exprime admirablement l'ennui, 
la fatigue que l'on éprouve à entendre vanter constamment 
tout ce qui a rapport à Rome ou à la Grèce, et, par extension, 
tout ce qui donne lieu ;\ des répétitions trop fréquentes. 



222 GRAMMAIRE LITTÉRAIRE 

Qvii supportera les Gracques se plaignant de la 
sédition? en latin, Quis tulerif Gracchos de seditione qvj- 
rentes ? Vers de Juvénal dans sa deuxième satire, et qui s'em- 
ploie pour faire comprendre qu'on n'est pas en droit de se 
plaindre lorsqu'on rencontre chez les autres un défaut dont on 
est soi-même atteint. 

Qui trompe-t-on ici? allusion à un mot de Basile dans 
le Barbier de Séville, acte III, scène îi, comédie de Beaumar- 
chais. Le comte Almaviva, qui veut avoir une entrevue avec 
Rosine, se déguise en bachelier, pour déjouer la surveillance 
du sévère Bartholo. Il s'annonça comme envoyé par son maître 
Basile, soi-disant malade, pour donner à sa place la leçon de 
musique à Rosine. Bartholo donne dans le piège; tout marche 
à souhait pour Almaviva, qui est au comble du bonheur. Tout 
à coup survient Basile. Alors, de la part de Bartholo, une foule 
de questions auxquelles don Basile ne comprend rien, mais qui 
lui font entrevoir entre Almaviva, Rosine et Figaro, une intrigue 
d'autant mieux ourdie, que Bartholo, la victime, parait être 
leur complice. C'est alors que Basile, voyant chacun satisfait, 
s'écrie : « Qui trompe-t-on ici? tout le monde est dans le se- 
cret. » Enfin Basile, qui reçoit une bourse de la main du comte, 
finit par entrer dans le sentiment général, et se laisse convain- 
cre qu'il est malade, qu'il est pâle comme un mort, que sa phy- 
sionomie est toute renfermée. De là ces condoléances ironiques que 
chacun lui adresse et qui sont également passées en proverbe : 
« // a la fièvre.... Bayile, vous avez la fièvre,,,, allez vous cou- 
cher, allez vous coucher, allez vous coucher. » 

Cette exclamation : Qui trompe-i-on ici? se rappelle fréquem- 
ment, et toujours dans des circonstances analogues. 

Quoi qu'on die. 

Mots tirés d'un sonnet ridicule cité par Molière dans les Femmes 
savantes, acte III, scène ii, où le grand comique tourne en ri- 
dicule la manie qui pousse certains esprits prétentieux à s'exta- 
sier sur des choses insignifiantes, que personne ne remarque, et 
cela dans le but de se faire passer pour habiles et connaisseurs. 
Trissotin lit son fameux sonnet sur la fièvre qui tient la princesse 
Uranie : 

Votre prudence est endormie, 

De traiter magnifiquemeat 



GRAMMAIRE LITTERAIRE 223 

El de loger superbement 
Votre plus cruelle ennemie. 
Faites-la sortir, quoi cpCon die,' 
De votre riche appartement, 
Oïl cette ingrate insolemment 
Attaque votre belle vie. 

Les piécieuses se pâment d'aise sur ce quoi qu'on die, et s'é- 
crient tour à tour : 

PHILAMINTE. 

Faites-la sortir, (lU^n qu'on die. 
Ah ! que ce quoi qu'on die est d'un goût aàmirablel 
C'est, à mon sentiment, un endroit impayable. 

ARMANDE. 

De quoi qu'on die aussi mon cœur est amoureux. 

BÉLISE. 

Je suis de votre avis, quoi qu'on die est heureux. 

Le quoi qu'on die est resté dans la langue comme l'expression 
d'un enthousiasme ridicule^ quand on a dans l'esprit la scène 
des Femmes savantes; car le plus souvent ce n'est qu'une va- 
riante familière de quoi qu'on dise. 



Qu'on me ramène aux: carrières ! réponse du poète 
Philoxène à Den^s le tyran. Roi et poète, Denys, on le com- 
prend, ne devait pas aimer la critique. Parmi les poètes qu'il 
hébergeait à sa cour, Philoxène tenait le premier rang. Parasite 
spirituel, celui-ci ne sacrifiait cependant pas aux intérêts de son 
estomac ceux de la littérature et de la saine critique; il était poète 
encore plus que parasite. Un jour Denys lut, à souper, un mauvais 
poème de sa façon, et il demanda l'avis de Philoxène. Quoique 
à table, Philoxène répondit avec une courageuse liberté que les 
vers ne valaient rien; et le tyran, furieux, l'envoya aux car- 
rières, nom que l'on donnait aux Latomies, prison souterraine 
située aux environs de Syracuse. Quelques jours après, Philoxène 
reçut, avec sa liberté, une nouvelle invitation à souper. A la fin 
du repas, autre lecture, et le goût du poète est de nouveau con- 
sulté. Comme les vers ne lui paraissaient pas meilleurs que les 
précédents, il se contenta de se retourner vers les officiers de 
Denys, en leur disant : « Qu'on me ramène aux Carrières. » Le 
tyran ne put s'empêcher de rire d'une critique si adroite, et, 
cette fois du moins, il pardonna. 

Ces mots se rappellent lorsque, après avoir trouvé une chose 
mauvaise, on est mis en demeure d'exprimer une seconde fois 
son opinion et d'essuyer de nouveaux désagréments. 



224 GRAMMAIRE LITTÉRAIRE 

Qu'un seul VOUS apprenne à les connaître tous;en 
latin, Ab uno disce 077ine?. (Virgile, Enéide, livre II, vers 65.) 
ÉnéQ, réfugié à la cour de Didon, commence le long récit des 
perfidies des Grecs; il va parler de Sinon, dont les mensonges 
décidèrent les Troyens k faire entrer dans leurs murs le fameux 
cheval de bois; le héros dit à la reine : 

Enlondez de ces Grecs les perfides mensonges, 
Et qu'un seul roaa apprenne « les connaître tous. 

Ce passage est souvent cité à propos d'un de ces traits de per- 
fidie ou de méchanceté qui suffisent pour faire juger un homme 
tout entier. Dans un sens plus étendu, il se dit de tout trait dis- 
tinctif qui sert à caractériser une classe d'individus, etc. 

Il s'emploie généralement dans un sens défavorable. 

Bace d'Agamemnon, qui ne flnit jamais.... 

Allusion à un vers de Berchoux, qui sert de pendant à celui que 
nous venons d'étudier : 

Qui nous délivrera des Grecs et des Romains? 

On connaît trop la sanglante célébrité des Atrides et l'abus 
qu'en ont fait les tragiques pour qu'il soit besoin de commenter 
ce vers. 

Dans l'application, il désigne une suite d'hommes apparte- 
nant à la même famille, et qui se distinguent par des suc- 
cès du même genre. C'est en ce sens qu'un ancien proviseur 
de Louis-le-Grand, voyant depuis cinq ou six ans les premiers 
prix du concours général invariablement remportés par les 
frères Taillandier du lycée Charlemagne, s'écria un jour plai- 
samment : 

Rac« de Taillandier, qui ne flnit jamais!... 

Race irritable des poètes (La); en latin, Genus irn- 
tabile vatum (Horace, livre III, épître ir, vers 102). Ce seul 
mot suffit à Horace pour peindre la nature irritable des poètes, 
et, en général, des auteurs, qui s'emportent au premier mot de 
critique qu'on se permet sur leurs ouvrages. 

Les applications que l'on fait de cette phrase sont toujours en 
rapport avec le sens qu'elle exprime. 

Racine passera coname le café, mots faussement at- 
tribués cl iTiadame de Sévigné. En 16GÎJ elle écrivait: « Racine 



GRAMMAIRE LITTERAIRE 223 

fait des com<^(lies pour la Champmeslé, ce n'est pas pour les 
siècles à venir; vive notre vieil ami Corneille! » Quatre ans 
plus tard, elle écrivait à sa fille : « Vous voilà donc bien revenue 
du café; mademoiselle de Méry l'a aussi chassé. Après de telles 
disçrràces, peut-on compter sur la fortune? » C'est La Harpe 
qui, rapprochant ces deux opinions de madame de Sévigné, a 
jugé à propos de leur donner cette forme brève et incisive qui 
est devenue sacramentelle : « Racine passera comme le café. » 
Cette phrase s'emploie aujourd'hui ironiquement pour expri- 
mer la croyance à la vitalité d'une chose, d'une invention nou- 
velle dont la valeur est injustement contestée. 

Rameau d'or d'Énée, allusion à une particularité du 
sixième livre de V Enéide. Énée veut descendre aux enfers pour 
interroger son père sur ses futures destinées. Consultée par lui, 
la sibylle de Cumes,qui doit l'accompagner sur les rives du Styx, 
lui conseille d'aller cueillir un rameau d'or consacré à Junon, 
rameau qu'il trouvera dans une sombre forêt, sur un arbre 
touffu. 11 part, et deux colombes, messagères de Vénus, sa 
mère, prennent leur vol devant lui et vont se poser sur l'arbre 
possesseur du précieux rameau. Énée s'en empare; puis, muni 
de ce talisman, le héros troyen, accompagaé de la sibylle, se 
présente à Caron. Le vieux nocher s'irrite à la vue d'un vivant 
qui ose renouveler l'audacieuse tentative du grand Alcide et de 
Thésée; mais alors la sibylle l'apaise en lui montrant le rameau 
enchanté. 

Dans l'application, le Rameau d'or cVÉnée exprime la puis- 
sance secrète, le talisman devant lequel cèdent tous les obstacles, 
toutes les volontés contraires. 



APPLICATIOiNS 

Dans les p/irases suivantes, Vélève remplacera les points 
de suspension par la locution convenable. 

Au siècle dernier, la famille des Baptiste formait en 
quelque sorte une dynastie d'acteurs au théâtre de la rue 
Richelieu. Un étranger, qui assistait à une représentation, 
demanda à son voisin le nom de l'acteur qui remplissait 
le premier rôlo. — « C'est Baptiste aîné. — Et la jeune 

10. 



226 GRAMMAIRE LITTÉRAIRE 

première? — C'est mademoiselle Baptiste. — Et cet 
acteur qui se grime si bien? — C'est Baptiste cadet. — 
Et l'actrice qui représente la mère? — C'est madame 
Baptiste. — Mais, dit le curieux impatienté, c'est donc 
une pièce de batiste qu'on nous donne là! » Si ce curieux 
eût été un professeur de rhétorique, au lieu de com- 
mettre un jeu de mots, il n'eût pas manqué de s'é- 
crier ; 



Les hommes célèbres aiment à tenir sans cesse en 
haleine la renommée ; ils ne craignent rien tant que son 
indifférence, et, pour qu'on s'occupe d'eux, ils ne redoutent 
ni le ridicule, ni la moquerie, ni même le scandale; en 
un mot, ils sont de la famille de ce jeune étourdi qui 
, un jour, 

L'orgueilleux, qui se croit infaillible, méprise ou hait 
tout ce qui ne pense pas comme lui ; tout homme qui 
émet un avis opposé au sien est un ennemi de l'ordre, 
de l'État et de Dieu. Il dirait volontiers, dans sa sottise 
glorieuse : 



« Encore une tragédie ! » se sont écriés les roman- 
tiques à l'apparition de la Lucrèce de M. Ponsard. 



Nous pensons, nous, qu'on écrira toujours des tragé- 
dies, parce que le beau et le merveilleux seront toujours 
une source de jouissances morales et intellectuelles. 

J'étais fier, parce que je me sentais pénétrer, moi aussi, 
dans ce monde impénétrable; parce que je sentais que ce 
mur d'airain allait s'ouvrir pour moi, parce que j'étais 
sûr que tous les vices, toutes les ambitions, toutes les 
folies au-dessus de ma portée, allaient se courber d'elles- 
mêmes jusqu'à moi, comme le 



GRAMMAIRE LITTÉRAIRE 227 

Ils étaient cinq enfants, tous singulièrement disgra- 
ciés de la nature ; le plus beau louchait des deux 
yeux : 



TRENTE -TROISIÈME LEÇON 

Rarement à courir le monde 
On devient plus tiomme de bien. 

Vers tirés de Régnier-Desmarets dans son Voyage à Munich. Le 
poète, parlant du Danube, qui voit autant de religions qu'il par- 
court de contrées, s'exprime ainsi : 

Déjà nous avons vu le Danube inconstant, 
Qui, tantôt catholique et tantôt protestant. 

Sert Rome et Luther de son onde, 

Et qui, comptant après pour rien 

Le romain, le luthérien, 

Finit sa course vagabonde 

Par n'être pas même chrétien. 

Rarement à courir le monde 

On devievt un homme de bien. 

Le poète Gresset faisait évidemment allusion à ces vers 
quand, avant de raconter le fameux voyage du perroquet Vert- 
Vert sur la Loire, il a dit : 

Dans maint auteur de science profonde. 
J'ai lu qu'on perd à trop courir le inonde. 

Reine, vous m'ordonnez de rouvrir cette cruelle 
blessure; en latin, Infandum, regina, jubés renovare du- 
lorem (Virgile, Enéide, livre II, vers 3). C'est par ces mots 
qu'Énée commence le récit qu'il va faire de ses malheurs et 
de la ruine de Troie. Le père Arnould, jésuite, en fit im jour 
à Notre-Dame une application très-heureuse : le sermon qu'il 
prêchait sur la Passion était déjà commencé, quand tout à coup 
la reine, Marie de Médicis, entra dans la basilique. Obligé, selon 
l'usage, de recommencer son sermon, il adressa à la reine le 
vers célèbre de Virgile. 

S'emploie, mais surtout sous forme de plaisanterie, pour faire 
comprendre à une personne qu'elle nous rappelle le souvenir 
d'un malheur, d'un désappointement, d'une déconvenue. 



228 GRAMMAIRE LITTÉRAIRE 

Renard qui a la queue coupée (Le), titre d'une fable 
de La Fontaine, où un vieux renard des plus fins, ayant laissé 
sa queue dans un pi6Q:e, saisit l'occasion d'un grand conseil tenu 
par tous ceux de sa race pour les inviter à se couper la queue, 
sous prétexte qu'elle n'est pour eux qu'un embarras, un poids 

inutile. 

Qui s'en v,i h^hyrint tous les sentiers fangeux; 

mais chacun devine la cause de cette proposition saugrenue: 

Vritri^ avis est fort bon, dit quelqu'un de la troupe; 
ÎHais toiirnez-voiis, de grâce, et l'on vous répondra. 
A o«s uiuls, il se fit une telle huée 
\)\>* le pauvre écourlé ne put être entendu. 

les allusions à ce conseil intéressé sont fréquentes : elles 
caractérisent la jalousie qui ne peut supporter chez autrui un 
avantage, une satisfaction, un plaisir dont elle est elle-même 
privée. 

Revenir à ses moutons, expression tirée d'une des plus 
charmantes farces de tréteaux du moyen âge, l'Avocat Pathelin, 
rajeunie plusieurs fois sur notre scène, et qui amusera probable- 
ment encore pendant longtemps nos petits-fils. M. Guillaume, 
plaidant contre son berger, qu'il accuse de lui avoir volé des 
moutons, reconnaît dans l'avocat de l'accusé maître Pathelin, qui 
lui a emporté six aunes de drap sans les payer. La stupéfaction 
trouble ses idées; il embrouille les deux affaires et mêle à sa 
plaidoirie sur les moutons le drap, l'avocat et toutes les cir- 
constances de l'achat. Le bailli, qui ne comprend rien à cet 
amphigouri, interrompt à chaque instant le plaideur pour lui 
crier avec impatience : « Mais, monsieur Guillaume, revenez 
donc à vos moutons! » 

Dans l'application, cette phrase, l'une des plus fréquemment 
employées dans notre langue, signifie reprendre un discours in- 
terrompu, revenir k son sujet. 

Rien ne sert de courir, il faut partir à point. 
Premier vers de la fable de La Fontaine, le Lièvre et la Tortue : 



« Gageons, dit celle-ci, que vous n'atteindrez point 
Sitôt que moi ce but. — Sitôt! êtes- vous sage? 

Repartit l'animal léger : 

Ma cûuimère, il faut vous purger 



GRAMMAIRE LITTKRAIRE 2211 

Avec quatre grains d'ellébore. 
— Sage ou non, je parie encore. » 
Ainsi fut fait; et de tous denx 
On mit près du but les enjeux. 

Notre lièvre n'avait que quatre pas à faiie. 

, il laisse la tortne 

Aller son train de sénateur. 
Elle part, elle s'évertue, 
Elle se hâte avec lenteur. 

Lui, cependant, méprise une telle victoire. 

Il broute, il se repose; 

Il s'amusa à toute autre chose 
Qu'à la gageure. A la fin, quand il vit 
Que l'autre touchait presque au bout de la carrière, 
Il partit comme un trait; mais les élans qu'il fit 
Furent vains: lalortne arriva la première. 
<i Eh bien! lui cria-t-elle, avais-je pas raison? 

De quoi vous sert votre vitesse? 

Moi l'emporter 1 et que serait-ce 

Si vous portiez une maison ? » 

C'est le cas de répéter : 

Rien ne sert de courir, il faut partir à point. 
Application facile. 



Rien n'est changé en France, il n'y a qu'un 

Français de plus, mot plus ou moins authentique qui mar- 
qua la rentrée en France du comte d'Artois, depuis Charles X. 
Ce mot, devenu fameux, et sur lequel la Restauration a poli- 
tiquement vécu durant d'assez longs mois, a été prêté au comte 
d'Artois par MM. de Talleyrand et Bougnot. Le Moniteur devait 
publier le récit officiel de l'entrée à Paris du comte d'Artois, qui 
précédait son frère Louis XVIII de quelques jours. Le comte 
d'Artois s'adressait aux membres du gouvernement provisoire : 
« Messieurs, je vous remercie de tout ce que vous avez fait pour 
notre patrie. J'éprouve une émotion qui m'empêche d'exprimer 
tout ce que je ressens. Plus de divisions : la paix et la France; 
je la revois, et rien n'y est changé, si ce n'est qu'il s'y trouve un 
Français de plus. » 

Ces derniers mots eurent un immense succès, surtout dans le 
monde officiel : tous y voyaient le maintien de leurs titres et de 
louis honneurs, de leurs places et de leurs traitements. 



230 GRAMMAIRE LITTÉRAIRE 

Ce mot heureux est resté dans la langue, et on l'entiploie sou- 
vent en en modifiant la seconde partie selon les circonstances, et 
généralement sous une forme plaisante, comme le prouvent les 
deux citations qui suivent. 

- Quand la première girafe vint en France, on fit circuler, à 
propos de ce curieux quadrupède, une médaille portant cette 
légende : « H n'y a rien do changé en France, il n'y a qu'une 
béte de plus. » 
7 Sous la Restauration, on venait d'élever au grade de vice- 
I amiral un contre-amiral qui avait donné plusieurs preuves de 
son incapacité. Le lendem;iin, on Usait dans un journal : « Il n'y 
a rien de changé en Fiance, il n'y a qu'un vice de plus. » 

Rocher de Sisyphe. Sisyphe, fils d'Éole et frère de Sal- 
rnonée, était roi de Gorinthe. 11 se rendit redoutable par ses bri- 
gandages et ses cruautés, et, après sa mort, il fut condamné à 
rouler dans les enfers une grosse pierre au sommet d'une mon- 
tagne, d'où elle retoinbait sans cesse. 

Dans l'application, le rocher de Sisyphe sert à caractériser un 
labeur pénible et sans cesse renaissant, les préoccupations dou- 
loureuses qui se succèdent constamment, une tâche ardue, un 
but qu'on poursuit, qu'on croit atteindre, et qui exige chaque 
jour de nouveaux efforts. Quelquefois il est l'emblème d'un prince 
ambitieux qui roule longtemps dans sa tête des projets qu'il ne 
met jamais à exécution. 

Rodrigue, as-tu du cœur? 

Hémistiche de Corneille, dans le Cid, acte l", scène v. Le vieux 
don Diègue, insulté par le comte de Gormas, veut charger son 
fils du soin de sa vengeance, et ces mots sont les premiers qu'il 
lui adresse. 

Les allusions à cet hémistiche se font presque toujours sous 
une forme plaisante ou familière. 

Rome n'est plus dans Rome, elle est toute où je suis. 

Vers de Corneille dans sa tragédie de Sertorius, acte III, scène ii. 
Sertorius, révolté contre Rome, occupe l'Espagne à la tète d'une 
armée aguerrie. Pompée, envoyé pour le combattre, lui demande 
une entrevue. Dans cette scène, qui est à la hauteur des plus 
belles de Cinna et des Horaces, Pompée s'efforce de ramener 
Sertorius à la soumission, et lui dit : 



GRAMMAIRE LITTÉRAIRE 231 

Une seconde fois : n'est-il tncnne voie 

Par où je puisse à Rome emporter quelque joie? 

Elle serait estrème à Irouver les moyens 

De rendre un si grand homme à ses concitoyens. 

Il est doux de revoir les murs de la patrie.... 

C'est elle par ma vois, seigneur, qui vous en prie; 

C'est Rome... 

SERTORIUS. 

Le séjour de votre potentat, 
Qui n'a que ses fureurs pour maximes d'Etat! 
Je n'appelle plus Rome un enclos de murailles 
Que ses proscriptions couvrent de funérailles; 
Ces murs dont le destin fut autrefois si beau, 
N'en sont que la prison ou plutôt le tombeau : 
Mais, pour revivre ailleurs dans sa première force, 
Avec les faux Romains elle a fait plein divorce ; 
Et, comme autour de moi j'ai tous ses vrais appuis, 
Rome iCestplus dans Rmw, elle e^l toute oh je suis. 

Dans l'application, ce vers a deux sens : quand on ne cite que 
le premier hémistiche, c'est pour indiquer un déplacement de 
personnes appartenant à une même société, une même admi- 
nistration, une même compagnie, un même pays, etc. : « Dans 
la saison des eaux, toute la haute société parisienne est à Bade, 
à Vichy, aux Pyrénées, en Italie : Rome n'est plus dans Rome. » 
Quand on cite le vers en entier, c'est toujours pour indiquer, 
sous une forme plaisante, la prétention de résumer en soi seul 
une opinion, une doctrine, un sentiment, etc. 

Roue d'Ixion. Ixion, roi des Lapithes, auquel Jupiter avait 
accordé un asile dans l'Olympe, ayant manqué de respect à 
Junon, fut précipité par Jupiter dans le Tartare et condamné 
à tourner éternellement une roue entourée de serpents. 

Il est facile de comprendre quelles sont les circonstances où 
l'on peut faire allusion à ce supplice éternel. 

Sac de Scapin (Le), allusion à une des fourberies de Scapin 
dans la pièce de ce nom. 

Scapin, qui veut se venger de Géronte, l'enveloppe dans un 
sac, sous prétexte de le dérober à la colère d'un spadassin, et, 
en contrefaisant sa voix, il lui administre force coups de bâton. 
C'est une des scènes les plus bouffonnes du grand comique. Mais 
ces boulfonneries choquaient le goût sévère de Boileau, qui en 
a repris vertement son ami dans l'Art poétique : 

Dans ce sac ridicule où Scapin s'enveloppe 
Je ne reconnais plus l'auteur du Misanthrope, 



232 GRAMMAIRE LITTÉRAIRE 

Ces deux vers servent tous les jours encore de matière à une 
discussion littéraire. On sait que Molière jouait dans la plupart 
de ses pièces, et, dans les Fourberies de Scapin, il remplissait le 
rôle de Géronte; c'était donc lui-même qui était enveloppé dans 
le sac, et qui devenait la victime de la ruse du valet .'Ger tain s 
critiques partent de là pour soutenir que le premier vers doit 
s'écrire ainsi : 

Dans ce sac rid-cule où Scapin ^enveloppe. 

C'est y voir trop de finesse : en écrivant ^'enveloppe, Boileau a 
dit ce qu'il voulait dire; son blAme s'adresse, non pas à l'auteur 
comédien, mais à la scène bouffonne, grotesque et indigne, selon 
lui, du grand génie de Molière. Le rôle de Géronte eût été rempli 
par tout autre acteur, que Boileau n'en eût pas moins blâmé 
cotte scène, et dans les mêmes termes. C'est ici le cas de dire : 
Qui veut trop prouver ne prouve rien, ce qui est le défaut ordi- 
naire de la critique pointilleuse. 

Dans l'application, le sac de Scapin est le trait vulgaire et 
presque grossier qui contraste trop avec la distinction d'esprit 
et de manières que l'on est accoutumé à rencontrer chez quel- 
qu'un. Cela se dit particulièrement d'un auteur. 



Saint Paul sur le clieinin de Damas, allusion au 
changement subit qui s'opéra dans l'âme de saint Paul sur la 
route de Damas, au moment oii il se rendait dans cette ville pour 
persécuter les chrétiens. Comme il était sur la route de Damas, 
entouré de cavaliers et de chariots, voilà que, vers le midi, au 
milieu de la plus grande chaleur du jour, un éclat de lumière, 
plus vif et plus resplendissant que le soleil, l'environna, lui et 
tous ceux qui l'accompagnaient. 11 tomba ébloui, tandis que les 
autres s'arrêtaient, saisis de frayeur, contenant à peine leurs 
chevaux épouvantés. Or Saul entendit, mais entendit seul, une 
voix éclatante qui lui dit : « Saul, Saul, pourquoi me persé- 
cutes-tu? — Qui êles-vous, Seigneur, répondit Saul atterré. — 
Je suis Jésus, que tu persécutes, » dit la voix. Et Saul reprit : 
« Seigneur, que voulez-vous de moi? — Lève-to^, et entre dans 
la ville, où l'on te dira ce qu'il faut que tu fasses. » Alors il lui 
sembla qu'à une si vive clarté avaient succédé les ténèbres; il 
était aveugle. Ses compagnons, qui étaient restés confondus d'é- 
tonnement, le prirent par la main, et le conduisirent lentement 
à Damas comme on conduit un vieillard infirme. C'est ainsi 



GRAMMAIRE LlïTÉRAinE 233 

qu'en un espace de temps aussi court que la durée d'un éclair, 
celui que devançait la terreur n'inspira plus que la pitié. 

Dans l'application, la t^oute de Damas est devenue une image 
frappante pour caractériser une illumination soudaine qui 
transforme nos sentiments, nos opinions. C'est une des méta- 
phores les plus poétiques de notre langue. 

Sans dot, mots d'un comique aclievé dans l'Avare de Molière. 
Harfiagon veut marier sa fille au vieux seigneur Anselme. lilise 
se refuse à cette union disproportionnée. Au milieu de leur dis- 
cussion, entre Valère, qui aime la jeune Élise et qui en est aimé; 
Harpagon, qui ignore ce sentiment réciproque, prend Valère 
pour juge. 

HARPAGON. 

Le seigneur Anselme est un parti considérable; c'est un gen- 
tilhomme qui est noble, doux, posé, sage et fort riche. Saurait- 
elle mieux rencontrer? 

VAI.ÈUE. 

Cela est vrai. Mais elle pourrait vous dire que c'est un peu 
précipiter les choses, et qu'il faudrait au moins quelque temps 
pour voir si son inclination pourrait s'accommoder avec... 

HAHPAGON. 

C'est une occasion qu'il faut prendre vite aux cheveux. Je 
trouve ici un avantage qu'ailleurs je ne trouverais pas, et il 
s'engage à la prendre sans dot. 

VALÈRE. 

Sans dot? 

HARPAGON. 

Oui. 

VALÈRE. 

Ah! je ne dis plus rien. Voyez-vous? voilà une raison tout à 
fait convaincante; il se faut rendre à cela. 

HARPAGON. 

C'est pour moi une épargne considérable. 

VALÈRE. 

Assurément; cela ne reçoit point de contradiction. Il est vrai 
que votre tille vous peut représenter que le mariage est une plus 
grande affaire qu'on ne peut croire; qu'il y va d'être heureux 
ou malheureux toute sa vie; et qu'un engagement qui doit durer 
jusqu'à la mort ne se doit jamais faire qu'avec de grandes pré- 
cautions. 

HARPAGON. 
Sans dot! 



234 GUAMMATUE LITTÉRAIRB 

VALÈRE. 

Vous avez raison : voilà qui décide tout; cela s'entend. Il y 
a des gens qui pourraient vous dire qu'en de telles occasions 
l'inclination d'une fille est une chose, sans doute, où l'on doit 
avoir de l'égard ; et que cette grande inégalité d'âge, d'humeur 
et de sentiments... 

HARPAGON. 
Sans dot! 

VALÈRE. 

Ah! il n'y a pas de réplique à cela; on le sait bien. Qui 
diantre peut aller là contre? Ce n'est pas qu'il n'y ait quantité 
de pères qui aimeraient mieux ménager la satisfaction de leurs 
filles que Targent qu'ils pourraient donner; qui ne les voudraient 
point sacrifier à l'intérêt, et chercheraient, plus que toute autre 
chose, à mettre dans un mariage cette douce conformité qui sans 
cesse y maintient la tranquilUté et la joie; et que... 

HARPAGON. 

Sans dot! 

VALÈRE. 

Il est vrai; cela ferme la bouche à tout. Sans dot! Le moyen 
de résister à une raison comme celle-là? 

Ce fameux sans dot, une des perles les plus précieuses du riche 
écrin de Molière, est l'objet de fréquentes allusions. 



APPLICATIONS 

Dans les phrases suivantes, l'élève remplacera les points de 
suspension par la locution convenable. 

Sur les excellentes recommandations que j'apportais, 
on me déclara que j'étais accepté comme associé, sans 
aucune espèce d'apport social. Le fameux ne ré- 
sonnait pas plus agréablement aux oreilles du vieil avare 
que cette douce assurance. 

C'est un peu le faible des faiseurs de systèmes que 
de se croire le centre de tout ce qui se meut , vit et res- 
pire. Hors de leurs doctrines, pas de salut; ils diraient 

volontiers, comme le héros de Corneille : 



GRAMMAIRE LITTÉRAIRE 235 

Il y a des auteurs qui brillent surtout par lo style, et 
qui relèguent la pensée au quatrième rang; il y a des 
penseurs à la forme lourde et embarrassée qui font fi du 
style. Dans un autre ordre d'idées, les brunes trouvent 
fades les blondes; celles-ci, à leur tour, ne trouvent 
aucun charme à la brune. C'est ainsi que l'amour-propre 
semble dédaigner les avantages qu'il ne possède pas ; 
cela fait penser à la fable 

Bourdaloue était né prêtre ; il a vécu prédicateur; il 
est resté apôtre jusqu'à la mort. Il n'a pas eu besoin, 
pour aller à Dieu, d'un de ces coups de tonnerre qui 
transforment l'âme et qui l'enlèvent à la terre; il n'a 

pas eu son éblouissement sur Non, il a très-sim 

plement grandi dans un milieu catholique. 

Chaque année, à l'époque de la belle saison, la société 
dorée de la capitale se disperse dans les stations préco- 
nisées par la mode ou par la docte Faculté : Paris 

; il est à Bade, à Vichy, à Biarritz, à Dieppe, 

en un mot, partout ailleurs que dans l'intérieur des for- 
tifications. 

Cent écus par an, me répétait-il en scandant ces trois 
syllabes, cent écus, avec le blanchissage, la nourriture 
et le logement. L'avare de Molière ne faisait pas ressor- 
tir avec une accentuation plus énergique les avantages 
du 



TRENTE -QUATRIÈME LEÇON 

Saturne dévorant ses enfants. Titan, frère aîné de 
Saturne, avait cédé le trône à ce dernier, à condition qu'il n'é- 
lèverait aucun enfant mâle. Saturne, pour tenir son eng-ag-e- 
ment, dévorait tous ses enfants aussitôt après leur naissance; 
mais Cybèle, sa femme , parvint à en sauver trois : Jupiter, 
Neptune et Pluton, en leur substituant des pierres que Saturne 
engloutissait tout aussitôt. 



236 GRAMMAIRE LITTÉRAIRE 

Ce mythe de Saturne, qui n'est autre chose que le temps 
absorbant tout dans son sein, se prête aux grandes et fortes 
images, et s'applique surtout aux bouleversements politiques, 
dont sont victimes ceux-là mêmes qui les ont occasionnés. C'est 
ainsi que, dans un beau mouvement d'éloquence, le girondin 
Vergniaud a comparé la Révolulion à Satum/', qui dévorait 
tous ses enfants. 

Saùl cherchant les ânesses de son père, allusion 
h. une circonstance de la vie de Saûl. Cis, de la tribu de Ben- 
jamin, possédait des ânesses, qui s'égarèrent un jour; il envoya 
son fils Saiil à leur recherche. Celui-ci avait parcouru vaine- 
ment les chemins jusqu'à la montagne d'Ephraïm ; il se rendit 
alors auprès de Samuel, appelé le Voyant, pour apprendre de 
lui le chemin qu'il devait suivre. Or, la veille même, le Seigneur 
était apparu à Samuel, et lui avait ordonné d'oindre de l'huile 
sainte, pour le consacrer roi d'Israël, l'homme de la tribu de 
Benjamin qu'il lui enverrait. C'est ainsi qu'en cherchant les 
ânesses de son père, Saûl trouva une couronne. 

L'énorme disproportion, entre la chose cherchée et l'objet 
trouvé, se prêtait trop à l'antithèse pour ne pas tomber dans le 
domaine littéraire, et y devenir l'objet d'allusions presque tou- 
jours plaisantes. 

Saute, marquis! Allusion à une exclamation ridicule que 
répète plusieurs fois un marquis de contrebande dans le Joueur, 
de Regnard (acte IV, scène x), et par laquelle il exprime la sa- 
tisfaction qu'il éprouve de lui-même et applaudit aux qualité- 
imaginaires de sa sotte personne : 

Eh bien! marquis, tn vois, tout rit à ton mérite. 
Le rang, le cœur, le bien, tout poiu toi sollicite; 
Tu dois être content de toi par tout pays : 
On le serait à moins. Allons, saute, marquis! 
Quel bonheur est le tien ! Le ciel à ta naissance 
Répandit sur tes jours sa plus douce influence; 
Tu fus, je crois, pétri par les mains de l'Auiour: 
N'es-tu pas fait à peindre ? Est-il homme de cour 
Qui de la tête aux pieds porte meilleure mine, 
Une jambe mieux faite, une taille plus fine? 
Et pour l'esprit, paihieu! tu l'as des plus exquis: 
Que te mauqup-t-il donc? Allons, i-aute, maïquisl 
La nature, le ciel, l'amour et la fortune 
De tes prospérités font leur cause comniune; 
Tu soutiens ta valeur avec mille hauts faits 
Tu chanles, danses, ris, mieux qu'on ne fit jamais 



GRAMMAIRE LITTÉRAIRE 237 

Les yeux à fleur de tète et les dents assez Lelles, 
Jamais en ton chemin trouvas-tu de cruelles ? 
Près du sexe tu vins, tu vis et tu vainquis; 
Que ton sort est heureux! Allons, saule, marquis ; 

Dans l'application, ces mots sont toujours employés d'une 
manière ironique. 

Sauvage qui coupe l'arbre pour avoir le fruit, al- 
lusion à un passage de Montesquieu, dans l'Esp^nt des lois : 
« Quand les sauvages de la Louisiane veulent avoir du fruit, 
ils coupent l'arbre au pied et cueillent le fruit ; voilà le gouver- 
nement despotique. » 

Dans l'application, ces mots se disent des imprudents qui, 
avides de jouir, sacrifient l'aveuir au présent. 

Se disputer les arnies d'Achille, allusion à la lutte 
qui s'établit entre Ajax et Ulysse pour la possession des armes 
d'Achille, après la mort du héros. Les deux rivaux firent valoir 
leurs droits devant tous les chefs grecs assemblés. Ajax vanta 
sa vaillance, qui lui assurait le premier rang après Achille ; 
mais Ulysse l'emporta par son éloquence persuasive. Ajax, fu- 
rieux, en perdit la raison et se jierça de son épée. 

En littérature, on fait allusion à ce démêlé héroïque pour 
caractériser l'ardeur qu'apportent deux adversaires, deux partis, 
à s'approprier les dépouilles, la succession d'un grand homme. 

Selon l'usage antique et solennel. 

Second vers de la F" scène du l*"' acte de VAthulie de Racine ; 

Oui, je viens dans son temijlo adorer l'Éternel; 
Je viens, selon l'usage anlique et solennel, 
Célébrer avec vous la fameuse journée 
Où, sur le mont Siua, la loi nous fut donnée. 

Dans l'application, ce vers se prend dans un sens analogue, 
mais toujours sur le ton de la plaisanterie. 

Se retirer dans un fromage de Hollande, allusion 
à une particularité de la fable de La Fontaine, h Rat qui 
s'etit relire du monde. 

Les Levantins, eu leur léf^ende, 
Disent qu'un certain rat, las des soins d'ici Las, 
Vans im fromage de llolla"de 
Se retira loin du tracas. 



238 GRAMMAIRE LITTÉRAIRE 

Dans l'application, ces mots se disent de ceux qui se confi- 
nent dans un lieu écarté, où ils s'entourent de toutes les jouis- 
sances de la vie. 

Se retirer sous sa tente, allusion à la colère d'Achille, 
qui, offensé par l'orgueilleux Agamemnon , abandonna la cause 
des Grecs et se retira sous sa tente, d'où ne purent l'arracher, 
pendant dix ans, les prières de tous les chefs de l'armée grecque. 
Il ne se décida enfin à en sortir que pour venger la mort de son 
ami Patrocle, tué par Hector. 

Dans l'application, ^e retirer sous sa tente signifie se mettre 
à l'écart, abandonner un parti, une cause, surtout par un mo- 
tif de dépit. 

Serment d'Annibal, allusion au serment qu'Amilcar 
Barca, père d'Annibal, lui fit prêter au pied des autels, à l'âge 
de neuf ans, serment par lequel le jeune Annibal jurait une 
haine éternelle aux Romains. 

Dans l'application, le serment d'Annibal, désigne une réso- 
lution fortement arrêtée. 

Serpent caclié sous l'herbe; en latin, Anguis in 
herba, c'est-à-dire défiez-vous des apparences les plus sédui- 
santes; elles ne recouvrent le plus souvent que chagrins et dé- 
ceptions ; le chemin du plaisir est attrayant et fleuri, mais « le 
serpent se cache sous Vherbe. » 

Serpent et la lime (Le), titre d'une fable de La Fontaine. 
Un serpent pénètre dans la boutique d'un horloger, où il essaye 
de ronger une lime. Celle-ci, sans se mettre en colère, lui fait 
remarquer l'impuissance de ses morsures. Le fabuliste ajoute : 

Ceci s'adresse à vous, esprits du dernier ordre, 
Qui, n'étant bons à rien, chercliez surtout à mordre. 

Vous vous tourmentez vainement. 
Croyez-vous que vos dents impriment leurs outrages 

Sur tant de beaux ouvrages ? 
Ils sont pour vous d'airain, d'acier, de diamant. 

Ce dernier vers rappelle l'Mre perennius d'Horace. 

Les écrivains font de fréquentes allusions à la vaine tentative 
du serpent, et ces allusions sont presque toujours à l'adresse des 
envieux, et particulièrement des zoïles qui s'attaquent aux œu- 
vres du génie. 



GRAMMAIRE LITTÉRAIRE 239 

Serpents de Laocoon (Les). Laocoon était fils de Priam 
etd'Hécube, et prêtre de Neptune, selon les uns, d'Apollon, sui- 
vant les autres. La veille de la ruine de Troie , il s'opposa de 
toutes ses forces à ce que le fameux cheval de bois fût introduit 
dans la ville, et il le frappa même de sa javeline. Le cheval 
était consacré à Minerve, et la déesse irritée ne fit pas attendre 
sa vengeance. Comme Laocoon offrait un sacrifice à Neptune, 
deux énormes serpents, sortis de Ténédos, abordèrent à la côte, 
et étouflèrent dans leui's replis Laocoon et ses deux fils. 

Laocoon est resté l'emblème de la douleur paternelle de 
l'homme qui voit ses enfants périr sous ses yeux sans pouvoir 
leur porter secours, et qui partage lui-même leur sort. Mais les 
écrivains font plus souvent allusion à l'expression de douleur si 
profondément empreinte sur la figure d'une statue célèbre, con- 
nue sous le nom de Laocoon, qui est aujourd'hui au Vatican, 
et dont on voit une copie au jardin des Tuileries, à Paris. Ce 
fameux groupe, découvert en 1506 dans les bains de Titus, est 
dû au ciseau des trois sculpteurs rhodiens Agésandre, Poly- 
dore et Athénodore. M. Eméric David a décrit ce chef-d'œuvre 
de la statuaire antique avec autant de vérité que d'éloquence : 

« Saisi par d'énormes serpents qui l'enchaînent, qui l'oppres- 
sent, qui sont prêts à l'étouffer ; plein d'une vigueur que la 
force des serpents surmonte, et qui doit bientôt défaillir, Lao- 
coon, dans cette lutte mortelle, fait voir, par des mouvements 
énergiques, mais décents et retenus, la grandeur de son âme et 
son respect pour les dieux. Les nœuds que forment les serpents 
autour de ses fils les soulèvent et les attachent contre lui ; il 
ressent leurs souffrances. Ses yeux cherchent le ciel, sa douleur 
est profonde; elle est noble. Il se plaint, il ne crie pas. Dans le 
soulèvement et la contraction de tous ses muscles, la vérité, la 
beauté des formes n'ont été altérées en rien. La vie et la dou- 
leur circulent dans tous ses membres, et tous présentent l'image 
de la beauté. Les sentiments différents qui agitent les enfants 
et le père produisent des mouvements variés, qui développent 
partout des beautés nouvelles. L'artiste est arrivé, par consé- 
quent, au sommet de l'art, puisqu'il a excité la pitié, l'amour 
et l'admiration par la représentation fidèle de la vie, de la 
beauté, de la douleur et de la vertu. » 

Sésame, ouvre-toi, formule magique tirée d'un des 
contes les plus populaires des Mille et une Nuits, et qui est 
passée en proverbe. 



240 GRAMMAIHE LITTÉRAIRE 

Ali-Baba, pauvre artisan d'une ville de Perse, était un jour oc- 
cupé à ramasser du bois dans une forêt, lorsque quarante voleurs 
s'arrêtèrent à q.uelques pas de l'arbre qui le dérobait à leurs re- 
gards. Le cheî, s'étant avancé vers la porte d'une caverne située 
en cet endroit même, prononça ces paroles : Sésame, -ouvre-toi, 
et aussitôt la porte s'ouvrit, livrant passage aux quarante voleurs. 
Dès qu'ils furent sortis, Ali-Baba, qui avait entendu la formule 
cabalistique, s'avança à son tour et répéta : Sésame, ouvre-toi. 
La porte s'ouvrit de nouveau, et Ali-Baba, pénétrant dans l'in- 
térieur, se trouva en présence d'un immense amas de richesses, 
accumulées depuis de longues années en ce lieu par les voleurs. 
11 en prit ce qu'il put emporter et se retira, se promettant de 
faire de fréquentes visites à la caverne. 

Ali-Baba et la caverne des quarante voleurs sont demeurés 
célèbres, et l'on y fait souvent allusion ; mais ce sont principa- 
lement les mots cabalistiques : Sésame, ouvre-toi, qui sont de- 
venus l'objet de fréquentes applications en littérature; on dé- 
signe par là le moyen prompt, rapide, devant lequel cèdent, 
comme par magie, toutes les difficultés, la clef qui ouvre toutes 
les situations et fait pénétrer tous les mystères. 



APPLICATIONS 

Dans les phrases suivantes, l'élève remplacera les points de 
suspension par la locution convenable. 

Les ennemis les plus dangereux sont ceux qui dissi- 
mulent leur rancune sous des dehors d'indifTérence, et 
souvent même de bon vouloir : 

Il y a toujours dans les proverbes quelque trait parti- 
culier qui en indique le sens, et ce sens n'est jamais im- 
pénétrable pour qui sait l'étudier. En cherchaut bien on 
finit par trouver, et quelquefois mieux que ce qu'on 

espérait, comme ce jeune Hébreu qui , et qui 

trouva une couronne. 

Dans chaque siècle, il se trouve un banquier de fortune 
colossale, qui ne laisse ni fortune ni successeur. Les 



GRAMMAIUK I-ITTICHAIHE 241 

frères Paris, qui contribuèrent à abattre Law, et La\Y 
lui-même, auprès de qui tous ceux qui inventent des 
sociétés par actions sont des pygmécs, Bourct, Beaujon, 
tous ont disparu sans se faire représenter par une famille. 
Comme , la banque 



Dès ses plus jeunes années, un de nos meilleurs écri- 
vains (M. de Montalembert) est entré en lice avec une 
idée absolue : guerre à l'Université. 

C'est contre Rome. 



Les animaux, et même les plus petits, ont leurs pas- 
sions et leurs convoitises. Je me rappelle avoir observé 
un jour une fourmi disputant un fétu h. un insecte trois 
fois plus gros qu'elle; tous deux, le tirant en sens con- 
traire, cherchaient à se l'approprier avec un acharnement 
qui me rappela Ajax et Ulysse 



Les jeunes gens qui dissipent follement le patrimoine 
de leur père et qui, insoucieux de l'avenir, mangent leur 
blé en herbe, peuvent être comparés au 



TRENTE- CINQUIÈME LEÇON 



Ses rides sur son front ont gravé ses exploits, 

Vers de Corneille, dans le Cid, acte ï", scène i'"^ Elvire vante 
à Chimène la noblesse de la naissance de Rodrigue : 

Don Rodrigue, surtout, n'a trait en son visage 
Qui d'un homme de cœur ne soit la haute image, 
Et sort d'une maison si féconde en guerriers, 
Qu'ils y prennent naissance au milieu des lauriers. 
La valeur de son père, en son temps sans pareille 
Taut qu'a duré sa force a passé pour merveille; 
Hi'S rides sur son front ont grave ses exploits, 
Et nous disent encor ce qu'il fut autrefois. 

LiviiE DE l'Élève. Il 



242 GRAMMAIRE LITTÉRAIRE 

Racine, dans ses Plaideurs, a fait une parodie très-spiri- 
tuelle de ce vers. L'Intimé parle ainsi de son père, qui était 
huissier : 

. . . Âh ! monsieur, si feu mon pauvre père 
Était encor vivant, c'était bien votre affaire ! 
Il gagnait en un jour plus qu'un autre en sii mois; * 
Ses- rides sur son, front gravaient tous ses exploits. 

Les allusions au vers de Corneille sont presque toujours fami- 
lières et plaisantes. 

Sibylle jetant les feuillets auvent, allusion au pas- 
sage où Virgile raconte la visite d'Énée à la sibylle de Cumes. 
La sibylle consultée écrivait ses réponses sur des feuillets déta- 
chés, qu'elle jetait à l'entrée de sa caverne. C'était aux consul- 
tants à disputer au vent ces lambeaux prophétiques, à les rap- 
procher au gré du hasard ou de leur inspiration, et à débrouiller 
l'avenir au moyen de ce rapprochement, que n'indiquait aucune 
liaison. 

En littérature, les allusions aux feuillets épars de la sibylle 
de Cumes sont assez rares. 

Si cela n'est pas vrai, c'est du moins bien 
trouvé, proverbe que nous avons emprunté aux Italiens, qui 
le rendent de la manière suivante : Se non è vero, è hene tro~ 
vato. 

Se dit, dans l'application, d'une chose invraisemblable, mais 
qui est racontée avec toutes les apparences de la vérité. 

Si ce n'est toi, c'est donc ton frère. 
Vers de La Fontaine, dans la fable le Loup et l'Agneau, Le 
loup, qui veut joindre à la force l'apparence du droit, fait à 
l'agneau des reproches dénués de raison. 

— ... Je sais que de moi tu médis l'an passé. 

— Comment l'aurais-je fait si je n'étais pas né? 
Reprit l'agneau : je tette encor ma mère. 

— Si ce n'est loi, c'est donc ton frère. 

— Je n'en ai point. — C'est donc quelqu'un des tiens. 

Ce vers sert à faire comprendre à quelqu'un que, s'il n'est 
pas le seul auteur d'une chose, il doit du moins en être le com- 
plice; quelquefois aussi il marque un mauvais argument dans 
la bouche d'un accusateur prévenu. 



GHAMMAIRE LITTÉIumE 243 

Si je n'étais Alexandre, je voudrais être Dio- 
gène, paroles qu'adressa Alexandre à ceux qui l'environnaient 
quand, étant allé visiter Diogène à Corinlbe^ et lui ayant de- 
mandé s'il désirait quelque chose, le cyniqus lui dit pour toute 
réponse : « Que tu t'ôles de mon soleil. » 

Dans l'application, ces mots se citent rarement sous leur forme 
textuelle : le nom d'Alexandre est remplacé par le nom de celui 
qui parle, et Diogène par celui de qui l'on parle. C'est ainsi qu'un 
jour Polichinelle, admirant les lazzis d'Arlequin, s'écria majes- 
tueusement : Si je n'étais Polichinelle, je voudrais être Arle- 
quin. 

Si mes confrères savaient peindre 

Vers de la fable de La Fontaine, le Lion abattu par rhornme. 
Un lion, voyant dans un tableau un des siens terrassé par un 
homme, s'écrie : 

Avec plus de raison nous aurions le dessus 
Si mes confrères savaient peindre. 

Dans l'application, ce vers exprime le regret que l'on éprouve 
de ne savoir pas manier une arme dont un adversaire fait un 
usage avantageux. 

Sinon, non. La fierté castillane , qui est passée en pro- 
verbe, était pariiculièrement l'apanage des Aragonais. Avant 
que l'Aragon appartînt à la couronne d'Espagne, la souveraineté 
nationale se manifestait à chaque vacance du trône par cette 
circonstance, que l'héritier ne prenait le titre de roi qu'après 
avoir juré de respecter les fueros ou privilèges du royaume. On 
connaît la fameuse formule dont se servait le justicier en défé- 
rant la couronne au nouveau roi : « Nous qui , séparément, 
sommes autant que toi, et qui, réunis, pouvons davantage, 
nous te faisons roi, à condition que tu garderas nos privilèges; 
sinon, non. » 

Dans l'application, ces derniers mots montrent qu'on ne con- 
sent aune chose qu'à des conditions qui doivent être nécessaire- 
ment remplies. 

Si Pergame avait pu être sauvée...; en latin. Si Per- 
gama dextra... (Virgile, Enéide, liv. II, v. 292.) Paroles 
qu'Hector, apparaissant en songe à Énée, adresse à celui-ci 



1\\ GaA5i.\'AfRi: UTTKnAluE 

pour lui faire comprendre l'impossibilité de la résistance, et 
pour ren<ïager à fuir : « Si Troie avait pu être sauvée, c'est ce 
hras qui eût été son sauveur. » 

Dans l'applicntion, cette phrase doit respirer, comme dans le 
texte, -la résignntion et la tristesse. Racine en a rappelé le sou- 
venir, de la manière la plus touchante, dans le passage suivant 
d'Andromaque, cù Pyrrhus, pour faire consentir Andromaqueà 
lui donner sa main, lui promet d'être le soutien du jeune 
Astyanax et de le replacer sur le trône de Priam : 

Madame, dites-moi seulement que j'espère, 
Je vous rends voire fils, et je lui sers de père , 
Je rinslniirai nioi-niênie à venger les Troyens; 
J'irai punir les Grecs de vos raaiu et des miens. 
Animé d'un rrgard, je puis tout entreprendre: 
A''otre Ilion encor peut sortir de sa cendre; 
Je puis, en moins de temps que les Grecs ne l'ont pris, 
Dans ses murs relevés couronner votre fils. 

ANDROMAQDE. 

Seignenr, tant de grandeurs ne nous touchent plus guère; 
Je les lui promettais tant q\i'â vécu son père. 
Non, vous n'espérez plus de nons revoir encor, , 

Sacrés murs, qui n'a pu conserver mon HeclorI 



Si un augure voit un augure...; en latin, Si augiir 

augurem..., ce qui se traduit le plus souvent en français par : 
« Deux augures ne sauraient se regarder sans rire. » 

Ce proverbe latin, qu'au temps de Cicéron on appliquait aux 
prêtres qui prétendaient connaître l'avenir par le vol, le chant 
des oiseaux ou les entrailles des victimes, s'emploie pour carac- 
tériser des professions oii le charlatanisme a plus de part que 
la science. 



Si vous voulez que je pleure, commencez par 
pleurer vous-même; en latin. Si vis me fîere, dolendum 
est primum ipsi iibi {Art poétique d'Horace, v. 102). Conseil 
par lequel le poète latin fait comprendre la nécessité d'éprouver 
soi-même le sentiment qu'on veut faire partager aux autres. 
Quintilien a développé ce précepte avec beaucoup de force. 
« Voulons-nous, dit-il, exciter les passions avec force, revêtons- 
nous, s'il faut ainsi dire, de l'intérieur de ceux qui souffrent 
véritablement. Soyons animés des mêmes mouvements, et que 
toujours notre discours parte d'une disposition de cœur telle 
que nous la voulons faire prendre aux autres. Pense-t-on, en 



GRAMMAIRE LITTERAIRE 245 

effet, que raudUeur puisse s'attrister d'une chose qu'il me verra 
lui raconter avec indifférence, ou qu'il se mette en fureur lors- 
que moi, qui l'y excite, je ne sens rien de semblable, ou qu'il 
\ev^e des larmes quand je plaiderai devant lui avec des yeux 
secs? Cela ne se peut : on n'est échauffé que par le feu... et 
nulle chose ne donne à une autre la couleur qu'elle n'a point 
elle-même. Il faut donc que ce qui doit faire iaipression sur 
nos auditeurs en fasse premièrement sur nous, et que nous 
soyons touché avant de songer à toucher les autres. » 
Boileau traduit ainsi la pensée d'Hoi'ace : 

Que devant Troie en flamme Hécube désolée 
Ne vienne pas pousser une plainte ampoulée. 
Ni sans raison décrire en quel alîreui pays 
Par sept bouches l'Euiin reçoit le Taiials. 
Tons ces pompeux amas d'expressions frivoles 
Sont d'un Jéclamateur amoureux de paroles ; 
11 faut, dans la douleur, que vous vous abaissiez : 
Pour me tirer des pleurs, il faut que vous pleuriez. 

Soliveau de la fable (Le), allusion à la fable de La Fon- 
taine, les Grenouilles qui demandent un roi. 

Les grenouilles, lasses de vivre sous le joug paternel du soli- 
veau, que leur avait envoyé Jupiter, demandent à celui-ci 

Un roi qui se remue. 
Le monarque des dieux leur envoie une grue, 
Qui les croque, qui les tue, 
Qui les gobe à son plaisir. 

Le roi soliveau est resté le type de l'autorité faible et débon- 
naire, dont les sujets se rebutent, mais qu'ils ne tardent pas à 
regretter. 



Sommeil d'Épiménide, allusion à un sommeil fantas- 
tique de cinquante années, dans lequel serait resté plongé 
Épiménide au fond d'une caverne. 

Le sommeil et le réveil d'Épiménide ont passé en proverbe, 
et sont d'une application fréquente, surtout en matière politi- 
que. C'est ainsi qu'on a comparé à Épiménide les émigrés, qui, 
à leur rentrée en France, ne tenaient aucun compte des chan- 
gements accomplis pendant les années de leur exil, et dont on 
a dit très- justement : « Ils n'ont rien appris, rien oublié. » 



246 GRAMMAIRE UTTÉRÀIRB 

APPLICATIONS 

Dans les phrases suivantes, relève remplacera les points de 
suspension par la locution convenable. 

Au détour d'un chemin creux, je me trouvai en face 
d'une sorte de cousin de Robert Macaire, dont la tenue 
et les allures n'annonçaient aucune prétention au prix 
Montyon. Il avait la figure basanée, plissée, parchemi- 
née ; en un mot, 



mais de ces exploits qui mènent ailleurs qu'au Panthéon. 

Je suis convaincu que la plupart des animaux nous 
observent comme nous les observons, et se communiquent 
leurs réflexions. Il en est plus d'un peut-être qui , en 
voyant nos fanfaronnades, s'écrie comme le lion de La 
Fontaine : 



C'était vraiment le meilleur homme du monde; la 
charrue du voisin empiétait sur la borne de ses terres, 
les gamins du village allaient marauder dans ses vergers 
et dans ses vignes, les braconniers se permettaient de 
tuer ses lapins dans ses garennes réservées.... il ne se plai- 
gnait et ne réclamait jamais; c'était le 

Au dix-neuvième siècle, on ne comprend vraiment pas 
que les magnétiseurs, les médiums, les spirites, e tutti 
quanti, puissent se rencontrer et 

Quand, après un sommeil de cent ans, la Belle au bois 
dormant se réveille à la vue du prince Charmant, elle 
s'étonne surtout de la différence a"pportée dans les modes 
et les costumes. Il y avait plus de philosophie dans les 

légendes grecques, car sous le mythe du se 

cache cette idée éminemment philosophique des trans- 
formations que subissent les institutions, les sciences, 
les mœurs, les coutumes, etc. 



GRAMMAIRE LITTÉRAIRE 247 

Il y a peu d'années encore, sur la place de la Bastille, 
à Paris, centre de lumières et de progrès, on voyait un 
galtimbanque qui avait à côté de lui une sorte de vase 
magique, où s'agitait un petit bonhomme de bois, plus 
magique encore. Notre devin distribuait un papier, por- 
tant un numéro d'ordre, à tous ceux qui étaient curieux 
de connaître leur avenir. Tous les papiers étaient repris, 
mêlés et jetés dans une boîte qui couronnait le bocal. Au 
signal de l'opérateur, le petit bonhomme s'élevait et 
pénétrait dans ce sanctuaire de l'avenir; c'était l'affaire 
de quelques secondes. Puis chaque feuillet était remis 
contre deux sous aux amateurs, qui y lisaient un avenii 
aussi certain que s'il avait été prédit par 

Les Espagnols étaient vraiment grands alors que le 
peuple était indépendant. Pour s'abuser sur son abso- 
lutisme, le souverain signait fièrement : Moi, le roi; et 
la nation lui répondait plus fièrement encore : 

Quand on voit le désastre de Waterloo succéder à l'im- 
mortelle campagne de 1814, tout cœur français, quel que 
soit son patriotisme, est obligé de s'avouer que tout était 
perdu et que 

Ces inconsolables faiseurs d'élégies , qui vivent au 
milieu des plaisirs, ces poètes abîmés de douleur après 
un bon repas au coin d'un bon feu, ne causent d'émotion 
à personne : 



TRENTE -SIXIÈME LEÇON 

Sonate, que me veux-tu? Allusion à une exclama- 
tion pittoresque de Fontenelle, exprimant la lassitude, le dégoût 
que lui irispirait la multitude de sonates qui assourdissaient 
alors les oreilles françaises. 

Cette interrogation comique s'adresse à toute chose mono- 
tone et fatigante. De nos jours, la sonate est tombée dans un tel 
discrédit, que, changeant la forme de l'interrogation, on pour- 
rait dire, comme M. Fétis : Sonate, où es-tu ? 



âiîs CKAM.M.UnE LITTÉRAIRE 

Sorcières de Macbeth, allusion aux sorcières qui, dans 
la tragédie de ce nom, de Shakspeare, apparaissent à Macbeth 
pour lui prédire son élévation prochaine. Elles se représentent 
plusieurs fois dans le drame, avec l'accoutrement hideux que 
leur prêtent les vieilles légendes, exécutant des danses fantas- 
tiques autour d'un chaudron, où bouiilonne une préparation in- 
fernale. (Voyez Tu seras roi.) 

Les écrivains font souvent allusion à ces hideuses figures du 
drame anglais, et ces allusions ont trait à leur laideur, à leur 
aspect sale et repoussant, enfin à tout ce qui rappelle le type 
légendaire de la sorcière. 

Sourcils de Jupiter, allusion à une expression poétique 
dont Homère et Horace se sont servis pour caractériser la puis- 
sance redoutable du maître des dieux : « Ainsi parla Jupiter, 
et il accompagna ces paroles d'un mouvement de ses sourcils 
noirs, qui ébranla tout l'Olympe (Iliade). » La Fontaine a rap- 
pelé ce passage dans Philémon et Baucis ; 

Jupiter leur pnriit avec ces noirs sourcils 

Qui font trembler les cieui sur leurs pôles assis. 

J.-B, Rousseau a dit de même : 

Jupiler est assis sur le trône des airs; 

Ce dieu, qui d'un clin d'œil ébranle l'univers 

Et dont les autres dieoi ne sont que l'humble escorie, 

Leur imposa silence et parla de la sorte. 

Enfin Delille avait évidemment les sourcils de Jupiter dans 
l'esprit lorsqu'il a dit de la terreur salutaire que le maître d'é- 
cole inspire à ses écoliers : 

Il se fâche, et tout tremble ; il s'égaye, et tout rit. 

Dans l'application, ces mots expriment, avec une énergie co- 
mique, les sentiments de crainte et de respect qu'un supérieur 
inspire à ses subordonnés. 



Sourire naouillé de larmes, allusion à un des plus 
gracieux et des plus touchants passages de V Iliade, chant VI*. 
Hector, sur le point de livrer aux Grecs un de ces combats qui 
ont fait du héros troyen le rival d'Achille, adresse ses adieux à 
Andromaque et à son fils : « Le magnanime Hector s'approche 
de son fils et lui tend les mains ; m.^is l'enfant, à l'aspect de 



g:;.v:'.;.v:!;e littéraire 249 

son père, se jette dans le sein de sa nourrice en poussant un 
cri, effrayé de voir l'éclat de l'airain et l'aigrette menaçante 
qui flottait au cimier du casque. Le père et la mère sourient de 
son effroi. Aussitôt le héros découvre sa tète, et pose à terre le 
casque étincelant ; il embrasse son fils bien-aimé, le balance 
dans ses bras, puis, implorant Jupiter et les autres dieux : 
« Jupiter, dit-il, et vous tous, dieux immortels, faites que mon 
« fils soit, ainsi que moi, le plus illustre parmi les Troyens ; 
« qu'il soit plein de force et de courage ; qu'il affermisse sa 
« puissance dans Ilion; qu'un jour chacun s'écrie : Il est 
« encore plus vaillant que son père. Qu'à son retour des 
« combats, il paraisse chargé des dépouilles d'un ennemi 
« vaincu; et puisse alors le cœur de sa mère en tressaillir 
« d'allégresse ! » 

« Il dit, et remet son fils entre les bras de son épouse bien- 
aimée, elle le reçoit dans son sein parfumé avec un sourire 
mêlé de pleurs... » 

Cet admirable passage a donné lieu à deux sortes d'allu- 
sions : 

1° L'effroi du Jeune Astyanax à la vue du casque de son 
père; 

2° Le sourire mouillé de larmes d'Andromaque. La mère est 
heureuse, mais l'épouse craint de ne plus revoir son Hector : 
c'est un sourire mouillé de larmes. 

Ces derniers mots, qui expriment avec tant de grâce et de 
justesse l'union de deux sentiments contraires, la joie et la 
tristesse, les rayons du soleil au milieu de l'orage, s'emploient 
pour caractériser cette double émotion. 

Soyons amis, Cinna, c'est raoi qui t'en convie. 

Vers célèbre de Corneille, dans Cinna, acte V, scène m. Au- 
guste, après la scène où il a montré à Cinna qu'il connaît tous 
les détails de sa conspiration, apprend qu'il est également trahi 
par ceux qu'il chérit le plus tendrement. C'est alors qu'il s'écrie 
dans un transport sublime : 

En est-ce assez, o ciel ! et le sort, pour me naire, 

A-t-il quelqu'un des miens qu'il veuille encor séduire? 

Qu'il joigne à ses efforts le secours des enfers, 

Je suis maître de moi comme de l'univers : 

Je le suis, je veux l'être ! ô siècles ! ô mémoire 1 

Conservez à jamais ma dernière victoire; 

5e triomphe aujourd'tiui du plus juste courroui 

11 



280 GRAMMAIRE LITTÉRAIRB 

De qui le souvenir puisse aller jusqu'à vous. 
Soyons amU, Cinna, c'est moi qui l'en convie : 
Corame à mon eunemi je t'ai donné la vie, 
Et, malgré la fureur de ton lâche dessein, 
Je te la donne encor comme à mon assassin. 

Dans l'application que l'on fait de ce vers, on ne cite généra- 
lement que le premier hémistiche : Soyo7is amis, Cinna, et 
presque toujours dans un sens plaisant et familier. 



Spectre de Banco (Le), allusion aune scène dramatique 
de Macbeth, tragédie de Shakspeare. Banco traverse, avec son 
ami Macbeth, une lande déserte. Tout à coup trois sorcières, 
sortant du milieu des bruyères, prédisent à Macbeth qu'il sera 
roi, et à Banco que ses enfants porteront la couronne. Macbeth 
devient roi, en effet, par le meurtre de Duncan, et, pour rendre 
vaine la prédiction des sorcières en ce qui concerne Banco, il 
le fait assassiner; mais le fils de ce dernier échappe à sa haine 
ambitieuse. C'est à la suite de ce crime que, dans un banquet 
offert par Macbeth à toute sa cour, Vomhre de Banco, visible 
pour lui seul, lui apparaît, à différentes reprises, au milieu du 
repas et le glace de terreur. 

La littérature s'est emparée de cette dramatique apparition, 
qui est une éloquente personnification du remords, et elle y fait 
de fréquentes allusions. 

Statue do Pygmalion. Pygmalion, célèbre statuaire de 
rile de Chypre, s'éprit, selon la Fable, d'une statue de Galatée, 
son propre ouvrage. Une déesse, touchée de ses souffrances, 
anima la statue et la lui donna pour épouse. 

Quand l'actrice, M"'^ Raucourt, au jeu de laquelle on repro- 
chait un peu de froideur, eut rempli le rôle de la statue, dans 
la pièce intitulée Pygmalion et Galatée, elle reçut ce compli- 
ment épigrammatique : 

Au comble de ton art te voici parvenue, 
Raucourt: à Pygmalion fais-en remercûnent; 

Car ton triomphe, assurément. 

Est le rôle de la statue. 

Les allusions que les écrivains font à la statue de Pygmalion 
se rapportent presque toujours à une personne ou à une chose 
qui, d'un élat inerte et passif, semble s'éveiller tout d'un coup 
au mouvement et à la vie. 



GRAMMAIRE LITTI^RAmE 251 

Statue du comraandeur, allusion à un épisode mer- 
veilleux et terrible de la vie légendaire de don Juan. Don Juan, 
mécréant de bonne race, a séduit une jeune fille noble dont il 
a tué le père. Ce dernier est enterré dans l'église d'un couvent, 
où les moines lui ont élevé une statue. Désespérant d'atteindre 
par les voies judiciaires le séducteur assassin, puissant et riche, 
les religieux l'attirent dans l'église à une heure avancée de la 
nuit. Don Juan arrive et pousse la forfanterie du scepticisme 
et de l'impiété jusqu'à inviter la statue du commandeur k sou- 
per. Alors, du haut des degrés de marbre l)lanc, à la pâle clarté 
de la lune perçant les vitraux, le vieux gentilhomme mort des- 
cend de son piédestal pour répondre à la railleuse invitation 
du libertin, que le bruit du marbre sur le marbre a déjà épou- 
vanté, et tend la main à Don Juan. Au même instant, celui-ci se 
sent comme brûlé par un feu invisible; les éclairs sillonnent 
l'église, le tonnerre tombe avec fracas, la terre s'entr'ouvre et 
abîme le profanateur sacrilège. 

On fait de fréquentes allusions à la statue du commandeur 
pour exprimer l'horreur, l'effroi que fait éprouver l'aspect inat- 
tendu d'un objet ou d'une personne qu'on redoutait de rencon- 
trer, pour rendre avec énergie un désenchantement subit qui 
frappe droit au cœur et auquel on ne s'attendait pas. C'est ainsi 
que, dans les Confessions d'un enfant du siècle, Alfred de Mus- 
set a dit très-éloquemment : < Toutes les fois que, durant ma 
vie, il m'est arrivé d'avoir cru pendant longtemps avec con- 
fiance à un ami, et de découvrir tout d'un coup que je m'étais 
trompé, je ne puis rendre l'effet que cette découverte a produit 
sur moi qu'en le comparant à la poignée de main de la statue. 
C'est véritablement l'impression du marbre, comme si la réalité, 
dans toute sa mortelle froideur, me glaçait d'un baiser; c'est 
le toucher de l'homm.e de pierre. Hélas! l'affreux convive a 
frappé plus d'une fois à ma porte; plus d'une fois nous avons 
soupe ensemble ! » 



Supplice de Tantale. Tantale, roi de Lydie, ayant reçu 
un jour les dieux à sa table, voulut éprouver leur divinité, et 
leur fit servir le corps de son propre fils Pélops, mêlé avec 
d'autres viandes. Jupiter découvrit le crime, rendit la vie à Pé- 
lops, et précipita le père dénaturé au fond du Tartare. D'autres 
mythologues l'accusent d'avoir dérobé le nectar et l'ambroisie à 
la table même des dieux. Cette version justifierait mieux le sup- 



252 GR.VMMAll'.E I.ITTÉIIAIKE 

plice auquel il fut condamné, lequel consistait à éprouver une 
soif brûlante au milieu d'un étang dont l'eau échappait sans 
cesse à ses lèvres desséchées, et une faim dévorante sous des 
arbres dont un vent jaloux élevait les fruits jusqu'aux nues 
chaque fois que sa main tentait de les cueillir. 
Les allusions à ce myllie de la Fable sont faciles à appliquer. 



Taclxe de sang de lady Macbeth. (La) , allusion à 
une scène fameuse connue sous le nom de Scène du somnambu- 
lisme, dans la tragédie de Macbeth. Macbeth, excité par sa 
femme, assassine le roi Duncan, son hôte, dans le lit où il repose; 
deux chambellans, endormis d'un lourd sommeil par un puissant 
narcotique, occupent une pièce voisine. Macbeth a fait usage du 
poignard des fidèles serviteurs, pour faire retomber sur eux les 
soupçons du crime. Pour fortifier encore ces soupçons, lady Mac- 
beth pénètre dans la chambre de Duncan, prend du sang de la 
victime et en souille le visage et les mains des deux chambellans. 
Alors elle dit à Macbeth : « Mes mains sont de la couleur des 
vôtres, mais j'ai honte d'avoir conservé mon cœur si blanc. » 
Toutefois, le remords ne tarde pas à s'éveiller au fond de ce 
cœur, qu'elle croyait fermé à tout sentiment humain. De là cette 
terrible scène du dernier acte. Lady Macbeth endormie appa- 
raît, tenant un flambeau. Elle se frotte convulsivement la main : 
«Va-t'en, maudite tache!... va-t'en!.,, une, deux heures... il 
ne fait plus clair dans l'enfer. Oh ! qui aurait cru que ce vieil- 
lard eût encore tant de sang!... Quoi! ces mains ne seront ja- 
mais propres ! Il y a là, toujours là une odeur de sang que tous 
les parfums de l'Arabie ne parviendraient pas à désinfecter. 
Ah! ah! ah! [Croyant parler à Macbeth.) Lavez vos mains; 
mettez votre robe de nuit; tâchez de ne pas être si pâle. » 

Cette scène est, sans contredit, la plus dramatique qui soit 
au théâtre; jamais on n'a peint le remords avec une aussi élo- 
quente énergie. 

La tacJie de sang de lady Macbeth a passé dans toutes les 
langues; les écrivains français y font de fréquentes allusions. 
Elle est même quelque peu familière aux teinturiers, du moins 
aux teinturiers amateurs du théâtre. L'un d'eux, sortant d'une 
représentation de Macbeth, dit à un épicier de ses amis, qui l'ac- 
compagnait : « Est-elle pitoyable, cette pièce ! — Comment ! 
elle est du divin Shakspeare? — Que m'importe ! elle contient 
une absurdité. — Laquelle donc? — Eh! parbleu, la tache de 



tiKAMAUlRE LITTÉKAIKE 253 

sang que lady Macbeth ne peut pas effacer. — Mais cela est su- 
perbe! — C'est stupide!... Moi, je l'enlèverai quand on 
voudra, avec deux sous de sel d'oseille ! » 



APPLICATIONS 



Dans les phrases suivantes, l'élève remplacera les points de 
suspension par la locution convenable. 

Henri Heine avait, en venant au monde, un cœur hon- 
nête et dévoué ; il savait comment on chante et comment 
on pleure, il était moqueur et sensible ; il connaissait le 
dont il est parlé dans le divin Homère. 



Le est le remords personnifié : même au mi- 
lieu de l'orgie, l'ombre de sa victime apparaît aux yeux 
épouvantés du coupable. 



Qu'il soit déraisonnable de servir au public miettes par 
miettes, pendant des mois et des années, un inépuisable 
festin, d'aiguiser la faim, d'irriter la soif pour les trom- 
per sans cesse, d'exciter au plus haut point la curiosité 
du lecteur pour y répondre par l'éternel refrain : « La 
suite au prochain numéro,» la critique n'a rien à y voir; 
c'est l'affaire du public de s'arranger de ces procédés 
de lecture à la manière de ou de s'en fatiguer. 



On ne nous parle aujourd'hui que de fusils, on nous 
casse la tête à coups de fusil : fusil à aiguille, fusil Sni- 
der, fusil Chassepot, et dix autres modèles de fusil dont 
MM. les inventeurs futurs nous assourdiront encore 
les oreilles. Quant à moi, j'ai assez, j'ai trop du fusil, et, 
malgré tout le respect que je professe pour cet engin des- 
tructeur, j'éclate, et je dis comme Foutenelle : ■/ 



2U GRAMMAIRE LITTERAIRE 

Il y a un beau, un touchant spectacle que nous ver- 
rions plus souvent si les hommes avaient moins de pe- 
tites passions, c'est celui de deux rivaux de gloire et de 
talent, aimant à se trouver en face l'un de l'autre,- à se 
rendre mutuellement justice , à se tendre une main 
loyale pour se dire sans arrière-pensée : 

Dans la Jérusalem délivrée, le mysticisme semble fuir le 

Tasse à mesure qu'il veut s'y plonger : chrétien, 

il ne peut approcher ses lèvres des eaux vives de la foi. 

Je ne pardonnerai jamais à votre cuisinière l'infernale 
fricassée de poulet à laquelle j'ai eu le malheur de goû- 
ter la dernière fois que j'ai dîné ici ; de la farine à pleines 
mains, du vinaigre au lieu de citron, enfin une œuvre 
sans nom, le ragoût des 

Lucy était morne comme de coutume ; mais dès que le 
piano eut résonné sous ses doigts, elle s'anima tout d'un 
coup, ses yeux brillèrent d'un doux éclat, sa charmante 
figure s'illumina comme par enchantement. Toute la 
société, qui avait été frappée de sa pâleur de marbre, 
s'imaginait voir apparaître la 

On peut comparer à ceux qui, dans nos fêtes 

publiques, enlacent de leurs bras vigoureux le mât de 
cocagne, grimpent avec ardeur et sentent leurs forces 
épuisées au moment même où ils allaient saisir d'une 
main triomphante le prix enrubanné qui en couronne le 
sommet. 



TRENTE -SEPTIÈME LEÇON 

Talon d'Achille (Le), allusion au talon d'Achille, qui 
était la seule partie vulnérable du corps de ce héros, parce que 
c'était par le talon que le tenait sa mère quand elle le plongea 
dans les eaux du Styx. 



GRAMMAIRE LITTÉRAIRE 25b 

Dans l'application, ces mots : le talon d'Achille, indiquent 
le côté faible,- le point vulnérable de quelqu'un. C'est ainsi que 
I^Ime îs'ecker a dit avec beaucoup de finesse : « L'araour-propre 
est le talon d'Achille chez presque tous les hommes. » 

Tant que vous serez h.eureux, vous aurez beau- 
coup d'amis; en latin, Donec eris felix, multos numerabi'; 
amicos. 

Ainsi parle Ovide exilé, et il ajoute : 

Tempora si fueiint nuhila, solus eris. 
• Si le ciel se couvre de nuages, vous serez seul. > 

Le vieux poète Rutebeuf a dit très-pittoî esquement : 

Ce sont amis que vent emporte, 
Et il ventait devant ma porte. 

Notre regretté Ponsard a aussi donné une heureuse traduc- 
tion de cette pensée dans sa comédie l'Honneur et l'Argent: 

Heureux, vous trouverez des amitiés sans nombre; 
Mais vous resterez seul si le temps devient sombre. 

Cette idée de l'isolement qui se fait autour du malheureux 
a fourni au P. Félix une belle image. Après avoir parlé du re- 
niement de saint Pierre, l'éloquent orateur compare Jésus- 
Ciirist, abandonné de tous, à un arbre dont le feuillage épais a 
longtemps servi d'asile à des milliers d'oiseaux; le bûcheron 
arrive, et, au premier coup de hache, tout s'enfuit : l'arbre 
reste seul, solus eris. 

Dans l'application de celte phrase, on n'exprime souvent que 
la première partie : Donec eris felix... Tant que vous serez 
heureux... 

Tarquin abattant les têtes de pavots, allusion à une 
réponse symbolique, mais significative, de Tarquin, alors retiré 
dans le pays des Étrusques. Son fils, qui gouvernait chez les 
Volsques, peuple remuant et jaloux de son indépendance, lui lit 
demander secrètement de quelle manière il devait se conduire. 
Tarquin conduisit l'envoyé dans son jardin , s'y promena 
quelque temps avec lui sans prononcer une parole, mais abat- 
tant, au moyen d'une baguelto qu'il tenait à la main, les ié!es 
de pavots les plus hautes. Sextus, comprenant la réponse muette 
de son père, fit périr les principaux citoyens et s'empara du 
pouvoir absolu. 



256 GRAMMAIRE LITTÉRAIRE 

On compare à Tarquin celui qui, dans un ordre d'idées quel- 
conque, supprime toutes les individualités qui s'élèvent au-des- 
sus du niveau commun. 



Telle est la question; en anglais, Thatis the question, 
fin du premier vers du fameux monologue d'Hamlel, dans la 
tragédie de ce nom, de Sbakspeare : 

To be or not to be, that is the question, 
« Être ou ne pas être, cela est la question. » 

Voici la traduction de ce passage par Ducis : 

Je ne sais que résoudre... immobile et troublé... 

C'est rester trop longtemps de mon doute accablé; 

C'est trop souffrir la vie et le poids qui me tue. 

Et qu'offre donc la mort à mon âme abattue î 

Un asile assuré, le plus doux des chemins 

Qui conduit au repos les malheureux humains. 

Mourons. Que craindre encor quand on a cessé d'être? 

La mort... c'est un sommeil... c'est un réveil peut-être. 

Peut-être!... Ah! c'est ce mot qui ^lace épouvanté 

L'homme au bord du cercueil par le doute arrêté. 

Devant ce vaste abime, il se jette en arrière, 

Ressaisit l'eiistence et s'attache à la terre. 

Dans nos troubles pressants, qui peut nous avertir 

Des secrets de ce monde ovi tout va s'engloutir? 

Sans l'effroi qu'il inspire, et la terre sacrée 

Qui défend son passage et siège à son entrée. 

Combien de malheureux iraient dans le tombeau 

De leurs longues douleurs déposer le fardeau! 

Ah! que ce port souvent est vu d'un œil d'envie 

Par le faible agité sur les flots de la vie! 

Mais il craint dans ses maux, au delà du trépas, 

Des maux plus grands encore, et qu'il ne connaît pas. 

Redoutable avenir, tu glaces mon courage. 

Le mot de Shakspeare se rappelle pour caractériser une al- 
ternative embarrassante, où l'on ne sait à quelle résolution 
s'arrêter. Le plus souvent, c'est en anglais que se produit l'allu- 
sion, car, en français, elle ne se détache pas assez sur l'ensemble 
rie la phrase pour lui donner du relief. 



Tête de Méduse. Méduse, la plus célèbre des trois Gor- 
gones, était la seule de ses sœurs qui fût sujette à la mort. 
Dans sa jeunesse, elle avait été remarquable par ses charmes et 
surtout par une magnifique chevelure. Dans son orgueil, elle 
osa se prétendre plus belle que Minerve elle-même ; la déesso 



GRAMMAIRE LITTÉRAIRE 257 

irritée changea ses beaux cheveux en serpents et donna à sa tête 
le terrible pouvoir de transformer en pierre quiconque la regar- 
derait. Les dieux envoyèrent Persée pour délivrer le pays d'un 
si grand fléau; muni d'un miroir que lui avait donné Minerve^ 
et qui avait la propriété de laisser voir tous les objets sans que 
celui qui le portait pût être aperçu lui-même, il vainquit Méduse 
et lui coupa la tête, dont il se servit ensuite pour pétrifier ses 
ennemis. Plus tard, il la consacra à Minerve, qui la fit graver 
sur sa redoutable égide. 

Dans l'application, on compare à la tète de Méduse toute 
chose, toute personne dont l'apparition subite et imprévue glace 
de crainte et d'effroi. Comme on le voit, en littérature, la tête de 
Méduse joue un rôle souvent analogue à celui de la statue du 
Commandeur. 

Tirer les marrons du feu, allusion à une fable de La 
Fontaine, pour faire entendre que quelqu'un a tout le mal, 
toute la peine, court tous les dangers dans une entreprise dont 
un autre recueille les profits. Voyez Bertrand et Haton. 

Tison de Méléagre. Méléagre était fils d'Œnée, roi de 
Calydon. A sa naissance, les Parques mirent dans le feu un 
tison auquel elles attachèrent sa destinée, et, commençant à 
filer ses jours, prédirent qu'ils dureraient autant que le tison. 
Althée, mère de Méléagre, retira aussitôt du feu le bois fatal, 
pour prolonger, en le gardant soigneusement, la vie de son fils. 
Ce fut Méléagre qui, dans la suite, tua le fameux sanglier de 
Calydon, dont il donna la peau et la hure à Atalante. Les deux 
frères d' Althée, jaloux de cette distinction, arrachèrent à la 
princesse le présent qu'elle venait de recevoir. Méléagre, em- 
porté par la colère, se précipita sur ses oncles et les perça de 
son épée. Althée, furieuse à son tour, saisit le précieux tison et 
le rejeta dans le feu. La vie de Méléagre s'éteignit avec les der- 
nières étincelles. Ses sœurs, désolées de sa mort, se couchèrent 
auprès de son tombeau, qu'elles arrosèrent de leurs larmes. 
Diane, touchée enfin de leur douleur, les métamorphosa en 
pintades, et sema sur leur plumage les larmes qu'elles avaient 
répandues, et qui forment les nombreuses taches blanches qu'on 
remarque sur ces oiseaux. 

Les écrivains font quelquefois allusion au tison de Méléagre 
et à la métamorphose poétique subie par les larmes de ses 



258 GRAMMAIRE LITTÉRAIRE 

Toi aussi 1 en latin, Tu quoque ! exclamation que fit en- 
tendre César lorsqu'il aperçut, au nombre de ses assassins, 
Brutus, qui passait pour être son fils. 

On reproduit celle exclamation pour faire comprendre l'é- 
tonnement qu'on éprouve en voyant quel(iu'un au nombre de 
ses adversaires, de ses ennemis, lorsqu'on se croyait en droit 
d'attendre tout le contraire. 



Toile de Pénélope, allusion à une toile que Pénélope, 
femme d'Ulysse, tissait le jour et défaisait la nuit. 

Troie a succombé ; tous les chefs grecs qui ont survécu sont 
de retour dans leurs foyers ; Ulysse seul n'a point reparu. La 
haine de Neptune le poursuit sur toutes les mers. Ithaque est 
opprimée par quelques jeunes hommes de noble naissance qui 
se sont emparés des richesses du roi et veulent obliocer Pénélope 
à choisir l'un d'eux pour époux. Celle-ci a employé tous les 
subterfuges pour ajourner ce choix. Elle a demandé à finir la 
toile qu'elle prépare pour le linceul du vieux Laërte, le père 
d'Ulysse (c'est ce linceul que quelques modernes ont transformé 
en voile de femme). Toutes les nuits, l'épouse fidèle détruit 
le travail du jour précédent, et la toile reste ainsi au même 
point. 

Cependant, les prétendants finirent par découvrir la ruse 
dont se servait Pénélope pour déjouer leurs projets, et il était 
temps qu'Ulysse vînt reprendre possession de son royaume et de 
sa maison. 

Dans l'application, ces mots : toile de Pénélope, se disent de 
tout travail souvent repris et interrompu, et dont on ne prévoit 
pas la fin. 

Tonneaii des Danaïdes. Danaûs, roi d'Argos , avait 
cinquante filles, connues dans la Fable sous le nom de Danaïdes. 
Égyptus,roi d'Egypte, étant venu les demander en mariage pour 
ses cinquante fils, Danaûs y consentit, Mais ayant été averti 
par un oracle qu'un de ses gendres devait le tuer, il exigea de 
ses filles qu'elles égorgeassent leurs maris la nuit même des 
noces. Toutes obéirent, excepté Hypermnestre, qui favorisa la 
fuite de son époux Lyncée. En punition de ce crime, toutes 
moururent peu de temps après, à l'exception d'Hypermnestre, 
et furent condamnées dans les enfers à remplir éternellement un 
tonneau percé. 



GRAMMAIRE LITTÉRAIRE 259 

On compare au tonneau des Banaides un travail inutile, 
une mémoire où rien ne laisse de trace, un cœur dont rien ne 
remplit les désirs, un prodigue qui dissipe à mesure qu'il 
reçoit, etc. , etc. 



Tous les genres sont bons, hors le genre en- 
nuyeux , phrase de Voltaire, que l'on prend souvent pour un 
alexandrin, et qui est une simple ligne de prose dans la préface 
de l'Enfant prodigue. 

Dans l'Univers illustré, M. Albéric Second a fait de ce pas- 
sage une variante qui ne manque pas de sel : « Le mariage de 
M. X..., le moins spirituel et le plus ennuyeux des hommes, 
avec M"* N... est rompu. Les choses étaient pourtant fort avan- 
cées : bans publiés, corbeille achetée, etc., etc. On en parle. 
Dieu sait comme ! J'ai demandé à la mère de M"^ N... le motif 
de la rupture, et elle m'a répondu sentencieusement : « Tous 
« les gendres sont bons, hors le gendre ennuyeux. » 

Cette variante prouve que, dans l'application, le mot genre 
n'est pas toujours respecté, quoique ici il le soit, au jeu de mots 
près. Mais on pourrait dire, par exemple : Tous les drames, 
tous les amis, tous les banquets, etc., sont bons, hors les... en- 
nuyeux. 

... Tout dort, et l'armée, et les vents, et Neptune. 

Vers de Racine dans Iphigénie, acte V , scène \^^. Agamemnon 
éveille son confident Arcas, qui s'étonne de le voir apparaître 
longtemps avant le jour : 

Quel important besoin 
Vous a fait devancer l'aurore de si loin? 
A peine un faible jour vous éclaire et me guide; 
Vos yeui seuls et les miens sont ouverts dans l'Aulide. 
Avez-vous dans les airs entendu quelque bruit? 
Les vents nous auraient-ils exaucés cette nuit? 
Mais tout dort, et l'armée, et les vents, et Neptune. 

Dans l'application, ce vers se cite tantôt dans un sens analo- 
gue, pour signifier un repos, un sommeil général; tantôt pour 
désigner une accalmée politique ; mais le plus souvent il se pro- 
duit d'une manière plaisante pour caractériser un silence absolu 
et inusité. 



SCO 3RASIMAIUE LlTTliUAir.B 



APPLICATIONS 

Dans ks phrases suivantes, l'élève remplacera les points de 
suspension par la locution convenable. 

Comment l'âme agit-elle sur le corps, et quel est le 
lien mystérieux qui les unit si étroitement? 

Le drame est beaucoup moins classique que la tra- 
gédie, je l'avoue; mais il offre plus de surprises, plus de 
variété, plus d'accidents ; en un mot, il est plus amusant, 
s'il est permis d'employer ce qualificatif pour peindre le 
frère du mélodrame. En fait de théâtre, je partage le 
sentiment de Voltaire : 

Paul et Lucien se promenaient à la campagne dans la 
saison des fruits. « Monte sur ce cerisier, dit le premier 
à son compagnon, et jette-moi des bouquets de cerises 
que nous partagerons ensuite. » Lucien grimpe sur 
l'arbre, fait tomber une grêle de cerises, et, quand il des- 
cend, il ne trouve plus que les noyaux. Il s'aperçut, mais 
un peu tard, qu 'il avait 

Le journal est l'œuvre colossale de ce temps-ci. 11 lui 
faut des travailleurs rompus aux fatigues; des esprits 
prompts, clairvoyants, laborieux; des hommes qui don- 
nent leur sang et leur vie à cette tâche sans fin, véritable 

Le journal, c'est le mouvement perpétuel 

cherché depuis deux mille ans par les mathématiciens. 

Quand il vient à Paris pour les séances de l'Institut, 
Bernardin s'en trouve toujours moins heureux. Un jour, 
il assiste à une séance où l'on discutait, selon l'usage, le 
Dictionnaire, cette de la langue, 

.... Ce fameux dictionnaire 
Qui, toujours tiès-bien fait, reste toujours à faire. 

Au mot appartenir on avait mis pour exemple : « Il ap- 



G}î.\MM\IRE UTTÊR\IRE 201 

partient au père de châtier ses enfants. » Là-dessus 
Bernardin proteste, il se révolte, et trouve étonnant 
qu'entre tant de relations intimes qui tiennent un père 
à ses enfants, on soit allé chercher la plus odieuse, celle 
par laquelle on les châtie. 

Alexandre avait expédié son plénipotentiaire dès le 
1" juin pour Vienne, avec la mission de prier, de sup- 
plier, de menacer au besoin la cour d'Autriche en lui 

montrant la , c'est-à-dire Napoléon s'abouchant 

avec l'empereur de Russie, et renouvelant sur l'Oder 
l'entrevue du Niémen. 

Esprit superstitieux, Samuel Bernard croyait son exis- 
tence attachée à celle d'une poule noire, dont il faisait 
prendre et prenait lui-même le plus grand soin. C'était 
pour lui le 

On s'étonne quelquefois que le public s'amuse à ces 
spectacles, à ces farces au gros sel, plus dignes des pitres 
de la parade que du théâtre. Mais qu'importent à cet 
excellent public les règles de l'esthétique? Il s'amuse; 
cela lui suffit, car, pour lui, , 

L'avènement toujours plus manifeste du naturalisme 
dans l'art aboutira-t-il à la déchéance de l'âme, ou bien 
l'âme ibrcera-t-elle la nature à lui servir d'échelon pour 
remonter à son auteur céleste et à son immortelle origine? 
L'homme endormira-t-il pour jamais dans l'ivresse des 
sens ses facultés actives , ou bien s'y retrempera-t-il 
comme en une source vive, et y puisera-t-il le courage de 
rentrer dans la lice? A laquelle de ces deux victoires ou 

de ces deux défaites l'art nous fera-t-il assister? , 

comme dirait Hamlet. 

Certains hommes s'imaginent être les enfants gâtés de 
la fortune, et comme tout jusqu'alors leur a réussi, ils 
croient leur chance invulnérable. Tout à coup la roue 
tourne, et ils s'aperçoivent qu'eux aussi ils ont leur ... 



262 GRAMMAIRE LITTÉRAIRE 



TRENTE- HUITIÈME LEÇON 

Tout est pour le mieux dans le meilleur des 

mondes possibles, formule fameuse de l'optimisme, sys- 
tème philosophique de Leibnitz. C'est cette doctrine que Voltaire 
a vouée au ridicule dans son roman de Candide. Le docteur 
Panp:loss la résume en ces termes dans le dernier chapitre du 
livre^ en s'adressant à Candide : « Tous les événements sont en- 
chaînés dans le meilleur des mondes possibles; car enfin, si vous 
n'aviez pas été chassé d'un beau château à grands coups de pied 
dans le derrière, si vous n'aviez pas couru l'Amérique à piedj 
si vous n'aviez pas donné un bon coup d'épée au-baron, si vous 
n'aviez pas perdu tous vos moutons du bon pays d'Eldorado, 
vous ne mangeriez pas ici des cédrats confits et des pistaches. » 
La devise des optimistes est devenue proverbiale et revient 
souvent sous la plume des écrivains. 



Tout finit par des chansons. 

Vers célèbre d'un couplet du Mariage de Figaro, comédie de 
Beaumarchais, et chanté par Brid'oison, en bégayant, comme 
toujours : 

Eli! messieurs, la comédie 
Que l'on juge en ce-et instant, 
Sauf erreur, nous pein-eiut la viô 
Du bon peuple qui l'entend. 
Qu'on l'opprime, il peste, il crie, 
Il s'agite en cent fa-acons; 
Tout fini-it par des chansons. 

Ce vers caractérise, d'une manière tout à la fois juste et co- 
mique, la ij'ivolité particulière au caractère français, qui finit 
par ne plus trouver que matière à chansons dans les événements 
les plus sérieux, et même les plus tristes, comme le prouve la 
complainte de Malbrough. 



Tout Paris pour Chimène a les yeux de Kodrigue. 

Vers de Boileau dans sa is® satire {A mon Esprit). 

Dans sa fameuse sortie contre Chapelain, Boileau dit que ce 
n'est pas la critique qui fait tomber un auteur quand il produit 



GRAMMAIRE LITTERAIRE 263 

de bonnes pièces; le public sait alors le dédommager de ces 
injustes attaques : 

Quand iin livre au Palais se vend et se débite, 
Que chacun par ses yeui juge de son mérite. 
Que Bilaiue l'étalé su deuxième pilier, 
Le dégoût d'un censeur peut-il le décrier î 
En vain coutre le Cid un ministre se ligue : 
Tuul Paris four Chimène a les yeux de Rodrigue» 
L'Académie en corps a beau le censurer. 
Le public révolté s'obstine à l'admirer. 

Dans l'application, ce vers exprime la passion aveugle, l'en- 
gouement d'un parti, d'un pays, pour une chose quelconque. 

Trancher le nœud gordien. Un ancien oracle promet- 
tait l'empire de l'Asie à celui qui parviendrait à dénouer le 
nœad au moyen duquel Gordius avait rattaché le joug au timon 
d'un char consacré par lui à Jupiter. Ce nœud était si artiste- 
ment formé qu'on ne pouvait en découvrir les deux extrémités. 
Après plusieurs tentatives infructueuses, Alexandre trancha le 
nœud mystérieux avec son épée, éludant ainsi plutôt qu'il n'ac- 
complissait l'oracle. 

Dans l'application, ces mots expriment une manière prompte 
et vive de résoudre une difficulté. 

Travaux d'Hercule, allusion aux douze travaux par les- 
quels Hercule s'est immortalisé. 

Les applications sont fréquentes et faciles. 

Deux petites anecdotes, qui roulent sur cette locution, ne se- 
ront pas déplacées ici : 

Un jésuite, nommé Hercule, homme aussi modeste que savant, 
passait pour composer les sermons d'un prédicateur qui visait 
avant tout à la célébrité. Quand on savait que ce dernier devait 
monter en chaire, on se disait : « Allons entendre les travaux 
d'Hercule. » 

Le philosophe athée Diagoras, entrant un jour dans un caba- 
ret où le bois manquait, saisit une statue d'Hercule qu'il jeta 
dans le feu en disant : «Fais bouillir la marmite, ce sera le der- 
nier de tes travaux. » Cette parole impie faillit lui coûter la vie. 

Tremper dans le Styx. Dans la mythologie grecque, le 
Styx passait pour rendre invulnérables ceux qui avaient été 
trempés dans ses eaux. 



264 GRAMMMP.F. I.lTTliuMP.E 

Cette locution est une allusion à une circonstance de la vie 
d'Achille, que sa mère plongea dans le Styx aussitôt après sa 
naissance. 

On fait en littérature de fréquentes allusions à l'invulnérahilité 
d'Achille, pour caractériser la force intellectuelle ou morale que 
l'on acquiert par des travaux opiniâtres, par des épreuves vail- 
lamment supportées, et qui donnent à Tesprit et au cœur ce res- 
sort indispensable pour exécuter les grandes choses. Souvent 
aussi on dit que quelqu'un a été trempé dans le Styx, sans 
mêler le nom d'Achiile à la locution. 

Triple airain; en latin, /Es triplex, expression dont se sert 
Horace (1. I, ode m, v. 9) pour caractériser l'audace du premier 
navigateur : « Un triple chêne, un triple airain enveloppait le 
cœur de celui qui, le premier, confia aux flots redoutables une 
barque fragile. » 

Le triple airain du poète se rappelle, tantôt en latin, tantôt en 
français, pour exprimer l'intrépidité, la dureté du cœur, etc. 

Tuer le mandarin, allusion à un passage de J.-J. Rous- 
seau. L'auteur A' Emile suppose qu'un personnage fictif est l'hé- 
ritier d'un mandarin fort riche qu'il ne connaît même pas, qu'il 
n'a jamais vu, et qu'un seul mouvement du doigt suffirait à 
l'héritier pour causer la mort du donateur. Jean-Jacques conclut 
naturellement que la stricte honnêteté ne permettrait pas d'exé- 
cuter le mouvement. 

Ces mots, tuer le mandarin, signifient s'enrichir par des 
moyens illicites, ou simplement devenir riche tout d'un coup. 
Ainsi, que quelqu'un passe subitement et sans cause apparente 
de la misère à l'opulence, on dira plaisamment : // a tué le 
mandarin. 

Tu es cet homme ; en latin. Tu es ille vir, mots par les- 
quels le prophète Nathan, après avoir raconté qu'un homme 
injuste avait ravi l'unique brebis d'un homme pauvre, fait en- 
tendre à David qu'il est lui-même le ravisseur. 

Dans l'application, cette apostrophe s'emploie pour faire en- 
tendre à quelqu'un, qui semble ne pas comprendre une accusa- 
tion indirecte, que c'est à lui-même qu'elle s'adresse. 

Tu l'as voulu, Georges Dandinl exclamation plaisante 
de repentir que pousse Georges Dandin,dans la pièce de ce nom, 
de Molière, au moment oîi lui apparaît dans toute son évidence 



GRAMMAIRE UTTlîaAir.K 2'J'i 

la sottise qu'il a commise en s'alliant à une femme de condition 
supérieure à la sienne. 

Dans l'application, ces mots expriment un plaisant méft culpi, 
ou bien encore un blâme adressé à une iaute trop maladroite 
pour exciter la sympathie ou la pitié. 

Tunique du centaure Nessus, présent fatal que Nessus, 
vaincu et tué par Hercule, fit en mourant à Déjanire, épouse du 
héros. Cette tunique, qui était imprégnée du sang empoisonné 
du centaure, devait, d'après la promesse insidieuse de celui-ci, 
assurer à Déjanire la fidélité d'Hercule. Le héros, s'étant couvert 
de cette tunique, vit ses chairs tomber en lambeaux et expira 
au milieu d'horribles souffrances. 

Les écrivains font de fréquentes allusions à cet épisode de la 
vie d'Hercule, et disent indifféremment la Tunique du centaure 
Nessus ou la Robe de Déjanire. 

Tu portes César et sa fortune, mot fameux que pro- 
nonça César alors que, monté dans une fragile embarcation et 
assailli par une tempête, il dit au pilote épouvanté, qui voulait 
rentrer au port : a Que crains-tu? tu portes César et sa fortune ! » 

Dans l'application, cette phrase exprime la confiance que l'on 
a en son étoile. 



APPLICATIONS 

Dans les phrases suivantes, l'élève remplacera les points dî 
suspension par la locution convenable. 

Louis - Philippe fut élevé d'après les principes de 
J.-J. Rousseau. Comme Emile, il fut dès l'enfance soumis 
à un genre de vie rude et pénible. Son corps fut endurci 
aux intempéries des saisons, des climats, des éléments ; 
à la faim, à la soif, à la fatigue ; enfin, il fut 

On abuse singulièrement du suicide dans le roman 
moderne ; au point où l'intrigue s'embrouille, on ne sait 
que faire de son héros, qu'il se tue ! La situation trop 
tendue menace de se rompre, vite un coup de poignard 
ou une fiole de poison ! C'est ainsi que nos auteurs ont 

trouvé le moyen de 

Mvr.E PE l'élève. 12 



*266 GRAMMAIRE LITTÉRAIRE 

Il y a des caractères assez heureusement doués pour 
prendre toujours les choses du bon côté, et pour trouver 
que ? . . . . 

Il ne faut que du courage pour braver la mort; pour 
affronter un préjugé, il faut le dont parle le 

poète. 

L'avare, au spectacle, se moque d'Harpagon; un vieux 
Cassandre se pâme de rire en voyant Géronte ; un joueur 
applaudit aux saillies de Valère; un pédant trouve plai- 
sants Trissotin et Vadius; une coquette s'amuse des 
manèges de Gélimène... Spectateur étourdi, ne ris point 
de ton voisin; ne regarde ni à droite ni à gauche ; 
car 

Le malheur brise les hommes faibles et bronze les âmes 
fortes ; celles-ci deviennent invulnérables à ses coups, et 
elles ressemblent à 



Une nuit d'hiver, une nuit d'orage, le château d'Eu a 
vu arriver, sous l'habit d'un villageois, le roi de ces 
demeure^, le prince accompagné de la reine et de quel- 
ques serviteurs fidèles. Le lendemain, une barque de 
pêcheur se perdit dans la brume au milieu de l'Océan 
irrité, emportant dans les abîmes ..... 



TRENTE -NEUVIÈME LEÇON 

Turbot de Domitien (Le), allusion à un acte insolent 
de l'empereur Domitien^ qui convoqua un jour le sénat romain 
et l'obligea à délibérer gravement sur la manière d'accommoder 
un turbot. 

On rappelle le turbot de Domitien pour caractériser l'avilis- 
sement de certaines assemblées. 



GRAMMAIRE LITTÉRAIRE 267 

Tu seras, Marcellus ; en latin, Tu Marcellus eris (Virgile, 
Enéide, liv. VI, v. 883). Anchise montre à Énée, descendu aux 
enfers, les futurs héros de sa race, et, parmi eux, le jeune Mar- 
cellus, fils d'Octavie, sœur d'Auguste. Virgile, par la bouche 
d'Anchise, prédit les brillantes espérances que devait faire 
concevoir ce jeune prince, qui mourut à vingt ans. «Hélas! 
malheureux enfant, si tu parviens à conjurer d'implacables 
destins, tu seras Marcellus! » c'est-à-dire une promesse qui ne 
se réalisera pas, l'objet d'une attente suivie d'un éternel regret. 

Marcellus était regardé comme le successeur d'Auguste à 
l'empire ; il était aimé du peuple, qui attendait de lui, lorsqu'il 
serait devenu le maître du monde, le rétablissement de la li- 
berté. La tradition a conservé le souvenir de l'effet que pro- 
duisit sur le cœur d'Octavie l'épisode qui a rapport à la fin pré- 
maturée de Marcellus. Virgile lisait en présence d'Auguste le 
passage où se trouvent ces vers : 

Heu! miserande puer, si qua faia a^pera rumpas. 
Tu Marcellus eris! 

A ces mots, qui lui rappelaient si douloureusement le fils 
qu'elle avait perdu, Octavie s'évanouit. Aussitôt qu'elle eut re- 
pris ses sens, elle fit compter au poète autant de talents d'or qu'il 
y avait de vers dans l'éloge de son fils. Ce don magnifique re- 
présenterait aujourd'hui plus de 150,000 francs. 

Le Tu Marcellus eris a eu souvent le même sort que la plu- 
part des citations latines, que celles surtout qui rappellent des 
souvenirs grands et tristes; le Français « né malin » en a fait 
des applications plaisantes. Dans un de ses feuilletons, un chro- 
niqueur change Marcellus en Mascarille : 

« Le nouveau débutant a l'aplomb, la vivacité, la malice 
d'un Frontin; il a l'œil allumé, la face réjouie, le sourire nar- 
quois, la physionomie expressive, la diction accentuée, le geste 
prompt, la démarche alerte, qui sont les signes caractéristiques 
de l'emploi. Voilà un garçon qu'il suffit d'entendre une fois pour 
lui dire ; « Tu Mascarillus eris! Tu es né pour porter la livrée 
à la Comédie-Française. » 

M. de Carné frappe aux portes de l'Académie en même temps 
que M. Marcellus; aussitôt un journaliste en veine commet le 
quatrain suivant ; 

Pcngerville, lui seul, le doux vireilien, 
Refuse à de Carné sa voii, et pour Tityre 
Il votera. Sans cesse od peut l'enteadre dire : 
Tu, ilur.-ellus, eris acadéinicien. 



268 GRAMMAIRK LITTERAIRE 

Tu seras roi, prédiction que les sorcières adressent à Mac- 
beth dans la tragédie de ce nom. 

Les écrivains rappellent ces mots pour prophétiser à quel- 
qu'un une vocation élevée, des destinées brillantes. C'est en 
quelque sorte le iu Marcellus eris de la tragédie. 

Tu vaincras par ce signe ; en latin, In hoc signo vinces. 
Constantin, marchant contre Maxence, aperçut dans les airs une 
croix lumineuse portant comme inscription les mots latins que 
nous venons de ciler. Il fut en effet vainqueur de son rival et 
entra triomphant à Rome. Il se convertit alors pujjliquement au 
christianisme, inscrivit les mots mystérieux sur son étendard et 
les fit peindre sur les bouchers, les casques et les armes de ses 
soldats. 

Dans l'application, ces mots : Tu vaincras par ce signe, ca- 
ractérisent ce qui doit inspirer la confiance et affermir le cou- 
rage. 

TJn autre en a eu l'honneur; en latin, Tulit alter 
honores. Voyez C'est vous et non pour vous. 

ITn cheval! un cheval! Mon royaume pour un 
cheval! exclamation du roi Richard III, à la bataille de 
Bosworth (1485). Le comte de Richmond lui disputait la cou- 
ronne d'Angleterre ; la mêlée fut terrible. Richard, à la vue des 
bataillons ennemis qui s'avançaient en bon ordre, parut frappé 
de vertige, et, saisi tout à coup d'une sorte de frénésie, s'écria 
plusieurs fois hors de lui-même : « Un cheval! un cheval! Mon 
royaume pour un cheval ! » Puis, lorsqu'on lui eut amené son 
coursier de bataille, il s'enfonça comme un forcené au milieu 
des rangs pour joindre son rival, et tomba percé de coups. 

Dans l'application qu'en font les écrivains, l'exclamation de 
Richard signifie qu'on est disposé à tout sacrifier pour la pos- 
session d'une chose ardemment désirée. 

Une âme saine dans un corps sain; en latin, Mew* 
sana in corpore sano, pensée de Juvénal, qui est d'une applica- 
tion facile. Rabelais, avec son humeur railleuse et joviale, a 
parodié ainsi cette pensée : « Mens sana non potest vivere in 
corpore sicco, Une âme saine ne peuthabiter dans un corps sec, » 
c'est-à-dire qui ne boit pas. 



GRAMMAIRE LITTÉUAIIIE 269 

Un endroit écarté 

Où d'être homme d'honneur on ait la liberté. 

Vers du Misanthrope , acte V^ scène viii, qui achèvent de peindre 
le caractère d'Alceste. Le misanthrope, furieux contre Gélimène, 
qui, à vingt ans, refuse d'aller s'ensevelir avec lui dans un dé- 
sert, lance sa dernière boutade : 

Trahi de toutes parts, accablé d'injustices, 

Je vais sortir d'un gouffre où triomphent les vices. 

Et chercher sur la terre un endroit écarté 

OU d'être homme d'honneur oh ait la liberté. 

Dans l'application, les mots homme d'honneur varient presque 
toujours. 



Un frère est un am.i donné par la nature. 

Vers de la Mort d'Abel, tragédie de Legouvé père. C'est Gain 
qui parle : 

Oui, le titre de frère est un nœud si sacré. 
Qu'eu voulant le briser au ciel on fait injure : 
Un frère eut un ami donné par la nature. 

Si l'on en ci'oit Ch. Nodier, Legouvé aurait emprunté de 
toutes pièces ce beau vers à un certain Baudouin, poète tout 
à fait inconnu, qui faisait le commerce d'épicerie à Saint-Ger- 
main-en-Laye. Baudouin, dans une tragédie intitulée Démétrius, 
faisait dire à. un de ses personnages : 

Ah ! le doiii nom de frcie est un titre si saint 
Qu'en osant l'offenser au ciel on fait injure: 
Un frère est un ami donné par la nature. 

Ce vers a été l'objet de variantes plus ou moins comiques : 

Un père est un banquier donné par la nature, 
Un oncle est un eaiisier, etc. 

C'est, pour l'ordinaire, dans ce sens plaisant que se font les 
allusions. 



Un je ne sais quoi qui n'a plus de nom dans au- 
cune langue, célèbre expression de Bossuet,dans son oraison 
funèbre de Henriette d'Angleterre : « La voilà, malgré son 



270 GRAMMAIRE LITTÉRAIRE 

grand cœur, cette princesse si admirée et si chérie; la voilà 
telle que la mort jious l'a faite ! Encore ce reste, tel quel, va- 
t-il disparaître; cette ombre de gloire va s'évanouir, et nous 
Talions voir dépouillée même de cette triste décoration. Elle va 
descendre à ces sombres lieux, à ces demeures souterraines, 
pour y dormir dans la poussière avec les grands de la terre, 
comme parle Job, avec ces rois et ces princes anéantis, parmi 
lesquels à peine peut-on la placer, tant les rangs y sont pressés, 
tant la mort est prompte à remplir ces places ! Mais ici notre 
imagination nous abuse encore : la mort ne nous laisse pas 
assez de corps pour occuper quelque place, et on ne voit là que 
les tombeaux qui fassent figure. Notre chair change bientôt de 
nature, notre corps prend un autre nom : même celui de ca- 
davre, dit Tertullien, parce qu'il nous montre encore quelque 
forme humaine, ne lui demeure pas longtemps : // devient 
un je ne sais quoi qui n'a plus de nom dans aucune langue ; 
tant il est vrai que tout meurt en lui, jusqu'à ces termes funè- 
bres par lesquels on exprimait ces malheureux restes. » 

Dans l'application, ces mots du grand orateur se disent d'une 
chose si confuse, si défigurée, qu'il est impossible de la désigner, 
de la caractériser d'une manière quelconque. 



Un saint homme de chat. 

Hémistiche de la fable de La Fontaine le Chat, la Belette et le 
petit Lapin. La belette et le lapin, en contestation, s'en rappor- 
tent au jugement de Grippeminaud : 

C'était un chat vivant comme un dévot ermite t 

Un chat faisant la chattemite ; 
Un saint homme de chat, bien fourré, gros et gras. 

Celui-ci leur dit d'approcher, qu'il est sourd, que les ans en 
sont la cause : 

L'un et l'antre approcha, ne craignant nulle chose. 
Aussitôt qu'à portée il vit les contestants, 

Grippeminaud, le bon apôtre, 
Jetant des deux côtés la griffe en même temps, 
Mit les plaideurs d'accord en croquant l'un et l'autre. 

Dans l'application, ces mots : un saint homme de chat, ca- 
ractérisent l'hypocrisie et la méchanceté cachées sous des appa- 
rences de douceur et de bonhomie. 



GRAMMAIRE LITTÉRAIRE 271 

TJn trait impuissant et sans force ; en latin, Telum 
imbelle, sine ictu. {Enéide, livre II, v. 544.) Troie est au pou- 
voir des Grecs, et le massacre des vaincus a commencé depuis 
longtemps; un des fils de Priam, Polites, a été blessé par Pyr- 
rhus, fils d'Achille; il s'enfuit et vieni chercher un refuge près 
de l'autel où se tiennent Hécube et Priam, entourés de leurs 
enfants. Mais Pyrrhus poursuit sa victime, l'atteint et l'égorgé 
sous les yeux mêmes de ses parents. Le vieux Priam ne peut 
contenir son indignation, il s'écrie : « Que les dieux te punissent 
d'un tel crime, toi qui as répandu sous mes yeux le sang de 
mon fils! Tu mens quand tu nommes Achille ton père! Achille 
se laissa fléchir à la vue de Priam, son ennemi : il respecta les 
larmes d'un suppliant, les droits sacrés du malheur, rendit à la 
tombe la dépouille d'Hector, et me renvoya libre au palais de 
mes aïeux. » Ainsi parle le vieillard, et il lance à Pyrrhus un 
trait impuissant et sans force. 

Se dit, dans l'application, de toute attaque qui manque son 
but par défaut de force, de virilité. 



APPLICATIONS 



Dans les phrases suivantes, Vélève remplacera les points de 
suspension par la locution convennble. 

Grâce aux perfectionnements apportés dans leur con- 
struction, les frégates cuirassées de fer se rient maintenant 
des boulets, qui ne sont plus pour elles que le 

Ernest se dépitait de voir que son père, homme sage et 
prudent, lui donnait sans cesse les conseils de l'expérience 
et lui refusait les moyens de satisfaire ses goiits pour U 
luxe et la dissipation. Mon père, disait-il, ne veut faini 
aucun sacrifice pour me plaire, donc il ne m'aime point, 
donc il est mon ennemi. L'ingrat, il oubliait que 



272 CllAMMAlIiE UTiÉUAir.E 

On dîne au Palais-Royal à raison de trente-deux sous 
par tète, et la carte vous donne droit à quatre plats au 
choix,-du pain à discrétion et une demi-bouteille de vir, 
sans oublier le dessert. Mais que sont ces quatre plats? 
surtout quel est ce vin? 



Je vous connais mieux que vous ne vous connaissez 
vous-même, reprit la marquise en adoucissant à la fois 
sa voix et son regard; si je voulais user de ma science 
divinatoire, je pourrais tirer votre horoscope. Je ne vous 

dirais pas : ; mais , comme la littérature a 

aussi ses couronnes, c'est une de celles-là que je vous 
montrerais. 

Le jeune Condé avait débuté par une victoire digne d'un 
vieux général ; la France entière s'était écriée : ! 

Jules se croyait magnifique avec son accoutrement 
à la dernière mode, et il se donnait de petits airs les plus 
xndicules du monde. Son oncle, 



mit brusquement fin à ses illusions, en lui apprenant sans 
détour qu'il ressemblait à une caricature. 

Que les forces physiques viennent à manquer, et le tra- 
vail, qui est un élément de moralité, car le corps aussi 
sert la pensée, devient impossible : 



QUARANTIÈME LEÇON 

Vendre la peau de l'ours, allusion à.la fable de La Fon- 
taine l'Ours et les deux Co/npugiions. Ceux-ci ont vendu au four- 
reur, leur voisin, la peau d'un ours encore vivant, mais qu'Us 



GRAMMAIRE LITTÉRAIRE 273 

s'engagent à tuer sous deux jours. Ils se mettent alors en cam- 
pagne, et aperçoivent de loin Tours qui accourt vers eux. 

Voilà mes gens frappés comme d'un coup de foudre. 
Le inarclié ne tiut pas; il fallut le résoudre : 
D'intérêts contre l'ours, ou n'en dit pas un mot. 
L'un des deui compagnons grimpe au faîte d'un arbre; 

L'autre, plus froid que u'est un marbre. 
Se couche sur le nez, fait le mort, tient son vent, 

Ayant quelque paît ouï dire 

Que roius s'acharne peu souvent 
Sur un corps qui ne vit, ne meut, ni ne respire. 
Seigneur ours, comme un sot, donna dans ce panneau: 
Il voit ce corps gisant, le croit privé de vie; 

Et, de peur de supercherie. 
Le tourne, le retourne, approche son museau, 

Flaire aux passages dii l'haleine. 
C'est, dit-il, un cadavre; ùtons-nous, car il sent. 
A ces mots, l'ours s'en va dans la forêt prochaine. 
L'un de nos deux marchands de sou arbre descend. 
Court à son compagnon, lui dit que c'est merveille 
Qu'il n'ait eu seulement que la peur pour tout mal. 
— Eh bien! ajouta-t-il, la peau de l'animal? 

Mais que t'a-t-il dit à l'oreille? 

Car il s'approchait de bien près, 

Te retournant avec sa serre. 

— Il m'a dit qu'il ne faut jamais 
Vendre la yeuu. de l'ours qu'on ne l'ait mis par ter:e. > 

Cette façon d'amener plaisamment la moralité de l'apologue 
caractérise on ne peut mieux le talent naïf et malin de La Fon- 
taine. 

Dans l'application, ces mots : vendre ia peau de l'ours, signi- 
fient qu'il ne faut pas disposer d'une chose avant de la posséder^ 
ni se flatter trop tôt d'un succès incertain. 



Vénus sortant des ondes. Selon Hésiode, Vénus, une 
des divinités les plus célèbres dans l'antiquité païenne, naquit 
de l'écume de la mer. Les fleurs naissaient sous ses pas. Les an- 
ciens monuments la représentent sortant de la mer, tantôt sou- 
tenue sur une grande coquille par deux tritons, et tordant ses 
cheveux, dont elle fait découler l'écume ; tantôt montée sur un 
dauphin, escortée des Néréides et des Amours. 

On sait que le célèbre peintre Apelle a représenté la déesse de 
la beauté au moment où elle se montra pour la première fois aux 
yeux éblouis des mortels. 

12. 



274 GRAMMAIRE LITTERAIRE 

M. Ingres a aussi peint une Vénus Anadyomène (d'un mot 
grec qui signifie /e sors de l'eau). Sa jeune déesse, debout et tor- 
dant sa longue chevelure blonde, d'où tombent quelques perles 
amères, se détache lumineusement sur l'azur du ciel et l'azur 
plus foncé de la mer. 

Les écrivains font de fréquentes et poétiques allusions à cette 
naissance fabuleuse. 



Vérité en deçà, erreur au delà, mot de Pascal dans 
ses Pensées: « On ne voit presque rien de juste ou d'injuste qui 
ne change de qualité en changeant de climat. Trois degrés d'élé- 
vation du pôle renversent toute la jurispradence. Un méridien 
décide de la vérité, ou peu d'années de possession. Les lois fon- 
damentales changent; le droit a ses époques. Plaisante justice, 
qu'une rivière ou une montagne borne! Vérité en deçà des 
Pyrénées, erreur au delà! » 

Ces mots servent à expliquer, d'une manière plus ou moins 
exacte, la différence que les hommes ou les peuples divers atta- 
chent aux idées opposées de bien et de mal , d'erreur et de 
vérité, etc. 



"Vertu, tu n'es qu'un nom! exclamation impie attri- 
buée au second Brutus, qui, après la défaite de Philippes, aurait 
laissé échapper celte parole d'amère déception. Cette maxime, 
tant reprochée à Brutus, n'était que la citation de deux vers de 
la Médée d'Euripide: 

< Jupiter! ne perds pas de vue l'auteur de pareils maui. 

Vertu, vain nom, vaine ombre, esclave du hasard, hélas! j'ai cru en toi! > 

Le cri désespéré de Brutus se fait entendre dans les circon- 
stances où l'on se croit injustement victime du sort. 



Visages pâles qui déplaisaient à César, allusion à 

une opinion très-juste et très-fine que César manifesta à l'occa- 
sion de quelques hommes connus par leurs sentiments républi- 
cains. Quelques jours avant que César pérît dans le sénat, on 
cherchait à le prémunir contre les desseins secrets de Dolabella : 
« Ce ne sont pas, répondit le dictateur, ces hommes au teint 
fleuri, amis de la bonne chère, que je redoute, mais les visages 
pâles et maigres, » Il désignait ainsi, évidemment, Brutus et 



GRAMMAIRE LITTERAIRE 275 

Cassius. Voici un trait de l'enfance de ce dernier, cité par Plu- 
tarque^ et qui justifie bien la défiance de César : 

Faustus Sylla", fils du redoutable personnage de ce nom, étant 
à Técole avec le jeune Cassius, tirait vanité de la domination 
arbitraire de son père, qu'il se proposait, disait-il, de prendre 
plus tard pour modèle; au même instant, Cassius lança un rude 
coup de poing au visage de son condisciple. Ce trait de précoce 
virilité eut assez de retentissement pour que Pompée fit venir 
devant lui les deux enfants. Le jeune Sylla se disposait à répéter 
son propos, lorsque Cassius, sans rien rabattre de sa fermeté, le 
défia de répéter les mêmes paroles, menaçant de lui infliger de 
nouveau la même correction. 

Les visages pâles et maigres que redoutait César se rappellent 
souvent en littérature. 

Vive le Roi! vive la Ligue! 

Vers de La Fontaine dans la fable la Chauve-Souris et les deux 
Belettes, inspiré par le souvenir des troubles qui signalèrent le 
règne de Henri III, à l'époque de la Ligue, dont le chef fut le duc 
de Guise soutenu par les Espagnols, lequel s'efforça de renverser 
les Valois. 

Dans l'application, ce vers peut servir de devise aux âmes 
viles et pusillanimes, aux caméléons politiques qui affichent suc- 
cessivement les couleurs de tous les partis, et cela au gré des 
circonstances et de leurs intérêts. 

Voilà mes bijoux, mots que prononça Cornélie, mère des 
Gracques, en présentant ses enfants à une dame de la Campanie, 
qui étalait orgueilleusement devant elle ses joyaux et sesdiamants. 

Dans l'application, ces mots ne se restreignent pas toujours à 
la famille, mais se disent souvent des choses auxquelles des cir- 
constances particulières font attacher un prix tout spécial. 

M. Toussenel a fait à cette femme célèbre une allusion aussi 
spirituelle que comique : « Trouvez-moi dans toutes vos histoires 
une illusion plus naïve, plus sublime que celle de cette pauvre 
mère à qui un instituteur désolé écrit pour l'engager à retirer 
son fils, attendu qu'on ne peut rien lui apprendre, et qui trouve 
dans cette confidence la preuve sans réplique que son enfant sait 
tout. Je ne pardonne pas à l'histoire d'avoir oublié d'enregistrer 
dans ses annales le nom de la dicine femme, plus digne cer 
tainement de passer à la postérité que celui de Cornélie, mère 
des Gracques. » 



276 GRAMMAïaiî LITTÉRAIRE 

Voilà justement pourquoi votre fille est muette, 

allusion à un des passages les plus comiques du Médecin malgré 
lui, comédie de Molière. Sganarelle vient d'être appelé en qua- 
lité de médecin auprès de Géronte, dont la tille feint d'être 
muette. Sganarelle, qui voit l'ignorance de Géronte; se livre, 
avec un sérieux des plus comiques, aux raisonnements les plus 
bouffons : « Or, ces vapeurs dont je vous parle venant à passer 
du côté gauche, où est le foie, au côté droit, où est le cœur, il se 
trouve que le poumon, que nous appelons en latin armyan, ayant 
communication avec le cerveau, que nous nommons en grec 
nasmus, par le moyen de la veine cave, que nous appelons en 
hébreu cubile, rencontre en son chemin lesdites vapeurs qui 
remplissent les ventricules de l'omoplate; et parce que lesdites 
vapeurs... comprenez bien ce raisonnement, je vous prie;... et 
parce que lesdites vapeurs ont certaine malignité... écoutez 
bien ceci, je vous conjure..., ont une certaine malignité qui est 
causée... soyez attentif, s'il vous plaît. . ., qui est causée par l'àcreté 
des humeurs engendrées dans la concavité du diaphragme, il 
arrive que ces vapeurs... Ossabu?idus, nequeis, potarinum ,quipsa 
milus : Voilà justement ce qui fait que votre fille est muette. » 
Dans l'application, ces mots servent à caractériser ces expli- 
cations prétentieuses, obscures, qui cachent l'ignorance et qui 
n'expliquent rien. C'est une des applications littéraires les plus 
fréquemment employées. 

Voix du peuple, voix de Dieu; en latin, Vox populi, 
vox Dei, axiome plus ou moins vrai, par lequel on prétend me- 
surer la valeur d'une opinion d'après le nombre de ceux qui la 
partagent. 

Vous chantiez !.. j'en suis fort aise; 
Eh. bienl dansez maintenant. 

Réponse ironique de la fourmi à la cigale, qui vient la prier de 
lui prêter 

Quelque grain pour subsister 
Jusqu'à la saisou nouvelle. 

Dans l'application, ces deux vers expriment, comme dans la 
fable, un dur reproche d'imprévoyance. 

Vous êtes orfèvre, monsieur Josse, allusion à l'un 
des mots les plus fins et les plus justes de Molière, dans l'Amour 
msdecin, acte I'^'', scène F". 



GhA.MMAïaE LIXTÉRAIRE 277 

Sganarelle a une fille unique qui est tombée dans une sombre 
mélancolie.- Il consulte deux de ses voisins, M. Guillaume; tapis- 
sier, et M. Josse, orfèvre, sur les moyens de dissiper ce chagrin : 

M. JOSSK. 

Pour moi, je tiens que la braverie (la toilette) et 'l'ajustement 
est la chose qui réjouit le plus les filles; et si j'étais que de 
vous, je lui achèterais, dès aujourd'hui, une belle garniture de 
diamants, ou de rubis, ou d'émeraudes. 

M. GUILLAUME. 

Et moi, si j'étais en votre place, j'achèterais une belle tenture 
de tapisserie de verdure, ou à personnages, que je ferais mettre 
à sa chambre, pour lui réjouir l'esprit et la vue. 

SGANARELLE. 

Ces conseils sont admirables, assurément; mais je les tiens 
un peu intéressés, et trouve que vous me conseillez fort bien 
pour vous. Vous êtes orfèvre, monsieur Josse ; et votre conseil 
sent son homme qui a envie de se défaire de sa marchandise. 
Vous vendez des tapisseries, monsieur Guillaume, et vous avez 
la mine d'avoir quelque tenture qui vous incommode. 

Dans l'application, ces mots : Vous êtes orfèvre, monsieur 
Josse, caractérisent de la manière la plus pittoresque un intérêt 
qui se cache sous les apparences d'un conseil salutaire. 

Yeux: d'Argus. Argus, prince argien, avait cent yeux, dont 
cinquante restaient toujours ouverts. Junon le chargea de la 
garde d'Io. Mercure, envoyé par Jupiter, l'endormit au son de 
sa flûte et lui coupa la tè'e. Junon sema ses yeux sur la queue 
du paon, qui fut dès lors consacré à cette déesse. 

Le nom d'Argus a passé aans ia langue et est devenu le 
synonyme d'homme très-clairvoyant, et, plus généralement, de 
surveillant infatigable et incommode. 



APPLICATIONS 

Dans les phrases suivantes, l'élève remplacera les points de 
suspension par la locution convenable. 

Presque toujours nos opinions se moulent en quelque 

sorte sur nos intérêts, et l'on crie : ! ! 

suivant les avantages que l'on pense retirer en se ran- 
geant dans l'un ou dans l'autre parti. 



278 GRAMMAIRE LITTÉRAIRE 

Dieu vous garde de vous trouver jamais à table à côté 
d'un poète incompris. Toute sa conversation roulera sur 
la rime et l'enjambement. Pour lui, la prose n'est qu'une 
enfilade de mots sans expression, la musique un bruit 
assourdissant, la peinture un amalgame de couleurs mal 
broyées, etc. Heureusement pour le droit de réplique,' la 
politesse ne défend pas de lui dire : , 



Quand un savant se trouve embarrassé pour répondre 
à une objection, c'est alors qu'il se réfugie dans les rai- 
sonnements diffus, dans les abstractions insaisissables, en 
un mot sur des hauteurs où il est impossible de le suivre, 
et là il vous étale sentencieusement une foule de preuves 
qui équivalent à ceci : 



Notre religion condamne avec raison le suicide; ce 
point nous paraît hors de toute discussion, et la loi, chez 
certains peuples éclairés, est d'accord avec la religion. 
Or on sait que, dans la religion des brahmes, on admire 
les veuves qui se brûlent sur le tombeau de leurs maris. 
C'est ici le cas de dire avec Pascal : , 



EXERCICES DE RECAPITULATION 



PREMIER EXERCICE 

Datis les phrases suivantes, l'élève remplacera les points de 
suspension par la locution convenable. 

Un académicien a offert dix billets de mille francs aux 
magnétiseurs qui produiraient un sujet lisant deux lignes 
d'écriture ordinaire à travers un masque de plomb qu'un 
des membres de la docte compagnie appliquerait lui- 
même sur le visage du phénomène doué de seconde vue. 
L'argent, sans doute, n'était pas de refus, mais, comme 
cela venait d'un ennemi, messieurs les charlatnns ont 
eu peur de quelque trahison, et ont dit : 



Il y a tels ou tels principes, excellents pour tels ou tels 
caractères fermes et vigoureux, qui ne vaudraient rien 
pour des caractères d'un ordre inférieur. Ces principes 

peuvent être comparés aux , qui accablent ceux 

qui osent s'en revêtir. 

Grâce à Rome, au dixième siècle, la lumière du moins 
ne disparaît pas tout à fait, et l'on ne peut pas écrire sur 
le seuil du moyen âge la fatale devise : 



Brave homme, lui dis-je, pourquoi faites- vous payer vos 
poulets trois francs, lorsque votre voisin n'en demande 
que deux pièces de vingt sous? — Monsieur, me répondit-il 

avec dignité, , apprenez donc qu'il y a aussi 

poulets et poulets. 



280 GRAMMAIRK LlTTÉPiAlRE 

Cette intéressante et malheureuse enfant est tourmen- 
tée par un horrible cancer qui lui ronge la tête ; le mal 
s'avance comme un incendie qui dévore un palais. Une 
piété tendre et presque céleste semble la rendre inacces- 
sible à la souffrance. Elle ne dit pas comme le fastueux 

stoïcien : Douleur, ; elle fait mieux, elle n'en 

parle pas. 



La femme chrétienne, même pour prévenir une mort 
douloureuse, ne pousserait pas son époux au suicide et 
ne lui tendrait pas le poignard en lui disant : , 



Je vous ai prié de venir, monsieur, non pour vous de- 
mander des conseils, pour recevoir des repi'oches, pour 
vous entendre calculer, supputer, mesurer la profondeur 
de l'abîme où je suis tombé, mais dans l'espoir que vous 
m'indiqueriez un moyen d'en sortir. Faut-il donc vous 
rappeler le précepte du fabuliste : 



Dans sa verte vieillesse, M"^ Saqui, la célèbre acro- 
bate, n'eût pas craint d'aller de Paris à Saint-Denis, en 
paxiant des tours Notre-Dame pour arriver à la pointe de 
la vieille basilique ; elle eût ainsi parcouru toutes les ré- 
gions aériennes de la France, en volant , 



Les questions les plus simples s'embrouillent si bien 
dans les chancelleries que des années ne suffisent pas à 
les résoudre ; ce n'est pas un diplomate qui pourrait écrire 
à son souverain : , , ; les vic- 
toires diplomatiques sont plus lentes. 



GRAJIMAIRE LITTÉRAIRE 281 



DEUXIÈME EXERCICE 



Dans les phrases suivantes, l'élève remplacera les points de 
suspension par la locution convenable. 

En arrivant, je trouvai une charmante maisonnette, 
derrière laquelle s'étendait un jardin rempli de fleurs et 
de fruits. C'est dans ce calme et riant séjour que mon 
ami s'était retiré, comme dans . . . . t , loin du tumulte 
des affaires. 



Des grandeurs et des biens ne soyons point avides. 
Nous serions par le sort confondus et trahis ; 
Jamais l'ambition ne voit ses vœux remplis; 
C'est le 



Quelque envie, toutefois, qu'eût le maître d'école de 
renvoyer les spectateurs contents, il ne put en venir à 
bout, parce que, ayant distribué presque tous les prix aux 
pensionnaires , les mères de quelques externes prirent 
feu là-dessus et accusèrent le pédagogue de partialité; de 
sorte que cette fête qui, jusqu'à ce moment, avait été si 
glorieuse pour lui, pensa finir aussi mal que le 



Me voilà rue du Rhin, à Cologne, cette patrie d'Agrip- 
pine et de Jean-Marie Farina, l'inventeur de l'eau de 
Cologne. C'est dans cette rue que se pressent côte à côte, 
porte à porte, tous les Jean-Marie Farina. Sans mentir, 
j'en ai bien compté vingt-cinq, tous le seul et véritable ; 



Heureusement qu'on n'y est pas forcé. 

Le sceptre de Charlemagne était , qu'aucun 

autre bras ne pouvait tendre ; ses faibles successeurs 
succombèrent à la tâche, et l'on peut dire que la dynastie 
carlovingienne finit avec lui. 



282 GRAMMAIUE LITTÉRAIRE 

Qui nous délivrera, non pas , bien et dû- 
ment enterrés, mais de la moutarde blanche et de la 
douce Révalescière, qui guérissent plus de maladies que 
le docteur Sangrado; de l'eau de Lob, qui ferait pousser 
des pins et des sapins sur le mont Calvaire", de l'insec- 
ticide Vicat, qui a purgé nos lits de tout parasite incom- 
mode; de la pâte Regnault, plus terrible pour les rhumes 
que Rodilard pour la gent trotte-menu ; en un mot, de 
tous les ingrédients qui s'annoncent, à grand renfort 
de cymbales et de grosse caisse, à la quatrième page 
des journaux? 

L'écolier n'aime pas à avouer ses fautes, c'est là son 
moindre défaut; quand le maître cherche à connaître un 

coupable, il est rare d'entendre une voix s'écrier : , 

/ 

C'est à Rome même qu'est le foyer de la vie artisti- 
que; c'est là que se rendent les sculpteurs, les peintres 
qui veulent se faire un nom, et pour donner à leur ciseau, 
à leur pinceau, la vigueur nécessaire, ils se trempent 
dans l'antiquité comme 

Si Laurent Ricci refusa de modifier les statuts de 
l'ordre des Jésuites, c'est qu'il savait que c'était là pour 
l'ordre une question de vie ou de mort, 

Chaque année, l'Académie décerne des prix aux servi- 
teurs qui se sont fait remarquer par leur dévouement 

à leurs maîtres. Mais qu'il y a loin de tous ces 

à celui que le génie de Walter Scott a immortalisé! 



TROISIÈME EXERCICE 

Dans les phrases suivantes, l'élève remplacera les points 
de suspension par la locution convenable. 

Ce qu'il faut bien apprendre à celui qui débute dans la 
vie, c'est qu'il ne doit appeler les autres à son secours 



GRAMMAIRE LITTÉRAIRE 283 

qu'en désespoir de cause, surtout dans les circonstances 
malheureuses; il faut qu'il se pénètre bien de cette 
vérité, qu'il ne peut compter que sur ses propres efforts, 
< \ que, sans être magicien, il doit pouvoir se dire : 



Le becfigue est le premier des petits oiseaux ; la caille 
est ce qu'il y a de plus mignon et de plus aimable; la 
bécasse est un oiseau très-distingué ; le faisan est au- 
dessus de toute espèce de gibier quand il est cuit à point; 
mais , un faisan cuit à point ! 

Voulez-vous connaître l'intérieur d'une maison, savoir 
le nom des personnes qui l'habitent, leur état, leurs 
habitudes, leur fortune, et cela sans pénétrer dans l'in- 
térieur de chaque appartement? 11 n'est pas besoin pour 

cela d'avoir un à vos ordres ; il vous suffira de 

causer un moment avec le portier. 

Quelle force serait capable de galvaniser cet empire 
agonisant qu'on appelle la Turquie? quelle voix pourrait 
dire à ce cadavre : ? 

Après avoir lu toutes les pièces du procès avec la plus 
scrupuleuse attention, établi le pour et le contre, tout 
compté, tout pesé, tout supputé, j'y vois juste aussi clair 
en terminant mon enquête qu'en la commençant ; je me 
trouve à peu près dans la même situation que le dindon 
de la fable, et je ne sais même pas trop si j'aurais le droit 
de dire comme lui : 



Le christianisme philosophique découvert par la science 
ne présente que d'arides solitudes ; comme . . . .^, le pro- 
scrit de la vérité catholique se voit près de mourir de soif 
au désert, et si un ange ne vient lui montrer la source 
de la foi, il tombera d'épuisement et de douleur. 



284 gua.m:.:ai;'.e liitékaire 

Il s'agissait de demander un jour de congé, et tous les 
élèves réunis décidèrent que le moyen le plus sûr pour 
réussir était de se rendre tous ensemble chez le princi- 
pal, chez, ce terrible principal, qui, à l'instar de Jupiter, 
les faisait trembler au seul froncement de sfis sourcils. 

Mais qui porterait la parole ? qui ? Ce fut à qui 

inventerait un prétexte pour s'en dispenser. Enfin il 
s'en trouva un plus hardi, qui se dévoua pour la cause 
commune. 

Le christianisme s'établit sur les ruines de l'idolâtrie, 
et sa victoire fut tellement rapide, que lui aussi. aurait 
pu dire : , , 

Si l'on en croit Ovide et Lucien, le fard, les cosméti- 
ques et les pommades n'étaient pas moins en honneur à 
Rome et à Athènes que chez nous, et il y a plus de deux 
mille ans que la coquetterie se met l'imagination à la 
torture 



Sardanapale, qui s'était composé lui-même cette épi- 
taphe : « Je n'ai fait que manger et boire; tout le reste 
.n'est rien, » était le véritable type du .... , 



QUATRIÈME EXERCICE 

Dans les phrases Suivantes, l'élève remplacera les points 
de suspension par la locution convenable. 

Que reste-t-il, dix ans après leur mort, des hommes 
qui ont rempli le monde du bruit de leur nom ? Un peu 
de cendre et de poussière : 

La question de supériorité entre les deux familles avait 
été la première .....; une foule de griefs particu- 
liers étaient venus ensuite l'envenimer. De tout temps 
on s'est battu pour des couleurs; or, la livrée dcBergen- 
heim était rouge et celle de Corandeuil verte. 



GRAMMAIRE LITTÉRAIRE 28b 

Le sentiment que nous éprouvons pour nos élèves, 
je ne puis le définir que par un mot • nous les aimons. 
Tout artiste aime son œuvre, il s'y complaît,il s'y attache, 
il y met sa vie, et quand l'œuvre, au lieu d'être une 
statue ou un temple, est une âme, la grandeur de l'ou- 
vrage émeut l'ouvrier, et, mieux que devant 

...... il croit à la vie de ce qu'il fait, et y adore, 

sous une forme créée, la beauté divine elle-même. 

Lacordaire {Disc, à la distrib. des prix 
de r école de Sorèze). 

Molière et La Fontaine ont su tirer de nos vieux auteurs 
des traits excellents, qu'ils trouvaient confondus parmi 
une foule de choses inutiles ou ridicules. Le moyen âge 
a été pour eux le 

De quelque manière qu'on juge Mirabeau, il est impos- 
sible de contester son talent, et surtout l'influence énorme 
qu'il exerça sur la marche de la Révolution. Aussi les 
historiens sont-ils unanimes à constater l'effet que pro- 
duisit dans tout Paris ce cri lugubre : ! ! 

Trois candidats briguent la députation de mon arron- 
dissement, et chacun d'eux m'a envoyé sa profession de 
foi, dont les promesses sont à peu près identiques ; mais 
quel est celui qui tiendra le mieux ses promesses? N'est- 
ce pas ici le cas de dire : 



On fait aujourd'hui moins de raisonnements qu'au 
temps d'Abailard et de Guillaume de Champeaux, mais 
on les veut plus rigoureux. Il ne suffit plus de s'écrier : 
, pour fermer la bouche à ses adversaires. 

Le chemin de fer, voilà l'exactitude personnifiée, à 
quelques secondes près. Aujourd'hui la vapeur est aux 
ordres de tout le monde, et le moindre citoyen, plus 
heureux que le grand roi lui-même, n'aurait aucune 
raison de dire : 



286 GRAMMAIRE LITTÉRAIRE 



CINQUIÈME EXERCICE 

Dans les phrases suivantes, rélève remplacera les points de 
suspension par la locution convenable. 

Le jeune homme qui veut réussir dans ses études 
n'arrivera que par le travail, de quelque heureuse faci- 
lité qu'il soit doué. Le travail, c'est le divin labarum de 
l'écolier : 

La vieille aristocratie s'est pour ainsi dire casematée 
dans ses hôtels du faubourg Saint-Germain. Là, comme 

, elle boude la société nouvelle et lui fait la 

moue. Quel grave événement attend-elle donc pour 
rentrer dans le courant des luttes sociales? 

Dites-moi, mon oncle, est-ce que ma mise ne vous 

semble pas irréprochable? — mon ami ; mais, 

de mon temps, on n'aimait pas ces habits étriqués si fort 
à la mode du jour. — Est-ce que ma cravate... ? — 

; mais enfin je n'ai jamais pu comprendre ces 

iicelles de soie qu'on s'enroule autour du cou sous 
prétexte de cravate. — Voyons, mon oncle, que trou- 
vez-vous à reprendre dans ma tenue? — Franchement, 
tu es ridicule. 

Ne me parlez pas de vos chemins de fer, me disait un 
jour un pessimiste : des jambes cassées, de la fumée, du 
charbon dans les yeux, un bruit à rendre les gens sourds. 
Vous verrez que nous en reviendrons aux diligences, et 
que cela passera comme les tables tournantes; — Dites 
plutôt, répondis-je, comme 

La pintade est un des oiseaux les plus anciennement 
ralliés à l'homme. Elle est originaire d'Afrique, d'où 
elle fut apportée de très-bonne heure en Italie, en Grèce, 
et dans les Gaules. Les Grecs en avaient fait l'emblème 
de l'attachement fraternel. Les taches blanches et rondes 
qui perlent en si grand nombre sur le manteau gris-bleu 



GRAMMAIRE LITTÉRAIRE 287 

de la iiintade t'taient l'empreinte des larmes que les 
avaient versées sur le corps de leur frère. 

Richelieu fut le véritable Hercule de la féodalité, il 

abattit les tètes de cette du moyen âge, qui 

tendaient à se relever à la cour et dans les provinces. Ce 
terrible dompteur ne voulait qu'un seul grand, le roi, 
et c'était lui qui était le roi sous sa pourpre. 

Au bivouac, la souffrance s'oublie promptement. On 
pense à trouver le sommeil comme on pourra ; on répar- 
tit ce qu'on a de paille autour du foyer; on se met le sac 
sous la tête, les pieds au feu ; le silence s'établit de foyer 
en foyer, de bataillon en bataillon, et, au bout de quel- 
ques instauLs, 



La loi do l'humanité doit se composer du passé, du 
présent et de l'avenir que nous portons en nous. Qui- 
conque ne possède qu'un seul de ces termes ne possède 
qu'un fragment de la loi du monde moral. La vraie phi- 
losophie de l'histoire, c'est tournés l'un vers 

le passé, l'autre vers l'avenir. 

Le théâtre est le pays des illusions et des désenchan- 
tements! On y fait des rêves d'or et on y a d'affreux 
cauchemars, on y rit et on y grince des dents ; c'est le 
paradis de Milton, mais c'est aussi 



SIXIÈME EXERCICE 

Dans les phrases suivantes, l'élève remplacera les points de 
suspension par la locution convenable. 

Quand la loi a sagement interdit au médecin le droit 
de figurer dans le testament de son malade, elle s'est 
sans doute inspirée de ce beau vers de Rhadamiste : 



2{^8 GRAMMAIRE LITTÉRAIRE 

Les peuples agricoles sont de la race .,..,: chaque 

fois que, renversés par l'invasion ou par la tyrannie, ils 
touchent la terre, cette mère puissante répare aussitôt 
leurs forces, et on les voit se relever géants. 

Le jeune Paul et sa sœur se livraient chaque soir dans 
le parc à des courses désordonnées où chacun luttait de 
vitesse, mais où. Paul était presque toujours vaincu. Mal- 
heureusement, il n'avait pas de à jeter sur 

la route pour ralentir cette , et il arrivait qu'à 

un des derniers détours de l'allée il la perdait presque 
toujours de vue. 

La plupart des hommes ne raisonnent pas leurs actions ; 

ils font ce qu'ils voient faire, en véritables ; 

tant pis si c'est mal, tant mieux si c'est bien. 

Lorsqu'on amena en France l'obélisque de Louqsor, il 
y eut de longues et graves discussions sur la place qu'on 
assignerait à ce pavé antique et solennel; nos députés 
allèrent même jusqu'à agiter cette haute question à la 
Chambre. Il est vraiment regrettable qu'une si impor- 
tante affaire n'eût pas été portée au Sénat : c'eût été le 
cas ou jamais, pour les faiseurs de rapprochements his- 
toriques, de rappeler 

Lorsqu'un prince a commis une injustice, lorsqu'il a 
outragé, foulé aux pieds les lois de l'humanité et qu'il a 
jeté le deuil dans des populations tout entières, il ne 
manque pas de renards pour lui dire avec une respec- 
tueuse révérence : 



Depuis huit jours, tous les élèves étaient rentrés, et 
notre jeune collégien ne pensait pas encore à regagne: 
les lares universitaires. Il s'y résigna enfin, et, aux obser- 
vations du principal, il répondit : Cette cita- 
tion fit rire le principal, qui fut entièrement désarmé. 



GRAMMAiriE LITTERAIRE 289 

C'est le faible de bien des gens de se remuer, de s'agi- 
ter, de se démener comme , et de croire qu'ils 

font avancer la machine, tandis qu'ils ne sont qu'im- 
portuns. 

C'est bien mal à propos qu'on a appliqué à la prison, 
à ce séjour de souffrance, la formidable inscription : 

; l'espérance est la providence des cachots ; elle 

n'en sort jamais. 

Le renard est prudent jusque dans ses expéditions les 
plus dangereuses. Avant de pénétrer dans une basse-cour, 
il a grand soin d'explorer les alentours de la ferme, afin 
de bien s'assurer de ses moyens de retraite en cas 

d'alerte. On trouve rarement parmi eux des 

qui soient de force à 



SEPTIÈME EXERCICE 

Dans les phrases suivmrte^, relève remplacera les points de 
• suspe7ision par lu locution convennàle. 

Il n'est peut-être pas un homme qui ne se soit dit, au 
moins une fois dans sa vie : « Si je pouvais renaître 
dans deux cents ans! » Que de gens voudraient, nou- 
veaux , s'endormir dans une caverne, et voir, 

en rouvrant les yeux, de combien le monde aurait marché, 
aurait avancé, ou, disons mieux, aurait vieilli 1 

Il y a lièvre et lièvre, comme ; tel individu de 

cette noble espèce viendra de la Normandie, qu'un disci- 
ple de Brillât-Savarin novice distinguera parfaitement 
d'un de ses confrères de la Beauce ou de la Brie. 

On a très-justement comparé la presse, qui peut réparer 
le lendemain les erreurs préjudiciables qu'elle a com- 
mises la veille, à qui . , . . , 

LIVRE DE l'ÉLÉVP- 13 



290 GRAMMAIRE LITTÉRAIRE 

Lorsque Bélisaire , errant et exilé , alla noblement 
demander l'hospitalité à Gélimer, son ancien adversaire, 
celuf qu'il avait vaincu, le roi barbare, déchu également 
de toutes ses grandeurs, l'accueillit avec un alfectueux 
empressement. Ils se jetèrent dans les bras l'un de 
l'autre, puis ils s'entretinrent philosophiquement, sans 
amertume et sans regrets inutiles, des vicissitudes des 
choses de la vie, 



Certains peuples sont comme les enfants ; ils ne deman- 
dent rien, pourvu qu'on les nourrisse et qu'on les amuse : 
cela leur suiiit. 

Dans une comédie, un des personnages veut mener 
Arlequin au cabaret; mais Arlequin est en veine de 
sobriété, et il répond gravement : « Le verre est la 

; c'est du fond de la bouteille que sortent tous 

les maux. » 

Le pauvre diable, traqué depuis quinze jours par les 
limiers de la police, mettait en œuvre toutes les ruses 
pour leur échapper; il avait soin de ne pas reposer sa 
tête deux l'ois de suite sur le même oreiller. Comme 



A certains jours de fête, les Champs-Elysées ressem- 
blent à une immense foire, où abondent surtout les 
comestibles. Que de victuailles de tout genre! que de 
pâtisseries ! que do sucreries ! quelles piles de plaisirs, 
d'oubliés, de gimblettes, de gaufres, de croquignoles, de 
sucres d'orge! Si Sancho était tout à coup transporté 
dans cette nouvelle île des Plaisirs, il croirait assister 
encore aux 

Le bonheur le plus ardemment désiré, quand il est 
©btenu, effraye l'âme de son insuffisance. Notre cœur est 
semblable au , que rien ne pouvait rpmplir. 



r.lU.UMAIP.E I.ITTr.CllilE O"»! 

L'ccolicr pris sur le f,iit cherche encore ;\ nier sn. Faute, 
cL il est bien rare que le maître puisse dire : 



HUITIÈME EXERCICE 



Da7is les phrases snicontes, l'élève remplacera les points da 
suspension par la locution convenable. 

Le cœur de saint Vincent de Paul était une sorte 

vivante, où venaient se répercuter et retentir, 

par un admirable effet d'acoustique, les cris et les gé- 
missements de tous les malheureux. 



La bonne réputation est d'acier, d'airain, de diamant; 
la calomnie peut diriger contre elle ses traits empoison- 
nés; la vérité finit toujours par triompher, et les calom- 
niateurs se voient réduits à l'impuissance du ..... 



Que de garçons cordonniers, tailleurs ou maçons ont 
abandonné leur état pour fabriquer des vers ou de la 
musique, s'imaginant qu'on aligne des rimes ou des 
notes avec autant de facilité que les points d'une couture 
ou les moellons d'un mur! Avec quelle verve malicieuse 
Voltaire leur eût crié, en appuyant deux fois sur le mot : 
, maître un tel, 



Qu'as-tu donc, mon cher ami? Tous les nuages du ciel 
semblent être descendus sur ton front. Aurais-tu ren- 
contré un créancier? sortirais-tu de ? 



Le censeur le plus capricieux, le plus terribîe, le plus 
tyrannique, c'est le public, que toute vérité hardie im- 
portune et irrite, qui arbore ses préjugés au bout d'une 
perche, et veut, comme Gessler, qu'on leur ôte . . . . , 



292 GnXMMAIRE LITTÉRAIRE 

Le fromage a disparu ; on était tenté d'incriminer 
quelque domestique; mais voilà Raminagrobis qui se 
lèche encore les moustaches; c'est le cas de dire ; 



La véritable , celle qui fend quelque chose 

de plus dur que les rochers, c'est la plume honnête et 
religieuse qui écrit pour vaincre l'ignorance et les pré- 
jugés. 

Combien de soi-disant inventeurs, hélas! se lèvent un 
matin après une nuit d'insomnie, et s'écrient en se frap- 
pant le front : ! Les malheureux, ils n'ont ren- 
contré le plus souvent que l'illusion, la misère et la ruine. 



Après avoir versé son sang sur les champs de bataille 
pour défendre sa patrie, l'habitant des campagnes rentre 
dans ses foyers pour la nourrir par son travail. Lui aussi 
pourrait adopter cette devise d'un illustre général : 



NEUVIÈME EXERCICE 

Datîs les phrases suivantes, l'élève remplacera les points de 
suspetision par la locution convenable. 

L'ancienne aristocratie française affectionne avant tout 
le faubourg Saint-Germain; c'est là qu'elle naît, vit et 

meurt, sur les bords de ce , que l'exilée de 

Coppet préférait à tous les fleuves du monde. 



L'imprimerie est la plus belle, la plus grande, la plus 
féconde découverte qui ait jamais été faite par le génie 
de l'homme, et Gutenberg aurait pu dire, avec un plus 
juste orgueil encore que le poète latin ; J'ai élevé un 
monument ' 



GRAMMAIRE UTTliflAmE 293 

Se mettre nu pour se garder du froid, se couvrir de 
fourrures contre la chaleur, se jeter au feu pour se guérir 
d'une brûlure, ce procédé de Gribouille a été élevé à la 
hauteur d'une théorie. Un homme a la fièvre ; le remède 
est indiqué : il faut lui administrer ce qui la lui donne- 
rait s'il ne l'avait pas ; 



Quand on voit M. Cousin, l'auteur de la Métaphysique 
d'Aristote, du Cours de lliistoire de la •philosophie, de ce 
beau livre intitulé : Bu vrai, du beau et du bien, en un 
mot, l'Hercule de la philosophie du dix-neuvième siècle, 
consacrer exclusivement ses dernières années à écrire la 
Jeunesse de madame de Longueville et nous initier à tous 
les petits secrets de l'hôtel de Rambouillet, n^a-t-on pas 
sous les yeux une image ? 

Notre appétit se serait arrangé du frugal repas qu'on 
venait de nous servir; malheureusement, une pluie 
d'orage fondit tout à coup sur nos tables comme les 

sur celles d'Énée; et, quelque diligence que 

chacun de nous apportât pour mettre les mets à couvert, 
il fut impossible aux plus affamés d'en faire leur profit. 



Un jeune et naïf provincial, nouvellement débarqué à 
Paris pour voir son oncle, homme très-avare, mais qui 
aimait son neveu presque autant que son argent, a soin 
d'aller passer sa première soirée dans une maison de 
jeu, où il se voit dépouiller au point qu'il n'eût su fiiier 
d'un sou, ainsi que le disait Cl. Marot à François I". 
Comme il se plaignait de sa mésaventure à son oncle : 
« Eh ! grand Dieu ! répondit le Gérontc en levant les bras 
au ciel, dans une maison de jeu ! Mais, mon cher neveu, 

9 



On dirait, à voir certaines personnes vaincre tous les 
obstacles et réaliser promptement une brillante fortune, 
qu'elles possèdent un talisman aussi merveilleux que la 



294 GliAMMAIilE UTTER.UKE 

La chimie fournit le moyen d'enlever les taches les 
plus rebelles à la brosse et au savon; il n'en est pas 
ainsi des souillures morales : celles-ci ressemblent à 

. . . ., que n'auraient pu suffire à enlever tous les 
parfums de l'Arabie. 

Le fil électrique a annihilé toutes les distances, franchi 
tous les obstacles, aplani toutes les montagnes. Non-seu- 
lement , comme au temps de Louis XIV, mais 

plus d'Alpes, plus de Caucase, plus d'Atlantique, plus 
de Pacifique. 



dixie:je exercice 

Dans les phrases suivantes, féléoe remplacera les points de 
suspension par la locution convenable. 

Une égalité qui est restée acquise en France, c'est 
l'égalité des dépenses ; aussi le pays tout entier tend-il 
à n'avoir plus qu'une passion, la passion du gain, 
r 

Combien d'avocats au palais, qui, pour se donner gain 
de cause, citent un texte de loi en le dénaturant, et qui, 
si on leur demandait dans quel chapitre du code ils l'ont 
puisé, en seraient réduits à répondre (car un avocat ne 
doit jamais restei" court) : 

Le paysan s'élança sur moi, armé d'une fourche et 
escorté d'un bouledogue qui semblait prendre plaisir à 
me découvrir un double râtelier d'apparence peu rassu- 
rante. « De quel droit, me dit le propriétaire, traversez- 
vous un terrain enclos de tous côtés d'une haie vive? » 
Je compris bien vite qu'il n'était pas prudent de répondre : 



Du reste, il est probable que cette réponse solennelle 
n'aurait pas convaincu le bouledogue. 



GRAMMAIRE LITTÉRAIRE 295 

L'homme est le protecteur, le défenseur naturel de la 
femme; il doit être pour elle ce que Persée fut pour 



A côté des Candides de l'optimisme, bonnes gens qui 

trouvent toujours que , il y a les pessimistes 

quand même, moralistes greffés sur les maximes de La 
Rochefoucauld, et qui déplorent amèrement les taches 
qu'on remarque dans le soleil. 



Les deux collégiens s'étaient procuré la clef du jardin; 
toutes les prunes de reine-Claude étaient mûres à point. 
Ils grimpent sur l'arbre, et 



J'ai déjà été condamné six fois, c'est vrai, et je n'ai 
rien à dire; mais, pour celle-ci, monsieur le gendarme, 
je suis innocent. Aussi vrai que vous êtes un honnête 
homme, ce n'est pas moi qui ai fait le coup. — Hum! 
reprit sentencieusement le bon gendarme : Ce n'est pas 
moi, ce n'est pas moi... 



Le grand pianiste Chopin, dans les dernières années 
de sa vie, était devenu sombre et distrait. Il passait do 
longues soirées dans un salon, aux quatre coins duquel 
se trouvait un piano. Il y jetait des regards avides et fur- 
tifs, mais sans jamais en approcher. Madame Emile de 
Girardin disait à ce sujet : « Pour des admirateurs pas- 
sionnés, voir Chopin dans un salon se promener toute la 
soirée autour d'un piano, et ne pas rentendre jouer, c'est 
le 



2'JG GRAM.MAIUE LlTltRAlUE 

ONZIÈME EXEHCICE 

Dans les fjhrases suivantes, l'élèce remplacera les points 
de suspemion par lu locution convenable. 

L'esprit de domination est le péché mignon de certaines 
gens, qui tiennent moins à l'étendue de leur domaine 
qu'à la certitude d'une autorité bien établie; ils disent 
comme César : 

L'épervier est l'ogre, le cauchemar de tous les petits 

oiseaux; c'est constamment suspendue au-dessus 

de leur tète ; c'est un fléau dont ils ont sans cesse à 
redouter l'atteinte. 

C'était une i'emme acariâtre et revêche, et qui ne se 
souvenait guère d'avoir jadis, par-devant M. le maire, 
promis obéissance et soumission à son mari. Le pauvre 
homme eût été mai venu à revendiquer ses droits en lui 
citant le fameux vers de IMolière : 



La position d'un ministre constitutionnel est parfois 
embarrassante : placé entre le souverain, qui veut une 
chose, et les chambres, qui eu veulent une autre, il se 
trouve ainsi réduit au rôle de 

On a vu longtemps les ouvriers lutter contre la fécon- 
dité brillante, impitoyable de ces terribles de 

l'industrie qui, jour et nuit poussés par la vapeur, tra- 
vaillent de mille bras à la ibis. (MicntLET.) 

Il est bien peu d'hommes qui, après une vie de rude 
travail, d'inquiétudes et de privations, puissent du moins, 

quand sonne l'heure du repos, se retirer dans , je 

veux dire dans quelque coin champêtre, et y vivre dé- 
barrassés de tout souci. La plupart portent leur fardeau 
jusqu'à la mort. 



GltAMMAlKli LIXTÉUAIRE 297 

Il n'est pas rare de voir des étourdis, faciles à s'illu- 
sionner, se partager d'avance, pour ainsi dire, les béné- 
fices d'une entreprise dont ils n'ont pas apprécié les dif- 
ficultés. Ils apprennent, à leurs dépens,- qu'il ne faut 
jamais 

Madame de Girardin ressemblait à la , cette 

mère de douleur du paganisme. Elle pleurait les enfants 
qu'elle n'avait pas eus. Une maternité d'adoption trom- 
pait ses regrets. Elle aurait été une grand'mère pour un 
fils; elle aurait eu le lait des lions, car le trait dominant 
de son caractère, c'était l'héroïsme. 



C'est le défaut même de la Henriade de ressembler à 
tout ce qui précédait, et surtout à V Enéide; d'avoir une 
tempête, un récit, une descente aux enfers, un élysée, une 
vue anticipée des grandeurs et des maux de la patrie, et 
même un , qui s'applique au dauphin. 



Un monsieur, beau parleur, qui dînait en compagnie 
de trois dames, prenait un malin plaisir à gloser sur la 
friandise proverbiale du beau sexe ; et, tout en soutenant 
cette belle thèse, il prélevait la part du lion d'un dessert 
des plus fins et des mieux assortis , il absorbait force 
petits gâteaux, force pralines, etc. « Ah! monsieur, lui 
dit une dame en jetant un regard moqueur sur son 
assiette, avouez que, si les dames sont friandes, on peut 
dire aussi que, , » 



DOUZIÈME EXERCICE 

Dans les phrases suivantes, l'élève remplacera les points 
de suspension par la locution convenable. 

Le vieux pi^ofcsseur avait mis toute sa maison au ré- 
gime de la rhétorique. Son domestique lui apportait-il 

13. 



298 GRAJUIAIRE LITTÉRAIRE 

une missive, il ne manquait jamais de s'exprimer ainsi : 

C'est une lettre 
Qu'entre vos mains, monsieur, on m'a dit de remettre. 

Lui-même se soumettait à ces habitudes solennelles, et 
quand un ami venait lui rendre visite, son premier mot 

était, en lui mor.trr.r.t un faut?uil : 



La force et l'initiative individuelles tendront chaque 
jour à disparaître, à s'effacer devant l'influence de l'as- 
sociation. Un homme, quelle que soit du reste sa valeur, 
n'est plus aujourd'hui qu'un homme, et il faudrait une 
singulière dose de fatuit'S pour s'écrier comme la ma- 
gicienne : , ! 

Supposez le blé au plus bas prix où il ait jamais été : 
si vous n'avez pas d'argent, ce bas prix est pour vous la 
cherté. Le pain est cher à un sou la livre si vous n'a- 
vez pas ce sou. En face de cette abondance, vous êt;s 
comme 

Le plaisir ne s'impose pas, il est spontané. Condamnez 
des enfants à s'amuser malgré eux, ce sera le meilleur 
moyen de les punir. Le plus terrible des châtiments 
consisterait donc à rendre le plaisir et le jeu obligatoi- 
res : c'est un supplice oublié dans 1' 

Le mot de Danton : ,....., ne peut trou- 

,ver son application que dans les circonstances exception- 
nelles et critiques. Dans les cas ordinaires de la vie, 
c'est de l'honnêteté qu'il faut, encore de l'honnêteté, 
toujours de l'honnêteté. On l'a dit avec raison : la 
conduite la plus honnête e-st toujours la plus habile. 

Une société qui ne veut pas être une arène confuse, où 
toutes les médiocrités ambitieuses se précipitent en se 



GRAMMAIRE LITTÉUAIRE 239 

culbutant, doit s'en tenir avec fermeté à la parole d'A- 
lexandre mourant, et remettre ses destinées 



C'est le propre de l'étourdi, de l'insouciant et du dis- 
sipateur, de reculer sans cesse devant les occupations 
qui réclament du temps et de la réflexion , même quand 

les plus graves intérêts sont en jeu est une 

maxime qui mène infailliblement à sa perte celui qui 
la pratique. 

L'auteur de Némésis nous a fait assister à tant de pali- 
nodies que, malgré la véhémence, en apparence sincère, 
de son style, il est impossible de croire que chez lui 



Il n'y a rien d'absolu dans ce qu'on appelle le bonheur: 
tel homme se croit pauvre lorsqu'il se voit tout à coup 
réduit de cinq cent mille à cinquante mille livres de rente; 
tel autre, jusque-là pauvre hère, s'estime riche s'il hérite 
de quelques centaines de francs de revenu. Le premier, 
qui était accoutumé à coucher sur le mol duvet de l'ei- 
der, perd tout sommeil sur un lit de plume ; le second, 
qui passe du lit de camp au prosaïque matelas, se mo- 
que des ..... qui peuvent se produ'k'e sur sa 
couche. 



TREIZIÈME EXERCICE 

Dans les phrases suivantes^ l'élèie remplacera les points 
de suspension par la locution convenable, 

La justice, toujours outragée, s'acharne sur les empe- 
reurs. Les Antonins n'ont pas obtenu grâce : après eux, 
Pertinax, Dèce, Valérien, Aurélien, Tacite, Probe, Carus, 
apparaissent comme de nobles victimes. Ni l'héroïsme, 
ni la modestie, ni la probité ne les peuvent défendre. La 
pourpre prétorienne les brûle, comme ..... 



oUO GltAM.MAllΠI.IITLUAIKE 

On rencontre à chaque pas de ces fanatiques de la tra- 
gédie et du roman, qui se croyaient appelés à régénérer 
la littérature française. Le temps et l'expérience en ont 
fait des employés et des clercs de notaire. Mais ils n'ont 
pas dépouillé pour cela le vieil homme, et on les entend 
parfois s'écrier, en se frappant le front à la manière 
d'André Ghénier : ! 



Beaucoup, sans doute, ont réalisé en Californie des 
fortunes considérables ; mais ils étaient partis à point. 
Combien de retardataires alléchés sont rentrés dans leurs 
foyers encore plus pauvres qu'ils n'en étaient partis, et 
qui pouvaient se dire, en modifiant un peu l'épitaphe du 
bon La Fontaine : 



Aujourd'hui lee concerts pullulent à Paris, et les ama- 
teurs de musique n'ont que l'embarras du choix. Malgré 
cela, si l'on veut être placé convenablement et goûter 
tous les charmes de l'ouverture, il est bon d'arriver une 
heure avant le lever du rideau ; autrement on court le 
risque de dire, comme dans la tragédie de Raynouard : 



Dans tous les pensionnats, on voit de petits tyran- 
neaux qui voudraient que leurs camarades fissent leurs 
volontés; ils imposent le jeu auquel il faut jouer; en 
tout, ils partent du pied gauche, et prétendent que les 
autres doivent emboîter le pas. Les contrarie-t-on dans 

leurs velléités d'autocratie, ils boudent, ils , et 

se figurent que personne ne s'amusera plus sans eux. 



Supposez-vous à oes poètes anciens, chanteurs ambu- 
lants dans la Grèce, à Homère enfin, qui les résume et 
les illustre tous, supposez-vous à ces aèdes de profonds 
desseins de philosophie, de morale et d'enseignement? 
Ont-ils voulu être des auteurs, des hommes de lettres, et 
ont-ils poursuivi la gloire épique comme le Tasse à la 



GRAMMAIRE LITTÉUAIRE 301 

cour de Ferrare, Milton à Londres, Voltaire à Paris? 
Non. Chose étrange, merveille à peine croyable, ces 
poètes étaient de sublimes ignorants. Ils ignoraient 
même qu'ils fissent de la poésie épique, à peu près 
comme 

Les voleurs me dépouillèrent de tout mon argent. 
J'espérais du moins sauver une magnifique bague que 
je portais au doigt et que je dissimulais de mon mieux. 
Malheureusement, elle ne possédait pas la vertu de 

, et elle dut prendre le même chemin que mes 

écus. 

Une causerie pleine de confiance et de douceur s'éta- 
blit entre les deux amis. Jamais Charney n'avait si bien 
et si longtemps savouré les plaisirs de la table ; jamais 
repas ne lui avait semblé si succulent. C'est que, si 
l'exercice et les eaux de l'Eurotas pouvaient servir d'as- 
saisonnement au des Spartiates, la présence 

et la conversation d'un ami ajoutent mieux encore au 
goût des mets les plus fins. 

Un voiturier est arrêté et appréhendé par deux ser- 
gents de ville, sous prétexte que, comme le singe de FIo- 

rian, il « Et pourquoi taire? répond le rustique 

automédon très-étonné ; mon cheval est aveugle, il n'y 
voit goutte en plein midi. » 



QUATORZIÈME EXERCICE 

Dans les phrases suivantes, l'élève remplacera les points de 
suspension par la locution convenable. 

Le jour n'est pas plus pur que le fond de mon cœur. 

Voilà un beau vers de Racine, appelé en poésie monosyl- 
labique, et que Petit-Jean n'accuserait certainement pas 
de renfermer 



302 GRAMMAIRE LITTÉRAIRE 

Dans SCS Mammifères de France, M. Toussonel compare 
le travail de la taupe, qui entasse montagne sur mon- 
tagne, remue les entrailles du sol, et multiplie les érup- 
tions terreuses sur la suriace des prairies,- -aux travaux 
de ces géants qui entassèrent 

Un homme courageux charge sur ses seules épaules 
le poids de la plus grande publication de notre siècle ; 
parfois il voudrait, non s'arrêter, mais reprendre haleine, 
se reposer. Non, non, lui crie une voix mystérieuse et 
fatale : ! ! 

Que faisais-tu donc isolé, dans ta campagne et loin de 
la ville? — Mais je me levais, dès le matin, avec le so- 
leil; je me promenais, j'écoutais le chant du rossignol, 
je respirais le parfum des fleurs ; puis je me couchais sur 
l'herbe à l'ombre d'un chêne, et là je lisais, lisais, lisais, 
car. 



Ce bloc enfariné ne me dit rien qui vaille ! s'écria Pon- 
tois en projetant un regard inquiet à travers les plis de 
la missive qu'il tenait à hauteur de l'œil. J'épelle par-ci 
par-là quelques mots qui me font craindre de recevoir 
des coups de bâton au lieu de l'hospitalité écossaise. Al- 
lons, allons, mon pauvre gai-çon, je crois que tu portes là 
ime 

Le criminel n'est jamais sûr de l'impunité, et ne peut 
jouir en paix des fruits d'une mauvaise action : alors 
même qu'il arriverait à étouffer au fond de sa conscience 
le cri' du remords, il lui resterait toujours la crainte des 

révélations imprévues et fortuites, les C'est 

ainsi que les anciens ont dit : « Les crimes secrets ont 
les dieux pour témoins. » 

On a comparé à le Dictionnaire historique 

de l'Académie, dont l'achèvement ne demandera pas 
moins de plusieurs centaines d'années ; nous trouvons 



GRAMMAIUE LITTÉRAinE 303 

que ce rapprochement n'est pas précisément exact, puis- 
que le travail du jour est si peu de chose qu'on n'a pas 
besoin de la nuit pour le défaire. 

Jamais peut-être on n'a plus fait qu'aujourd'hui pour 
la satisfaction des besoins matériels, pour les jouissances 
du corps. Il semble que notre siècle ait adopté la devise 
du bonhomme Chrysalo : 



Le ciel fut constamment pur, le vent bon, la mer 
brillante. Des vivres frais, des grenades excellentes, du 
vin de Chypre, du café de la meilleure qualité, nous te- 
naient dans l'abondance et la joie. L'excès de ma prospé- 
rité me causa quelques alarmes, mais je n'aurais pas jeté 
dans la mer , à cause du maudit esturgeon. 

A Paris, le mot de l'empereur romain: , est 

mieux compris que partout ailleurs ; là, les écus ne 
trahissent rien et représentent tout : personne ne songe 
à en demander l'origine. 



QUINZIÈME EXERCICE 

Dans les phrases suivantes, l'élève remplacera les points 
de suspension par la locution convenable. 

Heureux les États où les lois dominent seules, et l'em- 
portent sur la force matérielle représentée par l'épée ; 
heureux les États où ! 

Toute la basse-cour était massacrée ; les gâteaux se 
confectionnaient à la hâte, les tartes cuisaient dans les 
fours, on rangeait les bouteilles par centaines dans une 
chambre voisine de la salle à manger. Bref, je crus être 
tombé au milieu des 



304 GRAMMAIRE LITTÉRAIRE 

Ce jour-là, Arthur était porté à une noire mélancolie. 
Au milieu de la chambre, Pyrame, son chien-, accroupi, 
la queue allongée sur le plancher et le museau posé entre 
ses pattes de devant, couvait son maître d'un regard aussi 

intelligent qu'affectueux, et comme autrefois 

les coursiers d'Hippolyte. 

Dans ce bas monde, il faut avant tout de la franchise ; 
sans doute, il est des circonstances où il serait impru- 
dent de dire tout ce que l'on pense ; mais il n'est aucun 
cas où il soit permis de ne pas ponser tout ce que l'on 
dit : pour dire, et non 

Quand le lion, vieux et mourant, vit l'âne accourir 
dans son antre : ! s'écria-t-il douloureuse- 
ment. 

Il me faut un potage, dit quelque part Brillât-Sava- 
rin ; c'est une si vieille habitude que, si je passe vingt- 
quatre heures sans en prendre, je dis, moi aussi : 



Redoutant une apoplexie, cette constam- 
ment suspendue sur la tête des vieillards sanguins et 
replets , il avait exigé que son cocher et son valet de 
chambre apprissent à saigner, afin de n'être pas pris au 
dépourvu. 

Il est malheureusement avéré que la justice humaine 
n'est pas infaillible. Dans les temps de révolution sur- 
tout, lorsque toutes les passions sont exaltées, lorsque 
tous les esprits sont en proie à une sorte de fermentation 
qui étouffe la voix de la raison et de la vérité, les accusés 
politiques, au lieu de voir leur sort entre les mains 
d'hommes aveuglés par l'esprit de parti, gagneraient à 
en appeler à la décision des 

Dans la décadence des sociétés, il existe une tendance 
nécessaire 'du génie à remonter aux sources de la vie, à 



f.P.AM.\l\li-.E LlTTÉRAlUli 30b 

étreindre, comme de la Fable, le sein de la terre 

nourricière, de la mère Nature, pour raviver à son con- 
tact une force épuisée. 

Eh bien, ne suis-je pas habile à la riposte ? N'ai-je pas 
guéri le mal aussitôt que je l'ai eu fait? Ma langue est 
une vipère qui porte le venin et la fh<''.riaque tout en- 
semble. C'est qui, seule, . . . , , 



SEIZIÈME EXERCICE 

Dans les phrases suivantes, l'élève remplacera les points 
de suspension par la locution convenable. 

Pour être sympathique aux malheureux, il faut avoir 
l'expérience de la soulTrance , il faut pouvoir se dire : 

Comment, en etfet, êti^e sensible à des maux dont 

ca ne se fait aucune idée? 



On donne à la femme une éducation en rapport avec sa 
situation présumée. On lui apprend à broder des pan- 
toufles, à festonner des mouchoirs, à tourner passable- 
ment une lettre et à tapoter sur le piano une éternelle 
polka. Elle sait assez d'histoire sainte pour faire sa première 

communion, assez de géographie pour ne pas , 

et assez d'histoire de France pour savoir que Louis XIV 
était le successeur de Louis XIII. 

Henri avait perdu au jeu trois mille louis, qu'il lui 
fallait, sous peine de déshonneur, payer dans vingt-quatre 
heures. La journée était terminée, et il n'avait pas tenu 
sa parole. Il résolut de s'étourdir, et, ce sùir-là,'on le vit 
partout, au club et à l'Opéra. Là, sur le premier banc 
d'une loge, il aperçut un visage qui le terrifia : c'était 
celui de son créancier. Cette apparition lui fît l'effet de 
. . :. .j qui venait lui adresser un dernier appel. 



306 GRAMMAIRE LITTÉRAIRE 

L'empereur Julien , qui avait commandé dans les 
Gaules, assure que les habitants de Lutèce étaient indis- 
ciplinables, mais qu'il les avait apprivoisés à l'aide de la 

musique. Quand Mazarin disait de nos pères : 

il faut croire qu'il connaissait le secret de l'empereur 
romain. 

Hier encore, mon parterre était si frais, si brillant et 
si émaillé ! une gelée blanche, ce fléau des jardins, a 
passé par là, et , l'espace d'un matin. 



La goutte hante plutôt les palais que les chaumières, 
et c'est d'elle, tout autant que de la mort, que l'on peut 
dire : 



Qui voit bien le mal voit aussi le remède ; pour le 
guérir ou s'en préserver, il n'y a qu'à prendre la route 
opposée : 

La découverte des frères Montgolûer, qui date à peine 
d'un siècle, a déjà causé la mort d'un grand nombre d'a- 
ventureux 

Qui n'a errtendu de ces conteurs prolixes, fastidieux, 
qui , à force de vouloir reprendre les choses à leur ori- 
gine, sous prétexte de ne rien omettre, donnent à ceux 
qui les écoutent la tentation de leur crier : ? 

Le vieux maître d'école était redouté de tous ses dis- 
ciples, mais son autorité s'était si solidement établie 
pendant trente années d'exercice, qu'aucun de ses élèves 
ne manquait de le saluer chapeau bas. Eh bien,' c'est 
au milieu de l'éclat de cette puissance que tout le village 
apprit un jour que M. Férulus venait de déposer son 
sceptre magistral. A partir de ce jour, on le vit se pro- 



cnAMMAiRfc i.itteraihe 307 

mener tranquillement au milieu de ses anciens esclaves, 
comme dans les rues de Rome après qu'il eut dé- 
posé les insignes de la dictature. 



DIX- SEPTIEME EXERCICE 

Dans les phrases suivantes, l'élève remplacera les points 
de suspension par lu locution convenable. 

; cette belle maxime a été comme un éclair 

précurseur du christianisme, car les anciens n'avaient 
jamais prononcé de parole aussi large et qui s'appliquât 
comme colle-là à l'humanité tout entière. 



Saint Thomas est resté le type de l'incrédulité : il ne 
se contentait pas de l'aftlrmation d'autrui; si un témoin 
auriculaire, et même oculaire, était venu lui dire : 



— C'est égal, aurait répondu saint Thomas, il me fau- 
drait voir, entendre, toucher moi-même. 



Le ridicule, voilà l'arme la plus terrible, la plus meur- 
trière qu'une main habile puisse manier en France. Ses 
atteintes sont presque toujours mortelles ; bien mieux 
que , il renverse tout ce qu'il touche. 

Nous ne continuerons pas à examiner les uns après 
les autres tous les décrets de ce gouvernement provisoire, 
qui avait en main l'avenir de l'humanité, et qui, comme 
, en a dispersé les feuillets à tous les vents. 

Au commencement de 1814, les élèves de l'École poly- 
technique envoyèrent à l'empereur une magnanime 
adresse pour lui demander l'honneur de combattre au 



308 GUAMMAIRE LITTÉRAIRE 

premier rang sous les drapeaux de l'indépendance : 
Dites-leur, répondit Napoléon, que je ne veux pas 
» C'est que l'empereur voyait dans l'École poly- 
technique une pépinière de vaillants ol'ficiers et de 
héros. 



Quel est l'homme qui, en retournant au village qu'il 
a quitté depuis quinze ou vingt ans et où. se sont écou- 
lées ses premières années, n'a éprouvé un de ces serre- 
ments de cœur que cause l'absence ou la mort des amis 
d'enfance? Où est Charles? où est Alfred? où sont Pierre, 
Paul ou Joseph ? Mais ? 

Le tribunal des prud'hommes, où les juges sont choisis 
parmi les patrons et les ouvriers, est une des meilleures 
institutions modernes. Auparavant, le petit se trouvait 
en lutte avec le puissant, le faible avec le fort, et, dans 
ce choc, le premier éprouvait presque toujours le sort 
du 

Il tendit le papier au jeune homme éperdu. « Dites, 
s'écria-t-il d'une voix étranglée , dites que l'assertion 
contenue dans cette lettre est fausse. » 

Le pauvre garçon, l'œil hagard, les livres tremblantes, 
les joues sans couleur, comme si on lui eût présenté la 
, regardait le papier, où flamboyait sa condamna- 
tion, de ce regard vide et terne de la démence. 

L'auteur de ce livre, qui débute dans la carrière litté- 
raire, ne nous paraît pas avoir le pied solide sur le pre- 
mier échelon de cette terrible qui monte de 

l'obscurité à la gloire, et le long de laquelle on ren- 
contre autant de génies avortés qui descendent que de 
talents heureux qui grimpent résolument. 

Dans les jugements que l'on a à porter, il est très-dif- 
ficile de s'affranchir des idées que l'on a en quelque 
sorte sucées avec le lait. Nous jugeons le passé d'après 
nos impressions actuelles. Par exemple, l'air est indis- 



GRAMMAIRE LITTÉRAIRE 309 

pensable à l'entretien de la vie, et nous affirmons réso- 
lument que la lune, qui n'est point enveloppée d'une 
atmosphère, ne saurait être habitée ; en un mot, nous 
ressemblons à ces dames qui disaient au temps de Mon- 
tesquieu : ? 



DIX -HUITIEME EXERCICE 

Dans les phrases suivantes, l'éfève remplacera les points de 
suspension par la locution convenable. 

Ces objets merveilleux, que chaque exposition de l'in- 
dustrie offre à nos regards, par qui sont-ils créés? Par 
un ouvrier dont on ne sait pas le nom. L'industriel seul 
est nommé : 

Demandez à Newton ce que pèse n'importe quelle 
couronne d'empereur à coté de la découverte de l'attrac- 
tion. Quand ce cri : , put sortir enfin de sa 

poitrine dilatée par l'émotion, il tomba évanoui et fou- 
droyé par l'extase. 

Un Anglais, atteint du spleen, se rend au bois de Vin- 
cennes dans l'intention de s'y pendre bien et beau, 
comme dirait La Fontaine. Mais, à chaque pas, des 
gardiens le contrecarrent dans son projet. Notre insulaire 
revient furieux à son hôtel, et serre soigneusement sa 
corde au fond de sa malle, maudissant ce bois où il 
n'avait pu trouver 



Dans l'opéra, la poésie et la musique ne sont plus que 
des frères ennemis ; le poète est complètement éclipsé 
par le musicien, et celui-ci, en donnant l'accolade au 
premier, peut dire comme Néron : 



310 GRAMMAIRE LITTÉRAIRE 

Le grand Frédéric était, sans doute, roi de Prusse ot 
de Silésie, mais ses yeux étaient sans cesse fixés sur 
Paris, et, comme Alexandre, il aurait pu s'écrier : 
I ! 



Les entreprises commerciales de Balzac l'endettèrent, 
engagèrent son avenir, et, malgré les secours dévoués, 
mais trop tardifs peut-être, de sa famille, lui imposè- 
rent ce qu'il remonta tant de fois jusqu'au 

bord du plateau , et qui retombait toujours sur ses 
épaules d'Atlas, chargées en outre de tout un monde. 

Les travaux de l'édilité parisienne ne se sont pas éga- 
lement répartis sur tous les points de la capitale : les 
quartiers Saint-Jacques et Saint-Marceau sont encore de 

véritables , lui-même aurait de la peine 

à nettoyer. 

A propos d'une comète dont un astronome avait prédit 
le retour dans cent deux mille cinquante ans. M, Babinet 
disait plaisamment dans une de ses leçons : « Je me 
porte garant de la prédiction : d'ici là, 



Rien de plus indulgent, de plus inépuisable que le 
cœur d'une mère ; elle a toujours une excuse, un pardon 
pour chaque pierre que l'ingratitude d'un fils jette à sa 
statue. Elle aime à dire, en se passant la main sur la 
ûgure, comme l'empereur romain : 



Les inventer.rs de systèmes sont d'impitoyables : 

quand leur taème est fait, il faut que tout s'y adapte, 
de gré ou de force ; ils étirent ou retranchent ce 
qui n'a pas les dimensions exigées. 



GRAMMAIRE LITTÉRAIRE âil 



DIX-NEUVIEME EXERCICE 



Don^ les phrases suivantes, rélève remplacera les poin's (h 
suspension par la locution convenable. 

Je voudrais te donner une idée de l'émotion confuse 
que j'ai éprouvée en voyant M"^ Berthe. Un front blanc 
et lisse, sur lequel les noirs soucis n'ont encore creusé 
aucune ride, ni les années aucun sillon ; des yeux d'un 
bleu limpide et doux, qui sourient, qui rayonnent et re- 
gardent innocemment, comme des yeux d'enfant ; une 
taille élancée et souple comme une tige de jeune bou- 
leau ; des pieds qui semblaient faits pour , 

comme ceux de , sans les courber. 

Autour de la doctrine de Jouffroy, nous 'i' .nvcrons 
toutes les écoles groupées, soit pour l'adopter, soit pour 
la modifier ou la combattre. Ce philosophe eut, à sa ma- 
nière, ; les différentes écoles en vinrent aux 

mains autour de son cercueil. 

On raconte que Shakspeare sentit s'éveiller en lui le 
poète à la seule représentation d'un drame ; il aurait pu 
s'écrier : 

Il regardait fort tranquillement partir une à une toutes 
les pièces de son mobilier, et leur souhaitait un bon 
voyage. Il vivait dans sa maison à peu près comme 
Louis XV dans son royaume, sans souci de l'avenir, et 
disant : ! 

Feu Brinoîs avait la coutume d'enterrer son argent ; 
j^Tme Drinois avait la manie de le déterrer ; feu Brinois 
mettait ses bénéfices dans des tirelires qui sonnaient 
toujours le vide ; il apportait ses économies à des cof- 
fres-forts qui avaient une entrée et une sortie. Un jour, 
feu Brinois s'aperçut qu'il avait placé sa fortune dans le 
; ce jour-là, il mourut. 



312 GRAMMAIUE i.iTriiruiftE 

L'établissement de Montfaucon, lorsque soufflaient les 
vents du nord, était une sorte de volcan pestilentiel oui 
lançait sur tout Paris des bouffées infectes et insi'^^jpor- 
tables ; on les aspirait jusque sur les boulevards, jusque 
sur la place Vendôme, jusqu'aux Tuileries : 



Au dix-neuvième siècle, la science a fait de tels progrès 
que la magie et la sorcellerie n'ont conservé une ombre 
de prestige que chez les populations les plus ignorantes. 
Les grands esprits des deux derniers siècles sont les vé- 
ritables qui ont vaincu cette 

La science, quel qu'en soit l'objet, est toujours un en- 
semble d'observations, d'expériences, de résultats qui 
se sont produits successivement. L'esprit la formule 
après un long enfantement , et elle n'en sort jamais 
comme 

On se prend quelquefois à regretter ses années de col- 
lège, où l'on vivait dans la société d'Homère et de So- 
phocle, non pas précisément , mais pour le franc 

rire, l'insouciance et la folle gaieté du bel âge de la jeu- 
nesse. 

De l'amour des choses bibliques au désir de voir les 
lieux où ces choses se sont passées, il n'y a qu'un pas. 
Je brûlais donc, dès l'âge de huit ans, du désir d'aller 
visiter ces montagnes où Dieu descendait, ces déserts où 

les anges venaient montrer à , pour ranimer son 

pauvre enfant banni et mourant de soif. 

(Lamautine.) 

Pour triompher de la maladie, le médecin usa de re- 
mèdes énergiques, violents, qui vinrent à bout du mal, 
mais en altérant profondément la constitution du no- 
taire. L'Esculape ne se félicitait pas moins de sa cure, 



GRAMMAIRF. LITTERAIRE 313 

et il dit un jour à son client : Nous avons remporté là 
une belle victoire. — Oui, oui, répondit ironiquenaent le 
notaire , et j'irai rejoindre mes aïeux. 



VINGTIÈME EXERCICE 

Dans les phrases suivantes, rélève remplacera les points de 
suspension par la locution convenable. 

Nous nous rappelons avoir vu une gravure fort spiri- 
tuelle représentant deux plaideurs : celui qui avait gagné 
son procès, en chemise, et celui qui l'avait perdu, tout nu. 
C'est encore plus éloquent que la fable de 



Honneur à ceux qui savent pressentir les destinées de 
l'avenir, à ces hommes précoces, intelligences lumineuses 

qui marchent en avant de la société comme vers 

la terre promise 1 

Un pharmacien homœopathe peut dire, grâce au peu 
de place que tiennent les globules qui forment les élé- 
ments de guérison dans ce système : , et j'ai là 

dans mon gousset toute une pharmacie, mais une phar- 
macie à guérir une armée de 600,000 soldats qui seraient 
tous à l'hôpital. 

On peut dire que chaque page du recueil qui s'appelle 
les Pensées do Pascal porte l'empreinte de 

Qu'un homme fasse un beau livre, un beau drame, 
une comédie charmante, le lendemain du succès il a 
contre lui non-seulement ses confrères par esprit de 
concurrence, et les critiques par esprit de dénigrement, 
mais le public lui-même. On réagit contre son bonheur, 
on s'ennuie de l'entendre vanter partout, comme ce 

L'.T.E DÉ L'éLèVE 14 



314 GRAMMAIRE LITTERAIRE 

Le monde n'est ni si méprisable que l'affirment les uns, 
ni si admirable que le prétendent les autres ; il ne faut 
pas le honnir, il ne faut pas davantage l'exaltei ; il ne 
mériti?, comme dit le poète, 



S'il fa]!aîi înarquer le caractère du poème del'Arioste, 
vainement voudrait-on suivre un à un tous les pas de ce 
génie capricieux. A peine entré dans le labyrinthe en- 
chanté, on perdrait le , qui échappe souvent au 

poète lui-même. 

Comme , l'humanité, consumée sur le bûcher 

régénérateur, jaillira plus jeune, plus brillante que ja- 
mais, de la flamme purificatrice, et reprendra ses évolu- 
tions. D'autres dieux, d'autres héros, d'autt-es poètes for- 
muleront encore ses pensées et ses rêves. 

La plume, voilà quel est aujourd'hui le véritable 
.....: c'est avec la plume qu'on soulève le monde. 



Le moindre trait décoché contre l'amour-propre se 
transforme tout aussitôt en une .,..,; qui laisse une 
plaie empoisonnée. 



»?r. 



TABLE DES MATIÈRES 



Abdication de Sylla , o 

Abîme de Pascal 3 

Abus n'empêche pas l'usage (I.') 

Achille à Scyros C 

Actéon dévoré par ses chiens 7 

A demain les affaires sérieuses 7 

Adore ce que tu as brûlé, brûle ce que tu ris aduié 7 

Agar dans le désert 8 

Ah ! doit-on hériter de ceux qu'on assassine ' 8 

Ah! ne me brouillez pas avec la république '. 9 

Aigle volant de clocher en clocher jusqu'aux tours de 

Notre-Dame 9 

Ai-je dit quelque sottise ? ,) 

Ailes d'Icare 10 

Aimez-voas la muscade? On en a mis part^'U. . • 10 

Ajax menaçant les dieux 10 

A la ville et à l'univers 13 

Amadis de Gaule M 

A moi, Auvergne, voilà les ennemis 14 

Andromède 14 

Ane chargé de reliques (L') 13 

Ane de Buridan (L') J 3 

Anesse de Balaam (L'j 16 

Animaux malades de la peste (Les) 16 

Anneau de Gygès 18 



316 TABLE DES MATIÈRES 

Pages 

Anneau de Pc .ycrate 19 

Annibal est à nos portos 19 

Antée reprenant de nouvelles forces en toueiiant la icrre. 22 

Antre de Trophonius (L') 22 

Apollon chez Admète 23 

Apollon et Marsyas 23 

Apprenez à connaître la justice, et à ne pas mépriser les 

dieux 23 

Après l'Agésilas, 

Hélas! 
Mais après V Attila, 

Holà! 24 

Après moi le déluge 24 

Après vous, messieurs les Anglais 24 

Arcadiens tous deux 24 

Arc d'Ulysse (L') 25 

Argent n'a pas d'odeur (i.) 25 

Ariane 25 

Asmodéc ■ 26 

Atalante 26 

Attacher le grelot 26 

Audace, encore de l'audace, toujours de l'audace (De 1'). 27 

Au demeurant, le meilleur fils du monde 29 

Au Dieu inconnu 30 

Au plus digpe 30 

Avant l'afTaire, 

Le roi , l'âne ou moi , nous mourrons 30 

Avocat, ah! passons au déluge 30 

....... Avocat, il s'agit d'un chapon 31 

Bâtons flottants (Les) 32 

Beaux yeux de ma cassette (Les) 32 

Bellérophon et la Chimère .- 33 

Béquille de Sixte-Quint 33 

Bertrand et Raton 34 



TATI.E DES MATIÈRRS 317 



Boite de Pandore 34 

Bon souper, bon git.e et k reste 35 

Briarée 36 

Brouet noir (Le) 36 

Brûler n'est pas répondre 37 

Brûler ses vaisseaux 37 

Galeb 39 

Calomniez, calomniez, il en restera toujours quelque 

chose 40 

Camille rasant les blés 40 

Car que fture en un gîte, à moins que l'on ne songe? 40 

Carte de Tendre 40 

Ce bloc enfariné ne me dit rien qui vaille 41 

Celui-Gi est aussi Alexandre 41 

Ce monsieur-là , sire, c'était moi-mêine 42 

Ce ne sont que festons, ce ne sont qu'astragales 43 

Cercle de Popilius 43 

Ce sont là jeux de prmce 4S 

C'est ainsi qu'en partant je vous fais mes adieux 46 

C'est ainsi qu'on s'élève jusqu'aux astres 4'S 

C'est de vous qu'il s'agit 47 

C'est du nord aujourd'hui que nous vient la lumière 47 

C'est plus qu'un crime, c'est une faute 48 

C'est un dieu qui nous a fait ces loisirs 48 

C'est vous et non pour vous -.-. 49 

Cet animal est très-méchant, 

Quand on l'attaque, il se défend SO 

Cet oracle est plus sur que celui de Calchas 51 

Ceux qui vont mourir te saluent 52 

Chambres de Denys 53 

Chapeau de Gessler 53 

Char de feu d'Élie 53 



318 TABLE DES MATIÈRES 

rages 

Chêne de Vincennes 53 

Cherchant quelqu'un à dévorer 5 i 

Cheval de Caiigula 54 

Cheval de Job 34 

Cheval de Séjan 54 

Cheval s'étant voulu venger du cerf (Le) 55 

Chevaux de Diomède 5 3 

Chez elle un beau désordre est un effet de l'art. • . > o5 

Chien qui lâche sa proie pour l'ombre (Le) 56 

Chi va piano va sano; chi va sano va lontano 56 

Colombe apportant le rameau d'olivier 56 

Colonne conduisant les Hébreux dans le désert 58 

Commençons par Jupiter 58 

Comment en un plomb vil l'or pur s'est-il changé ? ïS 

Comment l'aurais-je fait si je n'étais pas né ? «9 

Comment peut-on être persan? 59 

Compagnons de Cadmus (Les) 00 

Compagnons d'Ulysse (Les) 

Conseil tenu par les rats C 

Contez-nous un de ces contes que vous contez si bien. ... oi 

Continence de Scipion 01 

Contraires se guérissent par les contraires (Les) Cl 

Cor de Roland Cl 

Cordonnier, pas plus haut que la chaussure ! C2 

Corsaires à corsaires, 

L'un l'autre s'attaquaut, ne font pas leurs affaires G 2 

Coup de pied de l'âne (Le) . . . . , 62 

Croyez-en celui qui en a fait l'expérience C2 

Dans la queue le venin 64 

Dans son chapitre Des chapeaux 64 

Dé en est jeté (Le), Le sort en est jeté r,5 

Déjà brûle le palais d'Ucalégon, voisin du nôtre Co 



TA.P.î-S DES I\IAT1ÈRES 319 

Pages 

Délices de Capoue (Le;) 65 

Démon familier do Socrate 65 

Depuis l'œuf 66 

Derniers Romains (Les) C6 

Dés du juge de Rabelais (Les) , 6e 

Des mots longs d'une toise 67 

Devine si lu peux, et choi.-is si tu l'oses 67 

Dieux s'en vont (I-es) 68 

Dindon de la Fable (Le) 68 

Diomt de blessant une dée?;p 71 

Diviser pour régner 71 

Dix-huit brumaire (Un) 71 

Double visage de Janus 72 

Douleur, lu n'es pas un mal 72 

Dragon du jardin des Hespérides 72 

Du Cajiitole à la roclie Tarpéienne il n'y a qu'un pas. ... 73 

Du coté de la barbe est la toute-puissance 73 

Du dioit qu'uu esprit vaste et feime en ses desseins 

A sur l'e.sprit grossier des vulgaires hiunains 73 

Du pain et les jeux du cirque, ou Du pain et des spec- 
tacles , 74 

Echelle de Jacob 74 

Écuries d' Augias 75 

Éducation d'Achille 76 

Élevez vos cœurs 76 

Empereur doit mourir debout (Un) 76 

Encelade 77 

Encore une victoire comme celle-là, et nous sommes 

perdus e . « 78 

Enfer de Dante (L') 79 

Eufln Malherbe vint 79 

En mourant, il revoit en souvenir sa chère Argos 89 

Épargner les vaincus 80 



320 TABLE DES MATIÈRES 

P.iges 

Épée de Damoclès SO 

Épée de Roland 81 

État dans un État (Un) 81 

Et ce mênie Sénèque, et ce même B'UtIius 

Qui depuis • • "^ 

Et ces deui grands débris se consolaient entre eux SI 

Et dans de faibles corps s'allume un grand courage 82 

Et de Caron, pas un mol 82 

Et je sais même sur ce fait 

Bon nombre d'iiommes qui sont femmes 83 

Et la garde qui veille auï barrières du Louvre 

N'en défend pas nos rois 83 

Et l'ami Pompignan pense être (Juelque chose - 85 

Et l'avare Achérou ne lâche point sa proie 8 G 

Et le combat cessa faute de combattants 80 

Et les champs où fut Troie 87 

Et moi aussi, j'ai vécu en Arcadie 8 7 

Et moi aussi, je suis peintre ! 87 

Et moi aussi, si j'étais Parménion 87 

Et moi, suis-je sur un lit de roses? 83 

Et monté sur le faîte , il aspire à descendre 88 

Et par droit de conquête et par droit de naissance 88 

Et pourtant elle tourne '. . 88 

Être ou ne pas être 89 

Et rose elle a vécu ce que vivent les roses, 

L'espace d'un matin 89 

Et si vous n'en sortez, vous en devez sortir ► 90 

Et voilà justement comme on écrit l'histoire 90 

Exécrable soif de l'or 00 



Faire de la prose sans le savoir 93 

Faites des perruques, maître André, faites des perruques. 94 
Festin des Lapithes 94 



TABLE DES MATièaES 321 

Pages 
Feu du ciel dérobé par Prométhée. — Vautour, rocher de 

Prométhée 94 

Fil d'Ariane 95 

Finir en queue de poisson 95 

Flèclies d'Hercule 9S 

Flèche du Parthe 96 

Foi punique 96 

Folle du logis 96 

Forcez-les d'entrer 96 

Fossoyeurs d'Hamlet (Les) 97 

Fou d'Athènes 97 

Fourbe Sinon (Le) 97 

Frappe, mais écoute 98 

Fumier d'Ennius 99 

Funérailles d'Alexandre 100 

Geai paré des plumes du paon (Le) 100 

Géant Adamaslor 100 

Gladiateur tombant avec grâce 101 

Glissez, mortels, n'appuyez pas 101 

Grain de sable de Pascal 101 

Grenouilles qui demandent un roi (Les) 102 

Grues d'ibycus 102 

Guenille si l'on veut, ma guenille m'est chère 108 

Harpes suspendues aux saules de la rive 103 

Harpies (Les) , 104 

Hé! mon ami, tire-moi du danger, 

Ta feras après ta harangue •, 104 

Hercule filant aux pieds d'Omphale 104 

Hercule étouffant des serpents à son berceau 105 

Héron de la fable (Le) 107 

Huître et les Plaideurs ( L') 108 

Hydre de Lerne (V) 108 

14. 



322 TAEl.E DES MATIÈRES 

P.iges 

Ides de Mars (Les) 108 

Il aurait yolontiers écrit sur son chapeau : 

C'est moi qui suis Guillot , berger de ce troupeau 108 

Il compilait, compilait, compilait > . . 109 

Il est doux, quand la mer est agitée 110 

Il fallait un calculateur, ce fut un danseur qui l'obtint. , , 110 

Il faut détruire Carthage 110 

Il n'est pas donné à tout le monde d'aller à Corinthe 111 

II n'y a plus de Pyrénées 111 

Il y a des juges à Berlin 112 

Ils chantent, ils payeront 112 

Ils n'ont rien appris, rien oublié j 12 

11 y a fagots et fagots 115 

Il y aura ou cela fera du bruit à Landerneau 115 

^^i,^. Imiter de Gonrart le silence prudent 115 

J'ai connu le malheur, et j'ai appris à secourir les malheu- 
reux 116 

J'ai élevé un monument 117 

J'ai failli attendre H 7 

J'aime Platon, mais j'aime encore plus la vérité 118 

J'aimerais mieux être le premier dans un village que le 

second à Rome 118 

J'ai perdu ma journée 118 

J'ai ri, me voilà désarmé 118 

J'ai trouvé ! 119 

J'ai voulu voir, j'ai vu {19 

J'appelle un chat un cliat, et Rolet un fripon 119 

Jardins, palais, enchantements d'Armide 1 22 

J'aurais mieux fait, je crois, d'épouser Célimène 1 22 

J'avais pourtant quelque chose là 122 

Jean s'en alla comme il était venu. 1 22 

Je crains Dieu, cher Abner, et n'ai point d'autre crainte 123 



TABLE DES MATIÈRES 323 

Pagos 

Je crains les Grecs^ même quand ils font des présents. . . 123 

Je laisse à penser la vie 

Que firent ces deux amis 123 

Je l'ai vu, dis-je, vu, de mes propres yeux vu, 

Ce qu'on appelle vu I "24 

J'embrasse mon rival, mais c'est pour l'étouffer 124 

Je n'ai mérité 

Ni cet excès d'honneur ni cette indignité 155 

J'en appelle à Philippe à jeun 125 

Je ne dis pas cela 126 

J'en passe, et des meilleurs 1 26 

Je ne me sens point blessé 127 

Je pleure, hélas ! sur le pauvre Hol 'pherne 

Si méchamment mis à mort par Juditli 128 

Je porte tout avec moi 129 

Je prends mon bien partout où je le trouve 129 

Je suis citoyen romain 129 

Je suis homme, et rien de ce qui se rapporte à l'humanité 

ne doit m'être étrang:er 130 

Je suis oiseau, voyez mes ailes, 

Je suis souris, vivent les rats ! 130 

Je suis venu, j'ai vu, j'ai vaincu 131 

J'étais là, telle chose m'adviut 131 

Je vois, je sais, je crois, je suis désabusée 1 32 

Jusques à quand 132 



La discorde est au camp d'Agramant 132 

Laissez toute espérance, vous qui entrez ! 132 

Laissez-leur prendre un pied chez vous. 

Ils en auront bientôt pris quatre 133 

Laitière et le pot au lait (La) 133 

Laitues de Dioclétien 133 

Lampe d'Aladin 135 



324 TADLE DES MATIÈflES 

Pages 

La nature a horreur du vide 135 

Lance d'Achille 13G 

Lance d'Argail 136 

Lanterne de Diogène 136 

La parole a été donnée à l'homme pour déguiser sa pensée. 1 37 
Lauriers de Miltiade qui empêchaient Thémistocle de 

dormir 137 

Le chagrin inoute en croupe, et galope avec hii 137 

Le corps d'un ennemi mort sent toujours bon 136 

Le crime fait la honte, et non pas l'échafauA 138 

Le dieu, poursuivant sa carrière 
Versait des torrents de lumière 

Sur ses obscurs blasi'hémateiirs 140 

Le maître l'a dit 141 

Le masque tombe, l'homme rest'>, 

Et le héros s'évanouit 141 

... Le moindre grain de mil 

Ferait bien mieui mon affaire 142 

Le pauvre homme ! 142 

Le plus âne des trois n'est pas celui qu'on pense 143 

Le reste ne vaut pas l'honneur d'être nommé 14 î 

. . . Les chants avaient cessé 1 4-V 

Les dieux aiment les nombres impairs 14 5 

Les dieux en ont ordonné autrement 1 /, C 

Les Grecs payent les folies des rois 1 47 

L'esprit meut la matière 147 

Les restes d'une voix qui tombe et d'une arlenr qui s'é- 
teint 147 

Les ruines du monde l'accableraient sans l'émouvoir 147 

Les savants, les grammairiens ne sont pas d'accord j 48 

Les semblables se guérissent par les semblables 148 

.... Le temps ne fait rien à l'affaire 148 

Le trident de Neptune est le sceptre du monde 149 

Lettre de Bellérophon 150 



TABLE DES MATIÈRES 323 

Pages 
Le véritable Ampliitryon 

Est l'Amphitryon où l'on dine 151 

Levez-vous et marchez 152 

Levier d'Archimède 152 

Le \ivre et le couvert, que faut-ii davantage ? 153 

L'iioiume absurde est celui i]ui ne change jamais 153 

L'homme s'agite, et Dieu le mène 153 

L'indignation fait jaillir le vers 154 

Lion et le Moucheron (Le) 154 

Lit de Procuste 154 

L'œil morne et la tête baissée 

Semblaient se conformer à sa triste pensée. 155 

Loi dure, mais cVst la loi 155 

L'ordre règne à Varsovie 157 

Louis 

Se plaint de sa grandeur qui' rattache au rivage 158 

LucuUus soupe chez LucuUus 158 

Lyre d'Amphion 158 

Madame se meurt ! Madame est morte! 159 

iila foi, s'il m'en souvient, il ne m'en souvient guère 1 59 

Mais attendons la fin 160 

Mais où sont les neiges d'autan } 161 

Mais voici bien une autre fôte 161 

Maître Jacques 162 

Malgré Minerve 1 C2 

Manchettes de Buffon 1C3 

Manteau d'Antisthene (Le) 16G 

Marchande d'herbes d'Athènes (La) 16G 

Marche ! marche ! 1C6 

Massue d'Hercule (La) 167 

Médecin Tant-pis et le médecin Tant-mieux (Le) 167 

Même quand l'oiseau marche, on sent qu'il a des ailes 1C7 



326 TABLE DES MATIKRES 

Pages 
Mes pareils à deux fois ne se font pas connaître. 

Et pour leurs coups d'ess-ai veulent l'.cs, C'aips de "..•litrc . . . '-C? 

Meunier, son Fils et l'Ane (Le) 109 

Midas changeant en or tout ce qu'il touche lu' 9 

Minerve sortant tout armée du cerveau de Jupiter 170 

Moelle des lions (La). 17 3 

Moi, c'est moi qui l'ai fait ! 173 

Moi, moi, dis-je, et c'est assez 174 

Moïse mourant en vue de la terre promise 174 

Mon petit ruisseau de la rue du Bac 175 

Mon siège est fait 175 

Monsieur le premier président ne veut pas qu'on le joue.. '17G 

Monsieur Prudhomme 177 

Montagne de Mahomet 177 

Montagne qui enfante une souris (La) 178 

Monter au Capitole 179 

Montrez-moi" patte blanche ISO 

Mort frappe d'un pied indifférent (La) ! 3 1 

Mouche du coche (La) 81 

Moutons de Panurge (Les) : 81 

>Iulet chargé d'or de Philippe 182 

Navire Argo (Le) 1 S2 

Ne jetez pas des perles devant les pourceaux 182 

Ne touchez pas à la hache 1S2 

Niobé et ses enfants 183 

Noble oisiveté 183 

Noces de Gamache 184 

Nourri dans le sérail, j'en connais les détours ! 8 i 

Nous avons changé tout cela 185 

Nous avons un accusé qui avoue 187 

Nous ne pouvons 188 

Nous sommes tous d'Athènes en ce point 1 88 

Nul n'jura de l'esprit, hors nous et nos amis 189 



TABLE DES MATIERES 327 

Pages 

Athéniens, qu'il en coûte pour être loué de vous! 189 

Œuf de Christophe Colonob 190 

Oh! le plaisant projet d'ua poète ignorant, 

Qui, de tant de héros, va choisir Childebrand! 5 90 

Oies du Capitole (Les). 191 

Oiseau rare sur la terre 191 

la campagne ! 191 

On dit, et sans horreur je ne puis le redire 192 

On ne s'attendait guère 

A voir Ulysse eu cette affaire 192 

On reconnaît le lion à la griffe 193 

Ophélie morte en cueillant des fleurs 194 

Oreille de Denys 196 

Oreiller de Montaigne 196 

Oreilles de Midas 196 

Où j'ai pris une grande part 196 

Oreilles du lièvre (Les) 1 97 

Ote-toi de mon soleil 197 

Oublier d'éclairer sa lanterne 198 

Où la vertu va-t-elle se nicher! , 198 

Pan est mort (Le grand) 198 

Paraissez, Navarrois, Maures et Castillans 199 

Par l'épés et par la charrue 199 

Part du lion (La) 199 

Passez-moi la rhubarbe, je vous passerai le séné 202 

Patrocle couvert des armes d'Achille 503 

Pavé de l'ours (Le) 203 

Paysan du Danube (Le) 203 

Paysan ennuyé d'entendre appeler Aristide le Juste 204 

Peau du lion (La) 2 4 

Pélion sur Ossa , 204 

Pèse Annibal 205 

Phénix renaissant de ses cendres 250 



328 TABLE DES >iATlÈRtS 

Pages 

Pii de rose du Sybarite 200 

Plus durable que l'airain 206 

Poésie est comme une peinture (la) 206 

Pœtus, cela ne fait pas de mal,, cela n'est pas douloureux. 208 

Pomme de discorde 208 

Pomme de Newton 209 

Porter la paix ou la guerre dans les plis de son manteau. 209 

Pot de terre et le Pot de fer (Le) 209 

Poule aux œufs d'or (La) 210 

Pourceau du troupeau d'Épicuro 210 

Pour l'amour du grec 210 

Pour r usage du Dauphin , 211 

Pour réparer des ans l'irréparable oiilrago 211 

Pour sa maison 211 

Prendre le Pirée pour nn homme 212 

Prends et lis 213 

Prends un siège, Cinna 214 

Qu'allail-il faire en cette galère? 214 

Quand Auguste avait bu, la Pologne était ivre 215 

Quand aura-t-il tout vu? 215 

Quand on prend du galon, on n'en saurait trop prendre. . 21 G 

Quand Jupiter veut perdre un homme, il lui ôte la raison. 21C 

Quand sur une personne on pri?tend se régler 

C'est par les beaux côtés qu'il lui faut ressemliler 216 

Quart d^heure de Rabelais 217 

Que j'en ai vu mourir de jeunes filles ! 218 

Que les armes le cèdent à la toge 218 

Quelquefois le divin Homère lui-même sommeille 218 

Quelques crimes toujours précèdent les grands cilmes 220 

Queue du chien d'Alcibiade 220 

Qui méprise Cotin n'estime point son roi 

El n'a, selon Gotin, ni Dieu, ni foi, ni loi 220 



TABLE DES MATIÈRES 329 

Pages 

Oui nous délivrera des Grecs et des Romains? 221 

Qui supportera les Gracques se plaignant de la sédition?. . 222 

Qui trompe-t-on ici ? 222 

Quoi qu'on die 222 

Qu'on me ramène aux carrières 223 

Qu'un seul vous apprenne à les connaître tous 224 

Race d'Agamemnnn, qui ne finit jamais 224 

Race irritable des poètes (La) 224 

Racine passera comme le café 224 

Rameau d'or d'Énée, 225 

> Rarement à courir le monde 

On devient pins homme de bien 227 

Reine, vous m'ordonnez de rouvrir cette cruelle blessure. 227 

Renard qui a la queue coupée (Le) 228 

Revenir à ses moutons 228 

Rien ne sert de courir, il faut partir à point 228 

Rien n'est changé en France, il n'y a qu'un Français de 

plus 229 

Rocher de Sisyphe 230 

Rodrigue, as-tu du cœur? 230 

Riime n'est plus dans Rome, elle est toiile où je suis 230 

Roue d'Ixion 231 

Sac de Scapin (Le) 23i 

Saint Paul sur le chemin de Damas 232 

Sans dot 233 

Saturne dévorant ses enfants 235 

Saûl cherchant les ânesses de son père. 230 

Saule, marquis ! 23G 

Sauvage qui coupe l'arbre pour avoir le fruit 237 

Se disputer les armes d'Achille 237 

Selon l'usage antique et solenuul 237 

Se retirer dan« un fromage de Hollande 237 



330 TABLE DES MATIÈRE; 

Se retirer sous sa tente 2S8 

Serment d'Annibal 23S 

Serpent caché sous l'hcrljo 238 

Serpent et la lime (Le) ... ; 2" 8 

Serpents de Laocoon (Lf\ ) 229 

Sésame, ouvre-toi 2.9 

Ses rides siir sou frocl ont gravé ses exploits 2 î i 

Sibylle jetant les feuillets au vent 2 ; 2 

Si cela n'est pas vrai, c'est du moins bien trouvé 24 2 

Si ce n'est toi^ c'est donc ton frère 2 4 2 

Si je n'élais Alexandre, je voudrais être Diogcne 2 1 3 

Si mes confrères savaient peindre 2Î3 

Sinon, non 2 'i 3 

Si Pergame avait pu être sauvîe 2 'i 3 

Si un augure voit un augure 2 i 4 

Si vous voulez que je pleure commencez par p!L"'urcr vous- 
même 2 4 4 

Soliveau de la fable (Le) 24 5 

Sommeil d'Epiménide Î45 

Sonate, que me veux-tu ? 2^7 

Sorcières de Macbeth 2 4 8 

Sourcils de Jupiter 248 

Sourire mouillé de larmes 249 

Soyons amis, Cluna, c'est moi qui t'en conne 249 

Spectre de Banco (Le) 250 

Statue de Pygmalion 250 

Statue du commandeur 251 

Supplice de Tantale 251 

Tache de sang de lady Macbelli (L i) ....... 232 

Talon d'Achille (Le) 234 

Tant que vous serez heureux, vous aurez btuucûup d'amis. 2o5 

Tarquin abattant les tètes de pavots •. 2ïo 



TABLE DES MATIÈRES 331 

Pages 

Telle est la question 256 

Tête de Méduse 256 

Tirer les marrons du fe;i 257 

Tison de Méléagre 257 

Toi aussi -. 258 

Toile de Pénélop: 258 

Tonneau des Danaides 258 

Tous les genres sont bons^ hors le genre ennuyQux 259 

. . . Tout dort, et l'armée, et les vents, et Neptune 259 

Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes pos- 
sibles 2C2 

Tout finit par des chansons 262 

Tout Paris pour Chiraèiie a les jeux de Rodrigue 262 

Trancher le nœud gordien 263 

Travaux d'Hercule 263 

Tremper dans le Styx 263 

Triple airain 264 

Tuer le mandarin ' 264 

Tu es cet homme , . . . 264 

Tu Tas voulu, Georges Dandin ! 264 

Tunique du centaure Nessus 265 

Tu portes César et sa fortune 265 

Turbot de Domitien (Le) 266 

Tu seras Marcellus 267 

Tu seras roi 268 

Tu vainci'as par ce signe 208 

Un cheval ! un cheval ! Mon royaume pour un cheval. . . 2C8 

Une âme saine dans un corps sain 268 

Un endroit écarté 

Où d'être homme d'honneur on ait la liberté 269 

Ur. frère est un ami donné par la nature 209 

Un je ne sais quoi qui n'a plus de nom dans aucune 
langue 209 



335 TADLE DES MATIÈRES 

Pages 

Un samt homme de chat 270, 

Un trait impuissant et sans force 271 

Vendre la peau de l'ours 272 

Vénus sortant des ondes 273 

Vérité en deçà, erreur au delà 274 

Vertu, tu n'es qu'un nom! 274 

Visages pâles qui dé^ilaisent à César 27 4 

Vive le Roi ! -vive la Ligne ! 27 j 

Voilà mes bijoux 275 

Voilà justement pourquoi votre fille est muette 276 

Voix du peuple, voix de Dieu 276 

Vous chauliez! ... j'en sais fort aise ; 

Eh bien, dansez maintenant 276 

Vous êtes orfèvre, monsieur Josse 276 

Yeux d'Argus. ..-,.,.,.,..* - • 277 



FIN DE LA TABLE 



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